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LE
MARÉCHAL CANROBERT
DU MEME AUTEUR
Le Maréchal Ganrobert. Souvenirs d'un siècle :
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PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET C'*, 8, RUE GARAISCIERE. — 11567.
LE
MARÉCHAL CANROBERT
SOUVENIRS D'UN SIÈCLE
PAR
GERMAIN BAPST
TOME QUATRIEME
LES SOUVERAINS A PARIS
LES FÊTES DES TUILERIES
LA GUERRE CONTRE L'ALLEMAGNE (1870)
Avec cartes
TROISIEME EDITION
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et G ie , IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, HUE GARANCIÈRE 6*
1909
PRÉFACE
Cinq ans se sont écoulés depuis l'apparition du
troisième volume, et beaucoup de lecteurs se sont
étonnés de ce retard.
Je leur dois une explication.
Lorsque j'ai étudié le rôle du maréchal Canrobert
avant et pendant la guerre avec l'Allemagne, je me
suis trouvé en présence d'une innombrable quantité
d'imprimés, livres, brochures, journaux français et
étrangers et surtout de documents inédits conservés
dans des dépôts publics ou privés, toutes sources
historiques qu'il m'a fallu dépouiller.
J'ai dû aussi interroger dans leur retraite un grand
nombre des acteurs et des témoins des événements
de 1870 qui vivent encore. Enfin deux éléments d'in-
formation incomplètement utilisés, les télégrammes
et les carnets des officiers d'état-major, m'ont paru
présenter une importance capitale, mais leur re-
cherche a été longue, car s'il était relativement
facile de retrouver les officiers encore vivants, il
était plus difficile de savoir ce qu'étaient devenus
les papiers de ceux qui sont morts. J'ai eu cependant
la bonne fortune d'en retrouver un grand nombre.
il CANROBERT
Pour faire ces recherches dans toutes les parties
de la France, il m'a fallu cinq ans.
Quelque nombreux que soient les concours que
j'ai demandés, sauf un, tous m'ont été accordés sans
réserve, et je remercie ceux quijme les ont donnés,
les généraux, les officiers de tous grades, les mi-
nistres, les ambassadeurs, ou autres hauts fonction-
naires, comme les plus modestes des combattants de
1870. Ils m'ont prié de ne pas les nommer. Je res-
pecte leur volonté, mais qu'ils sachent ma recon-
naissance.
G. B.
Radepont, 23 décembre 1908.
CANROBERT
CHAPITRE PREMIER
LA MORT DU CÉSARÉVITCH
Après comme avant la guerre d'Italie, le maréchal
Canrobert se consacra entièrement au commandement
du corps d'armée dont le siège était Nancy, et dont les
troupes gardaient notre frontière de l'Est. Il conti-
nuait à se complaire dans la société de l'archevêque,
Mgr Darboy le martyr, dont tous nous connaissons la
fin tragique, et de M. Mézières qui depuis, acadé-
micien et président de la commission de l'armée, a été
l'un des artisans les plus éclairés de la reconstitution
de nos forces nationales.
L'archevêque, l'académicien et le maréchal se réu-
nissaient une fois par semaine et passaient la soirée à
converser. Le maréchal aimait à rappeler cette intimité
et le plaisir qu'il y avait goûté, et M. Mézières, le der-
nier survivant, conserve toujours aussi ce souvenir
comme un des plus précieux de sa vie. Combien devait
être intéressante la conversation de ces trois hommes si
divers, mais que l'amour de leur pays, des convic-
iv. i
2 C AN ROBERT
tions profondes et une affection réciproque unissaient
étroitement.
Durant cette période de sa vie, le maréchal Ganro-
bert fut chargé d'aller inaugurer, à Metz, sur Y Espla-
nade* la statue du maréchal Ney, et à cette occasion, il
prononça un discours qui fit une impression profonde
sur les jeunes élèves de l'Ecole d'application de l'artil-
lerie et du génie.
L'un d'eux, devenu depuis ministre de la Guerre,
m'a souvent parlé du frisson qui parcourut leurs rangs
quand le maréchal, de sa voix sonore, s'écria : « Dans
cette armée où tous étaient braves, comment donc
était le maréchal Ney pour qu'on l'appelât a le brave
« des braves? »
Au commencement de l'année 1861, le maréchal
Ganrobert fut mêlé à une histoire curieuse et imprévue
qu'il contait volontiers.
Le prince Murât était, depuis 1854, grand maître
de la franc-maçonnerie, lorsque, au printemps de 1862,
un certain nombre de maçons voulurent lui substi-
tuer le prince Napoléon : une lutte électorale ardente
fut menée par les deux adversaires, et le prince Napo-
léon fut élu à une grande majorité. Furieux de son
échec, le prince Murât provoqua en duel son heureux
concurrent. Il était impossible de laisser les deux cou-
sins du souverain s'embrocher : la galerie en eût fait
des gorges chaudes et le scandale eût été immense.
Napoléon III et M. de Persigny, ministre de l'Intérieur,
s'interposèrent entre les adversaires et l'affaire en
resta là.
Mais l'Empereur, ne se souciant pas de voir son
mpétueux et indiscipliné cousin à la tête du Grand-
GRAND MAITRE DE LA FR ANG-M AÇONNEIUE 3
Orient, n'approuva pas son élection et le prince Napo-
léon resta grand maître sans l'être, situation qu'il com-
prit ne pas pouvoir se prolonger. Aussi, prit-il une
décision qu'il fit connaître en ces termes, le 24 mai
1861, à M. de Persigny :
« Désirant sortir de la position impossible qui m'était
faite dans l'affaire de la franc-maçonnerie, j'ai offert ma
démission de grand maître, ce matin, à l'Empereur... »
L'Empereur accepta la démission et ne laissa rien
paraître de ses projets : il avait cependant le désir de
nommer d'office, et de son autorité propre, un grand
maître de son goût qu'il imposerait aux maçons, avec
la mission de gagner à l'Empire leur puissante société.
Les maréchaux se trouvaient tous à Paris pour la
commission de classement, lorsque, un matin, M. de
Persigny se fait annoncer chez le maréchal Ganro-
bert. « Monsieur le maréchal, lui dit-il, l'Empereur
veut vous donner une grande preuve de confiance : il
vous a désigné comme grand maître de la franc-ma-
çonnerie. " Le maréchal esquissant un geste d'étonne-
ment et de dénégation, M. de Persigny chercha à lui
démontrer combien il serait à même, en acceptant,
de rendre de services à l'Empereur.
« Mon cher comte, reprit le maréchal, quand le
ministre eut fini, veuillez remercier l'Empereur, mais
je ne suis qu'un soldat et ne veux pas être autre chose. »
Le lendemain à la réunion des maréchaux, au minis-
tère de la Guerre, le maréchal Magnan arriva en retard,
« Excusez-moi, dit-il à ses collègues, encore tout
essouflé, j'ai été retenu aux Tuileries. L'Empereur
vient de me donner une grande preuve de confiance.
Il m'a désigné comme grand maître delà franc-maçon-
4 CANROBERT
nerie, et ce qui ma surtout flatté c'est qu'il m'a dit
que j'étais seul à pouvoir, à son gré, remplir cette mis-
>ion délicate. »
Tous les maréchaux, le maréchal Canrobert le pre-
mier, félicitèrent le maréchal Magnan.
a Gomme l'Empereur a eu raison de vous choisir,
combien vous pouvez lui rendre de services... » Et le
maréchal Canrobert lui répéta tout ce que M. de Persi-
gny lui avait débité la veille, si bien que le maréchal
Magnan ne put s'empêcher de répondre : « C'est éton-
nant, vous me dites absolument ce que l'Empereur
m'a dit lui-même... Je le lui raconterai et il sera heu-
reux de savoir que sa pensée est partagée. »
h Et, disait le maréchal Canrobert, certainement le
maréchal Magnan répéta la chose mot pour mot à Na-
poléon, car au premier bal qui eut lieu aux Tuileries
après cette conversation, l'Empereur vint à moi et,
moitié souriant, moitié sérieux, en levant ses paupières
et en lançant vers moi son regard vague, il me dit de
sa voix traînante : « Eh bien, que pensez-vous du choix
u que j'ai fait pour la grande maîtrise de la franc-maçon-
•inerie? » Et, sans attendre de réponse, il s'éloigna. »
Le maréchal Gasteflane, commandant à Lyon, étant
mort en 1862, l'Empereur fit proposer au maréchal
Canrobert de le remplacer. Mais sur son refus motivé
par le désir de garder le corps de la frontière, l'Empe-
reur lui fit, par cette dépèche, donner ordre d'accepter.
" L'Empereur au maréchal Randon :
« 11 faut que le maréchal Canrobert accepte.
« Napoleow. »
LA MARÉCHALE CANROBEUT 5
Il entra donc en fonction à la fîn de 1862. Cette
année-là, il avait rencontré, à Aix-les-Bains, où il allait
tous les ans, Mlle Leila Flora Macdonald, qu'il épousa
le 20 janvier 1863.
C'était une femme ravissante autant que distinguée
et dont rien ne pourra donner une idée plus exacte
que ces lignes écrites sur elle par S. A. I. la princesse
Mathilde.
« J'ai connu la maréchale Canrobert au moment de
son mariage ; jamais femme ne m'a paru si distinguée
de maintien et d'aménité. Grande, svelte, le cou
allongé, les traits réguliers, sans aucune raideur, bien
faite pour charmer les gens. Le prince Humbert
(depuis roi d'Italie) disait d'elle : « C'est une belle
Madame » , et il avait raison. Mais ce qui faisait le
charme de son extérieur n'était que le reflet d'un esprit
élevé, d'un cœur haut et d'une nature intelligente créée
à souhait pour la grande position qu'elle occupait.
« Elle a laissé les meilleurs souvenirs partout où elle
a accompagné son mari. Amenée subitement dans
une cour où les intrigues et les jalousies étaient conti-
nuelles, elle a pu éviter tous les écueils par sa bonne
grâce et se faire aimer des grands et des petits. Au jour
des revers, elle s'est montrée brave et a été offrir son
dévouement à l'Impératrice... »
Le maréchal entoura toujours sa femme d'une
grande affection et elle lui témoigna dans la mauvaise
fortune le plus complet dévouement. Tous deux, au
jour des désastres, n'ont jamais prononcé une plainte
ni manifesté un regret.
Etant donné leur âge respectif, le maréchal était en
droit d'espérer qu'elle lui fermerait les yeux; c'est
6 CANROBERT
elle au contraire qui a disparu la première, ne laissant
qu'un souvenir parfait après elle.
Le maréchal fit des inspections dans le territoire
placé sous ses ordres, ce qui l'amena à en parcourir
tous les sites et rien, dans ces tournées, ne le frappa
autant que la visite qu'il fit au fort Carré à Antibes.
C'était par une matinée de printemps, sous un soleil
éclatant : les beaux remparts d'Antibes se coloraient
en rouge, sur le fond bleu de la mer. Ces remparts,
qu'un vandalisme odieux a détruits, en même temps
que les admirables portes d'Avignon, vivront encore
longtemps dans notre souvenir, grâce au pinceau de
Meissonier qui les a reproduits dans son tableau des
Joueurs de boule.
« Je suivais un sentier, me dit le maréchal, qui se
déroulait au milieu de jardins pépiniéristes où les roses
formaient les gazons et où des rangées de palmiers fai-
saient des haies.
« Devant moi sur un rocher en promontoire tout
blanc et dont les ravines laissaient voir des traînées de
verdure, se dressait le fort Carré avec l'arête à angles
aigus de ses bastions; arêtes si vives que l'on pensait
en les voyant à des prismes de cristaux.
« Une fois dans le fort silencieux et vide de troupes
— il n'y avait qu'un portier consigne — je me fis con-
duire dans l'angle du bastion qui regarde la mer du
côté de Nice et où est le tombeau de Ghampionnet.
o A mes pieds, à raz du sol presque, une pierre très
basse et d'assez peu d'étendue était couchée, por-
tant ces mots : « Ghampionnet général de la Répu-
blique. »
« De chaque côté, alignés comme des colonnes d'un
TOMBEAU DE CM VM PI ON NET 7
temple détruit, ou comme des sentinelles, six cyprès
montaient la garde devant les restes du conquérant de
Naples.
n Le bastion est construit en cet endroit sur un
rocher à pic baigné parla mer, dont les flots d'azur, ce
jour-là, resplendissaient avec quelques mousses d'ar-
gent et se prolongeaient jusqu'à la pointe blanche et
brillante que Nice forme au loin.
u Contraste empoignant que celui de cette tombe,
plus que modeste, suspendue au-dessus de la mer la
plus belle et dans un site des plus enchanteurs ! »
En octobre 1864, l'empereur Alexandre II et l'im-
pératrice de Russie vinrent à Lyon se rendant à Nice
pour y installer leur fils aîné, le césarévitch, qu'on disait
souffrant.
Un mois auparavant, le césarévitch avait été en
Danemark, au château royal de Rosenborg où se trou-
vait le roi Christian IX entouré de toute sa famille,
car en ce moment le prince et la princesse de Galles,
depuis Edouard VII et la reine Alexandra, se trouvaient
en visite chez leur beau-père et père.
Le jeune grand-duc avait été frappé de la grâce de la
sœur cadette de la reine actuelle d'Angleterre, la prin-
cesse Dagmar, il l'avait demandée en mariage et leurs
fiançailles avaient été célébrées dans l'intimité.
Quinze jours après, le jeune fiancé avait été rejoindre
son père et sa mère qui se trouvaient à Darmstadt chez
le grand-duc de Hesse, frère de l'impératrice de Russie,
et au bout de quelques jours, le Tsar, l'Impératrice
et le césarévitch se dirigeaient sur Nice en passant
par Lyon.
Leurs Majestés et leur suite voyageaient dans le
8 C A IS R H E II T
plus strict incognito; cependant, malgré toutes les pré-
cautions prises pour tenir leur passage à Lyon secret
jusqu'au dernier moment, plusieurs énergumènes,
comme il y en a toujours dans les grandes villes, trou-
vèrent le moyen d'être prévenus et se proposèrent de
crier : « Vive la Pologne! » sur le parcours des sou-
verains, de la gare à l'hôtel où ils devaient passer une
nuit.
a Je fus avisé à temps, racontait le maréchal Canro-
bert, et au lieu de provoquer un redoublement de sur-
veillance autour de la gare, je préférai envoyer osten-
siblement des voitures fermées avec une escorte parles
voies les plus larges, telles que les rues Bourbon et
Impériale, puis je me rendis en tenue à la gare. Le train
arriva exactement et l'Empereur descendit le premier;
il avait un paletot gris et un chapeau de feutre aux bords
relevés. Je m'occupai alors de suite de donner les
ordres pour que les voitures, au lieu de reprendre
les grandes voies par où elles étaient venues, se diri-
geassent par le quai Tilsit et la rue Grenette où il n'y
avait personne, tandis que les rues centrales regor-
geaient de monde. De cette façon, les souverains arri-
vèrent sans incident au Grand-Hôtel.
« L'Impératrice était fort souffrante et l'on dut la
monter de sa voiture à sa chambre dans un fauteuil.
« Une demi-heure après, je me présentai en petite
tenue à l'hôtel et je demandai à l'aide de camp de
service si Sa Majesté pouvait me recevoir. Je fus immé-
diatement introduit et l'Empereur m'accueillit avec
grande bienveillance et immédiatement mit la conver-
sation sur la guerre de Grimée, parlant de l'estime que
nos deux armées avaient conçue l'une pour l'autre,
LE TZAF ALEXANDRE II 9
insistant particulièrement sur la journée d'Inkermann
et en faisant grand éloge de l'armée française.
« Je me permis de lui répondre : « A cette époque,
« Sire, la France avait le malheur d'être l'adversaire de
« la Russie, mais aujourd'hui, grâce à Dieu, les choses
« sont bien changées, et, de la guerre de Grimée, nous
« nous souvenons uniquement de notre confraternité
« d'armes cimentée par de rudes combats. »
« Alors, me prenant la main, l'Empereur me la serra
avec effusion, puis il m'expliqua combien l'absence des
chemins de fer avait été funeste pour la Russie qui se
trouvait dans la position retournée de 1812... C'est à ce
moment qu'une porte, donnant sur le salon, s ouvrit
et donna passage à une dame très grande dont la pâleur
anormale et l'attitude maladive m'impressionnèrent.
« Cette malheureuse Impératrice avait l'aspect de la
statue de la douleur. Je vois encore ses yeux bleus très
doux et tristes. Elle était grande et très mince; elle
paraissait avoir été belle, et avait véritablement l'air
d'une souveraine. Elle était vêtue de noir et très sim-
plement. Il me sembla que son second fils — qui devait
être Alexandre III — avait un regard identique.
« Le lendemain, à 10 heures, la famille impériale
repartait : je me trouvais à la gare lors de son entrée
en wagon et je saluai encore une fois Leurs Majestés.
Leur séjour, heureusement, n'avait été troublé par
aucun désagrément.
a A Nice, l'Empereur, l'Impératrice et leur suite
s'installèrent dans deux villas contiguës — les villas
Bermond et Pellio — situées à l'extrémité de la ville,
et dont les charmantes constructions à l'italienne émer-
geaientde délicieux massifs de palmiers, d'arbres divers
10 CANROBERT
et de fleurs superbes. Le césarévitch se logea sur la pro-
menade des Anglais, à la villa Diesbach, aujourd'hui
démolie et remplacée par celle du prince d'Essling.
« Le césarévitch m'avait moins impressionné que son
père et sa mère; il était très grand, très fluet, d'une
jolie figure avec de très beaux yeux; il me parut très
aimable et très doux : mais n'ayant pas causé avec lui,
je ne pus guère le juger. Je sais qu'à Nice, où il se pro-
mena et où il alla souvent, le soir, au théâtre italien, il
fut apprécié de tous ceux qui eurent l'occasion de l'ap-
procher.
« L'Impératrice resta l'hiver à Nice, le Tsar rentra
en Russie avec les jeunes grands-ducs et le césarévitch,
au bout d'un ou deux mois de séjour à la villa Diesbach,
voyagea en Italie.
« On m'a raconté que dans une promenade à cheval il
fit une chute et que ce fut le point de départ de l'ag-
gravation de sa maladie. En effet on dut le ramener
à Nice à la villa Bermond, chez sa mère, où il s'alila
pour ne plus se relever. On disait qu'il avait une mé-
ningite; mais le malheureux — d'après l'autopsie qui
fut faite après sa mort — était mortellement atteint
de plusieurs affections incurables et ne pouvait plus
vivre.
« On fit appeler de Toulon le docteur Alquié qui
avait été directeur de l'École du Val de Grâce et qui
jouissait d'une grande réputation : il eut plusieurs con-
sultations avec les deux médecins russes qui suivaient
l'Impératrice et son fils, et le péril ayant été reconnu
imminent, on télégraphia au tsar qui vint avec les
grands-ducs.
« Sans doute le césarévitch ne se faisait plus d'illu-
INQUIETUDE DU TZAll IL
sion sur son état, car il demanda à sa mère de prier sa
fiancée de venir le voir encore une fois.
a Le Tsar franchit les 4,000 kilomètres qui séparent
Pétersbourg de Nice en trois jours et quatre nuits.
« Il s'arrêta vingt minutes à Paris, dans la gare du
Nord. L'Empereur et la princesse Mathilde s'y trou-
vaient : après les saluts et compliments d'usage, ils
montèrent dans le wagon et l'on parla de la santé du
prince. Le Tsar n'avait pas reçu de ses nouvelles depuis
son départ de Cologne, c'est-à-dire depuis la veille au
soir : Napoléon III, de son côté, n'avait pas non plus
de dépêche : il avait télégraphié au préfet et à la
grande-duchesse Marie, le 20 avril :
«Nous sommes inquiets du grand-duc. Espérez-vous
« le sauver? Nous prenons une grande part à vos inquié-
« tudes.
« Napoléon. »
D'un moment à l'autre il attendait la réponse et
il promit au Tsar de la lui faire transmettre, aussitôt
qu'elle arriverait, sur le point de la ligne où il se trou-
verait. Les deux souverains se serrèrent ensuite la main
et le train repartit, par la ceinture, gagnant la ligne
de Lyon. Une demi-heure après, la dépêche parvenait
aux Tuileries et l'Empereur me l'envoyait à Lyon avec
ces mots.
« A S. M. V Empereur de Russie sur la route de Lyon.
Je reçois du préfet la dépèche suivante.
« N. »
12 CANROBERT
«Nice, 21 avril 1865. il h. 10 matin.
u Préfet des Alpes-Mari limes à ministre.
« Nuit comparativement meilleure, même calme
« depuis 3 heures. Ce matin, réveil avec tête presque
« libre. Danger toujours présent. »
« J'avais reçu, comme tous les fonctionnaires, avis de
m'abstenir de toute démonstration, l'incognito du
Tsar étant absolu, et j'avais, d'accord avec le préfet,
M. Henri Chevreau, fait consigner la gare dans laquelle
le train devait arriver vers minuit.
« Cette dépêche reçue, je me mis en petite tenue
et je me rendis seul avec un aide de camp le comman-
dant Boussenard au chemin de fer : en y arrivant j'ap-
pris que le train impérial avait deux heures de retard;
il lui avait fallu attendre une correspondance d'Alle-
magne qui amenait la fiancée du césarévitch.
« A 2 heures du matin, le train impérial entrait en
gare : il s'était à peine arrêté que je vis une portière
s'ouvrir, et un grand chien, un superbe danois, sauta
sur le quai et en même temps j'entendis son maître le
rappeler : « Milord ici, milord ici. » Et le maître apparut
à son tour en jaquette, en chapeau mou, un petit fouet
à la main. C'était l'Empereur : j'allai à lui, je le saluai,
lui annonçant l'arrivée de la dépêche attendue avec
impatience et je la lui communiquai :
« L'Empereur me remercia chaudement : « Je n'avais
« plus de nouvelles depuis vingt heures, me dit-il, et
« songez dans quelles transes je vivais. » Il m'apprit
MORT DU CESA11EV1TCH 13
alors seulement la présence de la fiancée de son fils dans
le train.
« 11 me dit qu'il allait lui lire cette dépèche. Je le sui-
vis jusqu'à la voiture de la reine de Danemark et de la
princesse Dagmar. L'Empereur monta sur le marche-
pied, frappa au carreau, la princesse ouvrit la glace et
se pencha. Je vis ses traits si pleins de grâce et ses
deux yeux qui me parurent superbes; de lourds ban-
deaux encadraient l'ovale de la figure si pure. L'Empe-
reur se tourna de façon que le télégramme sur papier
jaune fut éclairé par un bec de gaz et en lut le contenu :
« La Reine, me dit un des aides de camp, est sourde
« et doit être restée étendue. »
« L'Empereur remonta en wagon après m'avoir
encore remercié, et la locomotive ayant été changée,
le train se remit en route. En m'en retournant, je dis
au commandant Boussenard : Il a tout de même grand
air, cet homme encore jeune, avec son chapeau mou,
son complet gris, et son petit fouet. . . Et dire qu'il com-
mande à cent millions d'àmes ! »
h Le Tsar et ses fils arrivèrent à temps ainsi que la
princesse Dagmar pour voir le mourant. On a dit que
la présence de sa fiancée, qu'il avait tant désirée, avait
adouci ses derniers moments et qu'il avait marqué
toute la joie qu'il ressentait de la retrouver, mais je ne
crois pas que ce soit exact; le mourant avait perdu ses
facultés lorsque la princesse fut introduite auprès de
son lit.
u Le césarévitch s'éteignit le 24 avril, en présence
de l'Empereur, de l'Impératrice, de sa fiancée, de ses
frères, de la reine de Danemark et de toute la maison
des souverains.
14 CANROBEHT
« Aussitôt qu'il fut mort, l'Impératrice lui fit elle-
même sa toilette et déposa des fleurs tout autour de sa
tête sur l'oreiller, puis l'Empereur, la princesse Dagmar
et tous les assistants vinrent jeter encore des roses ou
des fleurs d'oranger sur le lit.
h Tout le monde s'étant retiré, l'Impératrice ordonna
de tendre la chambre de gaze blanche.
« Depuis le moment où le Tsar et l'Impératrice
avaient été conduire leur fils aîné dans le Midi, Napo-
léon III avait envoyé à Nice le bataillon des chasseurs
à pied de la garde pour rendre les honneurs aux sou-
verains. Ce bataillon était commandé par un brave
soldat, M. de Geslin, qui devait s'illustrer plus tard
sous mes ordres à Saint-Privat par son héroïque
défense de Sainte-Marie-aux-Chênes contre la garde
royale prussienne. Et c'était par lui que — en dehors
des rapports officiels qui m'étaient adressés — j'étais
tenu au courant de ce qui se passait à Nice.
« Le lendemain eut lieu la cérémonie simple et impo-
sante de la proclamation du nouveau césarevitch. De-
vant le corps, mis dans le cercueil et recouvert seule-
ment d'une glace qui laissait voir les traits de l'héritier
au trône qui venait de mourir, et en présence des
grands-ducs et des deux officiers envoyés par Napo-
léon III pour le représenter, M. le lieutenant de vais-
seau Duperré et le capitaine aux guides Jacques
de Fitz-James, le tzar, debout, fit agenouiller son
fils, le futur Alexandre III, l'embrassa, lui donna sa
bénédiction, et en quelques paroles dites simple-
ment et d'un ton ordinaire le proclama césarevitch à
la place de son frère.
« Les funérailles eurent lieu le 28, à 11 heures, dans
LA FIANCÉE DU CÉSARÉVITCH 15
l'église russe. Les chasseurs à pied de la garde et les
troupes de la garnison faisaient la haie, tandis qu'une
sotnia de cosaques arrivés la veille avec le papache
de fourrures et la chaude bourka formaient l'escorte du
cortège.
« Aux pieds de l'autel, devant le cercueil était arboré
l'étendard du césarévitch. L'Empereur et les grands-
ducs, en grande tenue, étaient à droite, au premier rang
et un peu avant que l'office commençât, la princesse
Dagmar et sa mère vinrent se placer sur l'autre bas-
côté également au premier rang. L'arrivée de la jeune
princesse produisit une émotion profonde sur l'assis-
tance. Petite et toute mignonne sous son long voile de
crêpe, elle parut une statuette de Tanagra représentant
la douleur. Les yeux bleus ombragés de longs cils pei-
gnaient le désespoir de cette âme dont le rêve d'amour
venait de s'envoler.
a Elle n'avait encore que dix-sept ans et ne se
doutait pas que le frère de son fiancé, profondément
touché de son chagrin et séduit par sa grâce et sa dou-
ceur, lui offrirait sa main. Elle trouva en effet auprès
d'Alexandre III l'affection la plus délicate et une ten-
dresse de tous les moments.
« Du jour où l'effroyable attentat du 13 mars 1881
fit périr Alexandre II, la jeune Impératrice ne quitta
plus son mari : elle s'interposa entre lui et les
assassins, le couvrant de son élégante et délicate
personne. Elle le suivit partout, et en toutes circons-
tances, au théâtre, dans les fêtes, dans les prome-
nades, dans les voyages et aux revues, montant à
cheval avec lui par tous les temps, portant, quand il
faisait trop mauvais, la large et imperméable bourka
16 GANKOBERT
cle poil de chameau des cosaques sur ses épaules déli-
cates.
« Qand le service fut terminé, le Tzar, après avoir
fait enlever la glace qui recouvrait le corps, embrassa
encore son fils à plusieurs reprises, puis lorsqu'on
apporta le couvercle d'acajou massif, lui-même donna
devant l'assistance le premier coup de marteau pour le
fixer. « Les grands-ducs chargèrent ensuite la bière sur
leurs épaules et la portèrent au char funèbre. L'Empe-
reur les aida à l'y placer et à arranger le pal de pourpre
avec lequel on la recouvrit et sur lequel on déposa le
casque et l'épée.
« Le cortège, s'étant formé, suivit la route qui
côtoie la mer dans la direction de Villefranche où
la frégate Y Alexandre News/a attendait en rade pour
prendre le corps et le transporter à Pétersbourg.
« L'Empereur, en grand uniforme, le casque avec le
cimier de crins blancs, la tunique verte et le pantalon
amaranthe, suivait à cheval seul, et derrière lui, sur
un rang, venaient, également à cheval et aussi en
grand uniforme, les cinq grands-ducs, frères du défunt :
dans une voiture de deuil était la princesse Dagmar
avec sa mère, et son frère, actuellement roi de Dane-
mark.
« Les chasseurs à pied de la garde, échelonnés, fai-
saient la haie et les cosaques formaient l'escorte.
« Le soleil était splendide : partout des fleurs, et la
délicieuse presqu'île de Villefranche, éclatante de ver-
dure, apparaissait toute riante dans cette journée
superbe de printemps. Toute la nature semblait témoi-
gner la joie, contraste saisissant, avec le deuil de ce
cortège et la disparition de cet être si jeune dont la
LE TZAR A LYON 17
destinée devait être une de celles que les hommes
envient ou souhaitent le plus.
« Le 30 avril, le Tzar retournait en Russie avec
l'Impératrice : en passant à Lyon il rencontra dans la
gare Napoléon III qui se rendait en Algérie et avait
voulu exprimer de vive voix ses condoléances à son
frère de Russie.
« Durant les quelques minutes qu'il s'arrêta, le Tzar,
avec sa courtoisie ordinaire, ne manqua pas de me dire
combien il avait été touché delà façon dont officiers et
soldats des troupes de mon commandement lui avaient
témoigné leur sympathie, et il me remercia des hon-
neurs militaires qui avaient été rendus à son fils. »
Peu de temps après, le maréchal Canrohert était
nommé commandant du 1 er corps d'armée à Paris
(21 juin 1865), en remplacement du maréchal Magnan
qui venait de mourir.
IV
CHAPITRE II
LE COUP DE TONNERRE DE SADOWA
Le poste auquel le maréchal Ganrobert venait
d'être appelé était un des plus hauts de l'Empire.
Il prenait même dans les circonstances présentes une
importance particulière qui montrait à quel point le
souverain avait d'estime et de confiance en lui. L'Em-
pereur, en effet, ressentant déjà les premières douleurs
de la maladie qui devait l'enlever après une longue
agonie, venait de faire son testament, et dans Tune
des clauses concernant le conseil de régence destiné à
aider son fils, il désignait le commandant de l'armée
de Paris pour y siéger en certaines circonstances.
Quoique l'Empire parût encore brillant, il n'échap-
pait pas au maréchal qu'il était sourdement miné par
une opposition qui gagnait du terrain dans le pays, et
que l'Empereur lui-même, attaqué par la maladie et
affaibli par les excès, n'avait plus la même énergie et
surtout le même esprit de suite, ce qui donnait à sa
politique un décousu fort dangereux.
Les circonstances étaient graves : l'orage menaçait
d'éclater en Allemagne. On avait cru, durant le prin-
temps de 1865, que l'Autriche et la Prusse allaient se
jeter Tune sur l'autre à propos de la possession du
Schleswig-Holstein. La convention de Gastein avait
LE LEVRIER « NERO » 19
ramené, pour un instant, la paix entre les antagonistes,
mais ce n'était qu'un replâtrage et, avant peu, les deux
puissances devaient se disputer non plus une province,
mais la suprématie en Allemagne.
Dans l'esprit du maréchal Canrobert, la France
aurait, dans une lutte aussi grave, à prendre parti ; aussi
recommanda-t-il aux officiers de son état-major de
suivre les événements avec la plus grande attention.
Dès les premiers temps de l'exercice de son com-
mandement à Paris, le maréchal Canrobert fut mandé
aux Tuileries. L'Empereur lui demanda de remplacer
M. de Morny au conseil privé; c'était une situation
enviée, dontles émoluments s'élevaientà 100,000 francs
par an, et qui donnait entrée au titulaire dans les
conseils les plus importants du Gouvernement. Le
maréchal déclina l'offre sans hésitation, et comme,
lorsque l'Empereur lui avait demandé d'être grand
maitre de la Maçonnerie, il répondit : « Je ne suis
qu'un soldat et ne veux pas être autre chose. » L'Em-
pereur demeura surpris de ce refus, qu'avec son scepti-
cisme sur le caractère des hommes, il se figura sans
doute devoir attribuer à quelque autre raison, et à partir
de ce jour, il ne lui témoigna plus qu'une confiance
restreinte et ne l'initia presque jamais à ses projets.
Ce jour-là, pendant qu'il causait avec l'Empereur, il
fut témoin d'un incident qu'il remarqua et lui fit une
pénible impression.
A un moment de l'entretien, dans le cabinet de
l'Empereur, le grand lévrier du Prince Impérial, Nero,
que Carpeaux a sculpté aux pieds du jeune prince dans
l'admirable statue qu'il a faite de lui, vint à sauter
familièrement sur le fond du fauteuil de l'Empereur
20 CANROBERT
et à s'y installer en le poussant. L'Empereur, loin de
faire descendre le chien, céda à sa pression et s'avança
pour lui faire de la place : Nero, se trouvant encore
trop à l'étroit et habitué à ses aises, s'agita, poussant
toujours, et l'Empereur, ne sachant pas résister, céda
tant et plus, si bien qu'il se trouva bientôt assis sur
l'extrême bord du fauteuil tandis que le chien se pré-
lassait à son aise dans le fond.
« Rien ne donnait mieux une idée du caractère de
l'Empereur, disait le maréchal Ganrobert; il agissait
avec les hommes comme aA*ec son chien; il n'avait plus
de volonté, il était maintenant incapable de résister à
des demandes pressantes. Devenu avec l'âge de plus en
plus fataliste, il laissait aller les événements, avec l'es-
poir qu'ils s'arrangeraient d'eux-mêmes. Sa bonté
avait également augmenté, aussi le prenait-on par le
sentiment et, en lui parlant philanthropie, on en faisait
ce qu'on voulait : M. de Bismarck l'avait déjà constaté
en 1856, il s'en convainquit par la suite et put agir en
conséquence.
Pour le moment l'Empereur, pressé par ses ministres,
par tous les députés officiels, et particulièrement par
M. Fould qui détenait le portefeuille des finances,
consentait à des réductions d'effectifs et n'obligeait
point le maréchal Randon à tenir en état nos places
fortes et nos magasins entièrement dégarnis. Avant
tout, ministres et députés demandaient que l'on rendit
des bras à l'agriculture et que l'on diminuât les impôts
en restreignant les effectifs et en réduisant l'entretien
de nos places fortes et de notre artillerie.
A la fin de l'automne 1865 la cour vint se fixer à
Gompiègne et des séries d'invitations s'y succédèrent
COMEDIES A COMPIEGNE 21
sans interruption. Loin de paraître préoccupé de la
politique, Ion ne pensait qu'à s'amuser. Si parmi les
hôtes des souverains il se trouvait des militaires qui se
plaignaient des réductions d'effectifs ou du vide des
magasins, on les traitait de vieilles culottes de peau ou
de grognons, et l'on parlait d'autre chose. Dans la
journée on suivait les chasses, on faisait des excur-
sions au camp de César ou au château de Pierrefonds,
et le soir, après dîner, on jouait aux petits jeux, on
organisait des charades, et une fois par semaine on
assistait à la représentation d'une pièce de théâtre
jouée parles artistes des principales scènes parisiennes.
Deux représentations entre autres firent beaucoup
de bruit : celle des Commentaires de César du marquis
de Massa, où figuraient les plus jolies femmes de la
cour, et celle de la Famille Benoiton de M. Sardou. La
première pièce réussit au delà des espérances, celle de
M. Sardou, au contraire, fut accueillie avec fraîcheur.
C'est que la Famille Benoiton était une satire mordante
des mœurs du jour, surtout des toilettes des dames
que l'on rencontrait « accoutrées comme des singes et
se promenant avec une canne à la main » .
L'Impératrice y vit une allusion désagréable : de là
son attitude glaciale et celle de l'auditoire composé
surtout de courtisans et de quelques illustrations
comme M. de Lesseps, le peintre Gustave Moreau et
l'astronome Le Verrier.
Des hôtes de Compiègne de cette année les plus
choyés par l'Empereur et l'Impératrice furent le prince
et la princesse Léopold de Hohenzollern, celui dont la
candidature au trône d'Espagne fut l'occasion de la
guerre de 1870.
22 GANR0BE11T
La princesse, sœur du roi de Portugal, conquit
toute la cour. « Quand elle s'avançait, disait le maré-
chal Ganrobert, la tête droite sur son cou élancé,
avec sa taille fine et souple, on croyait voir Diane chas-
seresse. Elle avait des cheveux blonds superbes, avec
des lèvres rouges souriant aimablement, un teint chaud
et éclatant qu'éclairaient deux beaux yeux noirs. Tout
le monde la trouvait délicieuse, même son mari, quoi-
qu'elle le menât à la baguette. »
Le maréchal fut plusieurs fois invité avec la maré-
chale et un soir où il était venu dîner, il parla à l'Em-
pereur de la réduction des effectifs. Le service de
place assuré, il ne restait guère que 25 hommes par
compagnie, soit 200 hommes par bataillon, aussi avait-
il toutes les peines du monde à organiser de petites
manœuvres de la garnison de Paris dans les bois de
Vincennes. L'Empereur lécouta sans l'interrompre et
lui répondit que le Corps législatif voulait avant tout
réduire les dépenses et le chiffre du contingent annuel.
La cour rentra à Paris à la fin de décembre et les
fêtes du jour de l'an se passèrent comme d'ordinaire.
La Famille Benoiton avait toujours le même succès au
Vaudeville, et l'on allait à Notre-Dame entendre les
prédications de l'Avent du P. Hyacinthe.
Dans les baraques et sur les trottoirs des boulevards,
les camelots offraient des toupies ou des boutons de
manchettes à la Pipe en bois, du nom de cet étudiant de
quinzième année George Cavalier, qui avait mené le
tapage aux premières représentations de Gaëiana d'Ed-
mond About et ft Henriette Maréchal des frères Gon-
court. C'était ce même Cavalier qui, à Tours, en
1870, devenu haut fonctionnaire des Affaires étran-
LES ROSES DU KOI GUILLAUME I er 23
gères, en grande conversation diplomatique avec lord
Lyons, ambassadeur d'Angleterre, l'interrompait pour
lui dire : « Dites donc, mylord, que penseriez-vous
d'un bock? »
On criait aussi sur la voie publique des montres à la
Femme à barbe ou à la Thérèsa, l'héroïne des cafés-con-
certs et des salons les plus distingués, où elle chantait
en riant :
Rien n'est sacré pour un sapeur.
ou bien d'une façon émouvante
Mon capitaine est mort.
Au Théâtre-Français on inaugurait la saison d'hiver
par le Lion amoureux de Ponsard. L'Impératrice et la
princesse de Hohenzollern, toutes deux éclatantes de
beauté, assistèrent côte à côte dans la loge impériale à
la première représentation de cette pièce dont Hoche
est le personnage principal.
Quelques jours après, il y avait grand bal à l'ambas-
sade de Prusse, rue de Lille, dans le magnifique hôtel
du prince Eugène de Beauharnais où la princesse de
Hohenzollern y figurant comme maîtresse de maison
alla, avec le comte de Goltz, recevoir l'Impératrice sur
le perron à la descente de voiture.
La souveraine portait une robe de satin blanc et de
tulle lamé d'argent et quand elle pénétra dans l'ambas-
sade, elle trouva un colossal bouquet de roses blanches
embaumantes, envoyé par le galant Guillaume I er , qui
ne manquait jamais une occasion de lui témoigner son
admiration.
Ensuite eut lieu aux Tuileries le premier bal cos-
24 CANROBERT
tumé de Tannée. Ceux qui y assistèrent parlent
encore de la sensation que produisit l'Impératrice,
lorsqu'elle parcourut les salons dans le costume
de Marie-Antoinette, reproduit par Mme Roger, sa
couturière de prédilection, d'après l'un des portraits
de Mme Yigée Lebrun : grande et haute perruque
poudrée, toque de velours rouge avec aigrette de
héron et plumes d'autruche blanches, tunique de
velours nacarat bordée de zibeline, gilet et jupe de des-
sous en satin blanc et fichu de point d'Angleterre sur
les épaules. A côté de l'Impératrice était la princesse
de Hohenzollern en Blanche de Castille, ses admirables
cheveux tombant en longues tresses d'une couronne de
diamants, et la taille serrée dans un corselet d'hermine.
Le Prince Impérial, qui avait près de dix ans, parut
en pêcheur napolitain et dansa avec une fort jolie jeune
fille qu'il affectionnait beaucoup, Mlle Robin, qui était
en italienne. Cette jeune fille avait, sans que personne
s'en doutât, le germe de la rougeole, et en dansant avec
le Prince, elle lui donna cette maladie, qu'il eut très
forte et dont il fut longtemps à se remettre; elle-
même, prise de froid en sortant du bal, succomba en
vingt-quatre heures.
Quelques jours après M. et Mme de Ghasseloup-Lau-
bat donnaient aussi au ministère de la Marine un bal
costumé superbe. On vit défiler le cortège des quatre
parties du monde, figurées par les jolies femmes de la
société montées sur des chars traînés et entourés par
des masses de personnages des deux sexes.
De tous les costumes, le plus réussi était celui
d'Anne Boleyn telle que l'a peinte Holbein. Le peintre
Eugène Giraud l'avait lui-même restitué et confec-
M A D A M E R Y M S K Y-K 15 S A K W 25
tionné pour la princesse Mathilde, dont les traits si
purs parurent encore plus beaux sous ces vêtements et
cette coiffure de pourpre et d'or.
Mme de Metternich en dame Louis XVI tout en
jaune paille et la comtesse de Pourtalès en aimée
eurent aussi grand succès.
Parmi les dames de la société cosmopolite alors invi-
tées dans le monde officiel, on remarqua Mme Schaï-
kowska, depuis marquise de Noailles, en prêtresse égyp-
tienne avec une coiffure de scarabées sensationnelle,
Mme de Castiglione en fleur d'acacia et Mme Rymski-
Korsakow en impératrice romaine. L'origine de cette
dame intriguait beaucoup de monde : on n'avaitjamais
vu son mari à Paris. Il existait cependant et était le
petit-fils du général Korsakow que Masséna avait battu
à Zurich. M. Korsakow, très riche autrefois, avait vu
sa fortune s'amoindrir, tandis que celle de son intendant
s'augmentait de tout ce que perdait la sienne. M. Kor-
sakow. en homme pratique, sans chercher les causes
de ce chassé-croisé, lorsque son fils fut en âge d'être
marié, lui fit épouser la fille de son intendant, ce qui
ramena les choses à leur état primitif.
Durant vingt ans Mme de Rymski-Korsakow défraya
les chroniques mondaines du continent. Lors du cou-
ronnement du tzar Alexandre II en 1856, M. de Morny,
ambassadeur de France, avait loué pour son séjour à
Moscou le palais Korsakow et il n'avait pas eu, paraît-il,
à se plaindre, ni les jeunes officiers de sa suite, de
l'hospitalité que leur avait accordée en cette circons-
tance la maîtresse de céans.
Mme Korsakow était grande, avec un teint admi-
rable et des formes de Vénus opulente; sa figure, ses
26 GANROBERT
yeux noirs sous d'épais sourcils, ses lèvres lippues, son
nez camard et ses pommettes saillantes n'avaient rien
de classique; au contraire, ils rappelaient le type Kal-
mouck, mais un joli type comme du reste on peut en
juger par son portrait de Winterhalter qui est au
Louvre.
On aurait cru que Mme Rymski-Korsakow avait le
don d'ubiquité. Y avait-il un bal à la cour de Péters-
bourg, on l'y rencontrait et quelques jours après elle se
montrait à Berlin ou à Paris avec des toilettes sensa-
tionnelles, des masses de bijoux et une aigrette de
diamants qui est restée longtemps légendaire.
On la distingua pour la première fois dans une cour
européenne à Stuttgart en 1857, lors de l'entrevue de
Napoléon III et d'Alexandre IL A l'une des réceptions
les plus restreintes où la famille du roi de Wurtemberg
et les personnages de la suite des deux Empereurs
étaient seuls priés, elle apparut sans que personne sût
qui elle était et comment elle avait pu pénétrer. Elle
eut cependant un tel aplomb, une telle aisance, qu'elle
en imposa et qu'on ne lui fit aucune observation.
Elle avait pour cette entrée choisi comme d'habitude
un costume de nature à ne pas rester inaperçu : une
robe de satin blanc, avec, en sautoir, un large ruban
écarlate, comme le ruban de grand'croix de la Légion
d'honneur.
Elle fut naturellement au couronnement du roi de
Prusse, Guillaume I er , àKœnigsberg, où elle se retrouva
avec plusieurs officiers de l'ambassade de France qu'elle
avait déjà connus à Moscou.
Au bal que donna, à l'occasion de cet événement, le
maréchal de Mac-Mahon représentant de l'empereur
PAISIQUE DANS UN RAL 27
Napoléon III, elle fut cause d'une alerte qui effraya
un instant l'assistance. Le Roi, ayante son bras la ma-
réchale de Mac-Mahon, se promenait dans les salons,
quand des cris épouvantables se firent entendre. On
crut à un accident, on se précipita à l'endroit d'où par-
taient ces hurlements : c'était Mme Rymski-Korsakow
qui avait reçu sur ses opulentes épaules, largement dé-
colletées, quelques gouttes de cire d'une bougie qui
coulait. Le capitaine d'Espeuilles, homme de ressource
et de sang-froid, eut vite fait de se procurer un cou-
teau à papier et d'enlever des épaules de la belle dame
les malencontreuses tâches de stéarine qui s'y étaient
collées, et l'incident n'eut d'autres suites que de faire
parler de l'héroïne; ce qui ne lui fut pas désagréable.
Cette grande dame russe n'aimait pas Mme de Gasti-
glione, en qui elle voyait une concurrente, et à un bal
costumé de cette année 1866, l'ayant rencontrée en
reine d'Étrurie, elle lui décocha ce trait : « Joli cos-
tume, mais celui d'une reine déchue » .
Mme Rymski-Korsakow jouissait aussi de ses der-
niers succès à Paris; l'année suivante, elle se présen-
tait au bal d'une ambassade, pour lequel elle n'avait pas
reçu d'invitation, et on la priait de se retirer. Depuis,
on n'entendit plus parler d'elle.
Le prince et la princesse de Hohenzollern passèrent
la dernière soirée de leur séjour à Paris, qui était le
mardi-gras, chez le général Fleury où l'Empereur et
l'Impératrice, et avec eux quelques privilégiés, enten-
dirent Thérésa qui chanta : Le P' tit Ébéniste, Le Sapeur,
et C'est dans le nez que ça me chatouille .
Le prince et la princesse partirent, au grand regret
de l'Empereur et de l'Impératrice, et après leur sépa-
28 C AN ROBERT
ration, ils échangèrent de nombreux télégrammes
affectueux, dont ceux partis des Tuileries renouvelaient
sans cesse les invitations.
A coup sûr, ce prince et cette princesse dont on
voulut faire un roi et une reine d'Espagne, et qui, à
cette occasion, furent cause de nos malheurs, étaient
entrés bien avant dans le cœur de Napoléon III et de
l'impératrice Eugénie.
Tandis que l'on s'amusait à Paris, la tension entre
l'Autriche et la Prusse s'augmentait, et la guerre deve-
nait inévitable entre ces deux puissances allemandes.
Qu'allait faire la France?
Tout le monde se le demandait, et personne ne s'en
doutait. Les ministres pas plus que les autres.
L'Empereur était impénétrable; il causait avec les
ambassadeurs étrangers, mais ne répétait à ses conseil-
lers rien de ses conversations, et les agents de la
France à l'étranger demandaient tous des instructions
à leur ministre, M. Drouyn de Lhuys, mais n'en rece-
vaient aucune.
A cette époque, le roi Victor-Emmanuel avait à Paris
un envoyé tout spécial qui communiquait directement
avec lui, et agissait en dehors du ministre des Affaires
étrangères d'Italie : le comte Vimercati, qui, pendant
la campagne de 1859, avait été attaché à l'état-major
du maréchal Ganrobert. Cet envoyé du Roi s'introdui-
sait partout et trouvait moyen d'être mieux renseigné
que personne. En outre, il s'occupait de finances et fai-
sait à Paris les commissions de la Rosina, la fille du tam-
bour-major des grenadiers de la vieille garde impériale
sous Napoléon 1 er , que le roi d'Italie allait bientôt
épouser.
LE COMTE VIMERCATI ET LE MARÉCHAL CANROBERT 21)
Le comte Vimercati ne négligeait aucune des sources
d'informations qu'il pouvait avoir, et s 'autorisant de ce
qu'il avait fait partie de l'état-major du maréchal Gan-
robert pendant la guerre d'Italie, il venait sans cesse
chez lui pour obtenir des renseignements.
Mais, au lieu d'apprendre quelques nouvelles du
maréchal, qui ne savait rien, ce fut, au contraire, le
comte Vimercati qui donna connaissance de bien des
faits au maréchal.
A la fin de mars 1860, on annonça l'arrivée à Berlin
du général italien Govone, l'aller ego du général de La
Marmora. Certainement l'Italie, avec l'idée de s'em-
parer de la Vénétie, allait chercher à lier partie avec la
Prusse pour écraser l'Autriche.
Toutefois les tentatives d'alliance ne parurent pas
réussir d'abord, car au début du séjour du géné-
ral Govone à Berlin, le comte Vimercati se montra
triste, et il en vint même à dire un jour au maré-
chal Ganrobert : «Nous n'avons plus d'espoir que dans
l'Empereur. »
On était maintenant au printemps et le maréchal
Canrobert faisait chaque matin une promenade achevai
au Bois de Boulogne. Le comte Vimercati n'avait garde
de laisser passer un jour sans le joindre pour chevau-
cher en sa compagnie, et tout en se promenant sous
les acacias en fleurs et en croisant les petits crevés aux
gilets en cœur et aux tout petits chapeaux qui faisaient
contraste avec les gigantesques tuyaux de poêle des
années précédentes, ils causaient quand ils étaient
seuls; mais si quelqu'un venait se joindre à eux, le
confident de Victor-Emmanuel gardait le silence d'un
homme qui en sait long et ne veut rien dire.
30 CANHOBERT
Dans la première quinzaine d'avril, le comte Vimer-
cati commença à se montrer plus rassuré, et à la fin
du mois, il était rayonnant. « L'Empereur est avec
nous, disait-il; en cas de défaite, il s'opposera à l'en-
vahissement de l'Italie; en cas de victoire il nous fera
donner la Vénétie, et il prendra pour lui les bords du
Rhin. » « C'est bel et bon, lui répondait le maréchal, si
la Prusse les lui donne; mais si elle les lui refuse?... »
Ainsi mis en éveil, le maréchal estimait que la France
devait agir comme la Prusse en 1859, au moment de
la guerre d'Italie, c'est-à-dire avoir sur la frontière une
armée prête, soità empêcher la guerre, soit, plus tard,
à l'arrêter et à imposer aux belligérants les conditions
de la paix.
Pour lui la guerre était certaine et on allait créer
une armée d'observation.
Il en était tellement convaincu que, le 3 mai au
matin, étant au bois et ayant été croisé par un de ses
vieux camarades d'Afrique, le général Valazé qui avait
été blessé sur la brèche de Gonstantine avec lui, il l'ar-
rêta pour causer. Le général Valazé croyait aussi à la
guerre : M. Thiers, qu'il avait vu la veille au soir, lui en
avait parlé comme d'une chose presque certaine. Aussi
le maréchal conseilla-t-il au général Valazé de deman-
der, à tout hasard, un commandement dans l'armée
d'observation que l'on allait inévitablement former.
On annonçait ce jour-là pour l'après-midi une
séance mouvementée au Corps législatif : le maréchal
désirant être au courant des événements devait y
assister; il se hâta donc de quitter le général Valazé
et à 2 heures sonnant il s'installait avec la maréchale
dans une tribune où se trouvait déjà le maréchal
M. THIERS A LA TRIRUNE 31
Vaillant. Tout autour d'eux, les autres tribunes étaient
pleines de monde, surtout de dames, habillées suivant
la mode ridicule d'alors, énorme chignon, bandeaux
plats très bas et plaqués sur le front, petit chapeau
minuscule en forme de galette ou de toque de toréa-
dor avec des rubans pendant dans le dos appelés des
« suivez-moi jeune homme » , robes courtes et étriquées
aux teintes criardes et multiples : jaune citron et noir,
écarlate et vert pomme : on eût dit un assortiment de
perroquets du Brésil.
Dans la salle, rassemblée était agitée et les députés
hors de leurs places causaient avec animation, mais à
peine le président, M. Walewski, se fut-il assis au fau-
teuil que l'on vit M. Ilouher quitter sa place et gravir
l'escalier de la tribune, de sa masse imposante, en bou-
tonnant sa large redingote; alors le silence se fit subi-
tement et M. Rouher se mit à lire une déclaration fort
courte qui se résumait ainsi :
Politique pacifique.
Neutralité absolue.
Complète liberté d'action.
La Chambre accueillit ses paroles avec assez d'indif-
férence, et l'orateur retournait à son banc au milieu
de murmures d'approbation assez discrets, quand
M. Thiers monta précipitamment jusqu'au fauteuil du
président, échangea quelques mots avec lui, puis
redescendit et réapparut à la tribune.
Alors chacun demeura attentif et l'assemblée fut
prise du plus profond recueillement.
Dès les premiers mots de son discours, M. Thiers
s'éleva aux sommets de l'éloquence et du bon sens. Il
avait subjugué la Chambre et il l'entraînait. Les applau-
32 CANKOBERT
dissemenls éclataient violents et continuels, et l'un des
ministres s'écriait : « Je n'ai jamais entendu quelque
chose d'aussi fort et d'aussi beau. »
M. Thiers rappela d'abord par quels procédés dignes
de Robert Macaire le Danemark avait été dépouillé
de ses provinces. Puis il faisait voir l'empire de Charles-
Quint, contre lequel la France avait lutté deux siècles,
prêt à se reformer avec notre consentement : il flétris-
sait ensuite la politique des pourboires : « Ce serait une
conduite honteuse, s'écriait-il, que de consentir à
recevoir un salaire pour la grandeur de la France indi-
gnement compromise. »
S'arrêtant sur ces mots, comme épuisé, le vieillard,
avec ses cheveux blancs et ses yeux pétillants derrière
ses lunettes d'or, se recueillit un instant au milieu des
applaudissements qui éclataient avec une violence
inconnue au Corps législatif, et reprit avec plus de
force : « Pour conserver la paix, ce n'est pas à l'Au-
triche, c'est à la Prusse qu'il faut s'adresser... » Je
devrais dire : « C'est à la Prusse qu'il eût fallu s'adres-
ser, car peut-être il est trop tard : il y a le langage
énergique qui consisterait à dire à la Prusse, c'est vous
et non l'Autriche qui menacez la paix. Nous ne le souf-
frirons pas. Il y a le langage plus doux du refus net et
bref de concours. Il y a enfin une attitude qui suffirait
et qui se réduirait à retenir l'Italie sur la voie de l'al-
liance avec la Prusse. Sentant l'Italie lui échapper, la
Prusse perdrait tout espoir d'avoir la France pour com-
plice, et elle hésiterait à poursuivre ses desseins. »
Lorsque, sur ces mots, M. Thiers regagna sa place,
toute la Chambre prise d'enthousiasme se leva :
les députés tendaient les mains vers l'orateur et
LE GRAND CHASSEUR 33
applaudissaient ses paroles, qui par leur justesse et la
conviction qu'il avait mise à les dire avaient ému tous
les cœurs. Et le grand historien allemand, Sybel, en
racontant ces faits, a dit avec vérité : « Ce jour-là,
M. Thiers incarna en lui l'àme même de sa patrie. »
M. Thiers, après la séance, resta au Palais-Bourbon,
dîna et passa la soirée dans le salon de M. Walewski,
avec qui il revit les épreuves de son discours pour le
Moniteur du lendemain. Il n'était donc pas possible de
douter que l'ancien ministre des Affaires étrangères,
M. Walewski, ne fût de tous points d'accord avec lui.
Ce discours ne fut pas sans irriter l'Empereur, et il
s'ensuivit une période d'agitation, dans son esprit
d'abord et dans son conseil des ministres.
Le comte Vimercati, malgré sa finesse, en fut dé-
routé un moment : il ne pouvait arrivera être fixé sur
les idées de Napoléon III, car il disait au maréchal
Ganrobert : « Nous ne savons pas encore si nous mar-
cherons avec la Prusse ou avec l'Autriche : cette der-
nière puissance vous offre le Rhin, mais la Prusse vous
propose la Belgique et le Palatinat bavarois. » — « Je
vois, répondait en riant le maréchal, que chacun
donne ce qui ne lui appartient pas. »
Quelques jours après cette conversation, le comte
arrivait au galop, la figure tout en joie et, avec de
grands gestes, il annonçait avoir reçu une lettre du
Grand chasseur — ainsi appelait-il Victor-Emmanuel
— dans laquelle sa nomination de commissaire royal à
l'armée française qui allait se réunir en Alsace lui était
promise.
La formation d'une armée s'imposait en effet, et en
séance du conseil des ministres, M. de Chasseloup-
iv. 3
34 CANROBERT
Laubat proposait la concentration de 50,000 hommes
autour de Strasbourg; de son côté, le général Bour-
baki écrivait à l'Empereur pour lui conseiller de mettre
les troupes de Metz et de Strasbourg sur le pied de
guerre.
Sur ces entrefaites, la garde impériale partit au camp
de Gbàlons, et l'on crut que ce mouvement serait suivi
d'autres plus importants, mais on attendit, et rien ne
fut prescrit.
Le maréchal Ganrobert avait beau venir souvent aux
Tuileries, voir le souverain et l'Impératrice, causer
avec les ministres, il était dans l'ignorance complète
de ce qui se préparait.
L'Empereur le savait-il lui-même?
En présence de la guerre qui devenait inévitable,
l'opinion publique désirait par-dessus tout que la
France n'y fût pas mêlée; en second lieu, elle était —
malgré presque tous les journaux et revues, achetés
par la Prusse et l'Italie — plutôt favorable à l'Autriche.
Du reste on croyait généralement à la victoire de
cette puissance. Sauf le général Bourbaki, qui était
allé aux manœuvres de Spandau deux ans auparavant,
et quelques officiers comme les colonels de Berckheim,
Février, et le commandant de Glermont-Tonnerre,
attaché militaire à Berlin, on ignorait dans le monde
militaire l'organisation et la valeur de l'armée prus-
sienne.
Au quartier général du camp de Ghâlons, où était
réunie la garde, on discutait les chances réciproques
des deux adversaires et l'on blaguait l'armée-garde
nationale de la Prusse : « Oui, oui, blaguez-la, répé-
tait le général Bourbaki, cette armée de notaires et
QUI SERA VAINQUEUR? 35
d'oculistes, eh bien elle ira à Vienne comme elle
voudra. «
L'Empereur, toujours impénétrable, ne laissait pas
plus voir son opinion sur la valeur des futurs belligé-
rants que ses projets; il est probable cependant qu'à ce
moment (mai 1866) il croyait à la victoire de l'armée
prussienne qu'il avait étudiée dans sa prison de Ham
et pour laquelle il professait une haute admiration.
Une circonstance fortuite vint cependant changer sa
conviction. Le général Desvaux, qui venait de parcourir
la Moravie, la Bohême et la Vénétie, qui avait rencontré
les principaux généraux autrichiens et avait été témoin,
à Ollmûtz, des premiers mouvements de concentration
des troupes autrichiennes, rentra à Paris.
Tout le monde voulait avoir son avis. Lié de longue
date avec lui, le maréchal Ganrobert l'invita plusieurs
fois à dîner dans son hôtel de la place Vendôme, et
chaque fois le voyageur fit l'éloge de l'armée autri-
chienne. Elle était toute différente de ce qu'il l'avait
vue en 1859. Les officiers étaient maintenant ardents
et instruits et les soldats avaient en eux une confiance
absolue.
Ces appréciations dans la bouche d'un homme connu
pour sa froideur et sa réserve firent impression sur les
personnes présentes, et le maréchal ne put s'empêcher
de lui dire : « Gomment, après avoir été en Autriche,
n'avez-vous pas été aussi en Prusse, vous auriez alors
connu les deux adversaires et vous auriez pu les com-
parer? »
Les propos du général Desvaux répétés de bouche
en bouche parvinrent jusqu'aux oreilles de l'Empereur
qui le fit demander. Par trois fois, le général Desvaux
36 CANROBETIT
fut si affirmatif dans ses récits qu'il ébranla Napo-
léon III, lui fit douter de la victoire de la Prusse et
l'amena à croire en tout cas à une lutte prolongée, —
six mois; peut-être une année!
Alors l'Empereur négocia en secret avec l'Autriche
pour assurer la Vénétie à l'Italie, même en cas de
défaite; mais, en échange, il ne réclama rien pour la
France.
Malgré les craintes de guerre, les bals et les fêtes ne
discontinuèrent pas de tout le printemps de 1866. L'Em-
pereur et l'Impératrice donnaient chaque semaine aux
Tuileries de grandes réceptions, et les lundis des fêtes
intimes où, comme d'habitude, on voyait beaucoup de
jolies femmes, surtout des étrangères : parmi celles-ci,
il en était deux nouvellement arrivées à Paris, aux-
quelles l'Empereur accordait une attention particu-
lière : Mme de Mercy-Argenteau, blonde, au teint
superbe, aux formes admirables, au sourire que des
dents éclatantes rendaient séducteur, et la duchesse
Golonna, une géante, du modèle des statues de la place
de la Concorde et qui s'est fait un nom comme sculp-
teur; elle a exposé plusieurs fois au Salon, sous le
nom de Marcello, a fait un buste de Bianca Capello,
actuellement au musée du Luxembourg, où elle semble
s'être représentée elle-même et une statue d'une pytho-
nisse en furie, qui est au-dessus d'un bassin au rez-
de-chaussée de l'Opéra, à côté de la nécropole où Ton
attend les voitures à la sortie.
La duchesse Golonna avait les allures cavalières des
héroïnes de la Fronde, et on la vit, en 1868, en cos-
tume d'amazone, marcher, avec une écharpe rouge
autour du corps, en tête des troupes espagnoles insur-
MADEMOISELLE CELINE MONTALANT 37
gées qui allèrent à Madrid renverser le trône de la
reine Isabelle.
L'Empereur allait aussi dans les théâtres du boule-
vard et malgré les attentions qu'il avait pour ses deux
belles invitées, il ne se privait pas de sourire aux reines
de la rampe.
Ainsi le 14 juin, il était à la première représenta-
tion du Monsieur qui suit les femmes. Il y riait de bon
cœur et donnait divers témoignages d'admiration à
Mlle Céline Montalant, jeune actrice resplendissante
de beauté, aux cheveux noirs comme le jais, coiffée en
bandeau avec un accroche-cœur, et aux formes pote-
lées. Son amabilité pour la diva fut remarquée et même
mal interprétée par quelques-uns des spectateurs, qui
trouvaient que le souverain aurait mieux eu à faire
que de s'occuper d'une actrice au moment où
400,000 hommes étaient près de s'égorger, et que
d'un mot il eût pu les retenir.
Devant l'inquiétude croissante, l'Empereur chercha
à expliquer sa pensée dans une lettre rendue publique
et que M. Ludovic Halévy, qui était par excellence le
chroniqueur de cette époque, qualifiait ainsi : « Tous
les Parisiens s'occupent de la lettre de l'Empereur et
personne n'y comprend rien.
a Jamais plus solennelle et plus redoutable charade
n'a été offerte à la perspicacité d'un peuple : pre-
mière phrase : la paix; deuxième phrase : la guerre:
troisième phrase : la paix; quatrième phrase : la
guerre; et ainsi de suite pendant cinquante phrases.
Ajoutez que, depuis huit jours, le Constitutionnel tra-
vaille à amasser des nuages autour de cette lettre mys-
térieuse. »
38 CANROBERT
Lorsque le 1 5 juin on annonça l'ouverture des hosti-
lités, les nouvelles des pays belligérants étaient contra-
dictoires. Le maréchal Ganrobert avait communication
d'une lettre du comte de Clermont-Tonnerre. où il
était dit que, depuis deux ans, l'état-major prussien
préparait une campagne de Bohême : des officiers
avaient étudié les passages des montagnes et les res-
sources du pays et s'étaient procuré les plans de con-
centration de l'armée autrichienne. Enfin chaque
chose avait été prévue pour la campagne.
En même temps on lui montrait une lettre du com-
mandant Cosseron de Villenoisy conçue dans une note
toute différente : elle était écrite de Coblentz. « La
guerre, y disait-il, n'était pas populaire dans les pro-
vinces rhénanes et l'exaspération était violente contre
M. de Bismarck et même contre le Roi » ; il racontait
avoir assisté, dans la gare de Coblentz, à des scènes
d'une émotion poignante : un train, chargé de réser-
vistes ou de landwehriens et accosté au quai, était
assiégé par une foule de femmes qui pleuraient et
criaient en tendant à bout de bras leurs enfants aux
soldats; et des scènes déchirantes d'adieu et de déses-
poir se reproduisaient à chaque portière, à chaque car-
reau.
« Lorsque le coup de cloche donna le signal du
départ, des femmes traînant des enfants par la main
ou les portant sur le bras coururent, les cheveux en
désordre, les yeux hagards, comme des aliénées, se
jeter devant la locomotive : plusieurs se couchèrent à
terre sur les rails, criant toujours et poussant des san-
glots. Et tout autour, la foule amassée, prise de pitié,
s'agitait et manifestait par des cris et des gestes animés
DESESPOIR EN ALLEMAGNE 39
sa sympathie pour ces mères de famille et sa désappro-
bation pour la guerre.
« Il fallut appeler des soldats et des agents de police
qui enlevèrent brutalement les malheureuses de devant
la locomotive et qui repoussèrent à coups de crosse,
de pied et de poing la masse grouillante, hurlante et
pleurante de femmes et d'enfants qui emplissaient les
quais. »
Le même officier ainsi que les consuls et autres
agents constataient qu'il ne restait aucune troupe dans
les provinces du Rhin : les casernes étaient démé-
nagées, les magasins vidés et le matériel d'artillerie
transporté. Le prince Antoine de Hohenzollern qui
commandait à Dusseldorf : — soi-disant un corps d'ar-
mée — n'avait en réalité que deux régiments sous ses
ordres et il les faisait voyager, descendre des wagons
et y remonter, pour donner l'illusion d'une troupe
nombreuse comme au cirque olympique.
Au contraire, l'enthousiasme régnait en Italie. « Si
le Roi se montrait dans les rues de Florence, disait
Vimercati au maréchal Ganrobert, on lui jetait des
fleurs, et les plus jolies femmes agitaient des mou-
choirs et lui envoyaient des sourires. L'armée italienne
est superbe et pleine d'entrain, disait-il aussi, elle
compte 200,000 combattants de première ligne : les
volontaires accourent par milliers : il y en a plus de
40,000. Le quadrilatère ne résistera pas : nous allons
tout de suite marcher sur Vienne. »
Le maréchal savait à quoi s'en tenir sur ces exagé-
rations : il avait connaissance des rapports du général
Schmitz attaché militaire en Italie et de ceux de divers
officiers de marine qui commandaient des stationnaires
40 C AN ROBERT
dans la Méditerranée. Le colonel Schmitz disait que
l'armée était de trop nouvelle formation pour avoir de
la cohésion, que chefs et soldats ne se connaissaient
pas, que les contingents des diverses contrées n'avaient
aucun lien entre eux et que, sauf les corps du Piémont,
les autres ne présenteraient guère de résistance.
Quant aux officiers de marine, entre autres ceux du
Jérôme Napoléon (le yacht du prince Napoléon), ils
déclaraient les états-majors et les équipages incapables
de faire manoeuvrer leurs superbes bâtiments. Le
colonel Schmitz écrivait aussi que les ministres italiens,
et surtout le général La Marmora, avaient une profonde
méfiance de M. de Bismarck dont ils redoutaient les
volte-faces, et dont les procédés leur faisaient, sans
cesse, croire qu'il allait les abandonner et s'allier à
l'Autriche contre eux. M. de Moltke avait promis de
venir en personne voir l'armée italienne, et l'on espé-
rait au moins, à son défaut, la visite d'un des généraux
en vue de l'armée prussienne; aussi la déconvenue fut-
elle complète, dans les états-majors et au ministère à
Florence, lorsqu'on vit, au lieu d'un militaire, appa-
raître en qualité de commissaire prussien auprès de
l'armée italienne, un journaliste, M. Bernardi, qui se
présenta dans un accoutrement extraordinaire, coiffé
d'une énorme casquette avec une visière interminable,
vêtu d'une longue houppelande verte, traîné dans un
tilbury par deux petits chevaux de cirque et accompagné
de deux domestiques en costume de brigands cala-
brais.
Le 25 juin, on apprit à Paris la défaite de l'armée
italienne à Gustozza et quelques jours après, les lettres
du colonel Schmitz apportaient des détails précis :
BATAILLE DE CUSTOZZA 41
« Dans la journée du 24 juin (anniversaire de Solférino),
les Autrichiens étaient sortis de Vérone, vêtus de toile
blanche et sans sacs, et ils étaient tombés sur l'armée
italienne, au moment où elle passait le Mincio : ils
avaient bousculé deux ou trois corps et les avaient mis
en déconfiture. Si l'archiduc Albert, qui les comman-
dait, disait le colonel Schmitz, avait poussé de l'avant,
il eût été, jusqu'à Turin sans trouver un opposant,
tant était grande la désorganisation. Le Roi avait
perdu la tête au milieu de la bataille et avait télé-
graphié au général Cialdini, qui dirigeait une armée
de t>0,000 hommes sur le Pô et sans un ennemi devant
lui, de battre immédiatement en retraite.
Et il n'y avait pas plus de 78,000 Autrichiens en
Italie !
« On avait réveillé les attachés militaires au milieu
de la nuit et on les avait emmenés précipitamment en
arrière jusqu'à Crémone : en y arrivant au matin, ils
avaient rencontré un aide de camp de Victor-Emma-
nuel qui leur dit : « J'ai vu le Roi à 3 heures du matin,
« il est fort démonté, mais nous le sommes bien davan-
« tage, car nous craignons qu'il ne soit forcé d'abdi-
« quer. »
h Qu'est-ce donc, terminait le colonel Schmitz, si,
après un insuccès qui serait réparable avec d'autres
caractères, on en est déjà là. »
Ces nouvelles avaient déprimé le comte Vimercati et
le maréchal Canrobert s'employait de son mieux à le
remonter : un matin où il l'avait invité à déjeuner, il
ne cessa de lui répéter que la grosse partie n'était pas
entamée, qu'elle se jouerait en Allemagne et que la
Prusse pouvait la gagner.
42 CANROBERT
Les officiers croyaient d'abord que le maréchal ne
s'exprimait ainsi que par sympathie pour Victor-
Emmanuel et pour Vimercati, mais peu à peu ils se
sentirent gagnés et en vinrent aussi à cette opinion que
l'armée prussienne pouvait être victorieuse.
Depuis le commencement de la lutte, le maréchal
Canrobert allait tous les jours aux Tuileries. Il y
retrouvait souvent Mérimée qui demeurait avec les
dames de l'Impératrice des heures entières, sans
ouvrir la bouche, absorbé dans ses méditations comme
un sphinx, semblant dédaigner et ignorer les personnes
avec qui il se rencontrait.
Une fois il sortit de son mutisme et parla de la
guerre avec le maréchal, en suivant sur des cartes
étalées la marche de l'armée de Bohême indiquée par
de petits drapeaux. L'académicien et le maréchal se
trouvèrent d'accord pour ne rien comprendre.
« Gomment le prince royal engageait-il isolément
chacun de ses corps d'armée dans les dangereux défilés
des monts géants, à portée de toute l'armée de Bene-
deck qui pouvait tomber avec toutes ses forces sur eux
et les écraser les uns après les autres. Et comment
Benedeck ne profitait-il pas de l'occasion! » Ils igno-
raient que Benedeck avait décidé de marcher contre
l'armée du prince Frédéric-Charles qui était la plus
éloignée et qu'il se dirigeait sur elle avec une aveugle
ténacité, sans se laisser détourner de son but; ils
ignoraient surtout que M. de Moltke agissait à coup
sur, une trahison lui ayant livré, le 1 1 juin, l'un des
onze exemplaires autographiés de l'état de situation
de l'armée autrichienne, et depuis, presque journelle-
ment, les ordres du général Benedeck.
BATAILLE DE SADOWA 43
Les dépèches annonçant les premiers combats mon-
trèrent la supériorité incontestable des Prussiens; sauf
dans une seule rencontre, partout ils étaient victorieux
et ils chassaient devant eux les Autrichiens. Les effets
du fusil à aiguille étaient foudroyants et assuraient un
avantage considérable aux Prussiens.
Le 4 juillet au matin, l'Impératrice avait quitté
Paris et était partie pour Amiens où sévissait le
choléra dont elle allait visiter les victimes. Le maréchal
Canrobert se rendit, à 10 heures, aux Tuileries; l'Em-
pereur le reçut et lui communiqua les dépêches annon-
çant la défaite de l'armée autrichienne à Sadowa.
Appesanti, la tête penchée, la paupière presque
close, il semblait démonté : « C'est une déroute, c'est
une déroute » , répétait-il. En le quittant le maréchal
demeura convaincu que l'événement anéantissait ses
combinaisons.
Autour du souverain, les chambellans et les aides de
camp parlaient vaguement de réunion de ministres,
de constitution d'une armée. Mais dès que le maréchal
interrogeait avec précision, on ne lui répondait plus
rien.
Dans la soirée les journaux donnèrent des dé-
tails. C'était une énorme bataille dans laquelle
500,000 hommes avaient été engagés. Les Autri-
chiens avaient perdu une masse de canons et se
retiraient dans une retraite désordonnée.
On discutait, mais personne ne voyait la cause
réelle du succès prussien : personne ne s'apercevait de
la façon dont ce peuple et l'armée avaient été préparés
depuis 1806 à la guerre, personne ne saisissait que
M. de Moltke avait repris la méthode de Napoléon pour
44 GANROBERT
écraser ses adversaires, et nul ne méditait sur l'appli-
cation, oubliée en France, des principes napoléoniens :
tous croyaient avoir tout expliqué en déclarant que le
fusil à aiguille était le seul motif de la victoire et
Ton dissertait à perte de vue sur les armes à tir rapide :
on en contait des merveilles. C'était un feu continu,
ininterrompu qui fauchait tout : pour tirer plus vite,
disaient les mieux renseignés, les fantassins prussiens
n'épaulaient plus, ils tiraient l'arme appuyée à la
hanche. Les fusils à aiguille... il fallait en avoir immé-
diatement; c'était la conclusion universelle.
« Pourquoi n'as-tu demandé pour tes étrennes qu'un
fusil à aiguille, disait la légende d'une caricature de
Gham représentant deux gamins, tu aurais dû de-
mander autre chose. . . » — « Bah! quand on a un fusil
à aiguille, on prend tout ce dont on a envie. »
Le lendemain matin, 5 juillet, les bruits d'interven-
tion de la France se précisèrent : le maréchal Randon
et le marquis de Ghasseloup-Laubat, ministres de la
Guerre et de la Marine étaient restés la veille au soir
longtemps aux Tuileries et M. de Chasseloup-Laubat
était parti à Cherbourg le lendemain à 8 heures, avec les
directeurs de l'artillerie et des constructions navales, le
général Frébault et M. Dupuy de Lôme, inspecter la
division cuirassée. Tout le monde parlait d'une inter-
vention armée; mais personne m'affirmait qu'elle était,
ou même qu'elle allait être, décidée.
Ail heures il y eut un coup de théâtre. Le Moni-
teur annonça que l'empereur d'Autriche cédait la
Vénétie à Napoléon III, qui l'acceptait et qui prenait
le rôle de médiateur. « C'est une grande victoire paci-
fique » , répétait-on partout en s'abordant et en se félici-
BATAILLE DE LISSA 45
tant. Et la population, surtout clans les faubourgs, se
prépara à pavoiser et à illuminer.
Le premier moment de joie passée, on redevint
inquiet. Ce n'était pas tout d'avoir accepté le rôle de
médiateur et de proposer la paix, il fallait la faire
accepter par les belligérants, et l'on doutait de leur
consentement. Au ministère de la Guerre on travaillait
en secret. Dans quel but? Partout on cherchait où l'on
allait et ce que voulait le Gouvernement.
On se rendait compte que l'Europe venait de se dis-
loquer, et l'on se demandait quelle situation aurait la
France dans la combinaison nouvelle? On voyait bien,
à nos portes, à la place d'une masse de petits États alle-
mands divisés et impuissants, une grande Allemagne
unifiée qui, d'un moment à l'autre, se constituerait en
un seul État et au Midi une Italie compacte et homo-
gène, et il semblait que l'Empereur, après n'avoir rien
prévu de ces deux événements, était maintenant indécis.
Quels avantages la France aurait-elle en compensation
de la transformation de l'équilibre européen?
Il fallait réunir au plus vite une armée, disaient
nombre d'officiers et d'hommes d'État, dicter des
conditions avec des clauses avantageuses pour la
France et se jeter sur celui des deux adversaires qui
refuserait de les accepter.
Les nouvelles les plus diverses s'échangeaient sur
les chances des négociations. Quinze jours s'écoulèrent
ainsi et l'opinion demeurait troublée sans rien savoir
de ce qui se tramait dans la coulisse. A la fin du mois
une nouvelle surprenante parvenait encore à Paris :
la flotte cuirassée italienne venait d'être battue par la
flotte de bois des Autrichiens.
46 CANUOBERT
Enfin on annonça que la Prusse était d'accord avec
l'Autriche, mais que l'Italie voulait encore continuer
la guerre, puis, deux ou trois jours après, que tout le
monde était d'accord, et que la paix était maintenant
acceptée par tous les belligérants.
Alors l'Empereur, que l'on commençait à dire
malade, annonça son départ pour Vichy sur l'ordre
des médecins.
La veille, le 28 juillet, le maréchal Ganrobert eut
une longue entrevue avec lui à Saint-GIoud, où il
avait été s'installer avec l'Impératrice. Il lui exposa
la pénurie des effectifs de la garnison de Paris et insista
pour leur relèvement : il déclara, qu'en cas de guerre,
on ne parviendrait à les mettre sur un pied respec-
table qu'après de longs efforts. L'Empereur répondit
par quelques paroles insignifiantes. Il était navrant à
voir; à peine s'il pouvait se lever de son fauteuil, et
ses traits tirés traduisaient à la fois l'angoisse morale
et la souffrance physique. Le maréchal en sortant se
demanda si bientôt le Prince Impérial ne serait pas
appelé à lui succéder.
L'Empereur ne se trouva pas bien de Vichy et le
7 août au soir il était de retour à Saint-GIoud où, pen-
dant plusieurs jours, personne ne put approcher de
lui.
En même temps les articles de la presse prussienne
devenaient agressifs et presque insultants. C'était donc
la France qui avait été battue à Sadowa. Tout le monde
se le répétait maintenant.
CHAPITRE III
LE LENDEMAIN DE SADOVVA
a Napoléon III a voulu la guerre qu'il n'avait pas pré-
parée. » Tel est l'axiome répété de bouche en bouche
et imprimé dans tous les livres d'histoire ou manuels
d'instruction depuis trente-cinq ans. À plusieurs
reprises , le maréchal Ganrobert m'a dit que rien
n'était plus faux. L'Empereur avait fait ce qui dépen-
dait de lui pour éviter la guerre, il connaissait dans ses
détails la puissance militaire de la Prusse, il savait
notre pays sous le coup d'une invasion, et il chercha à
imposer au pays les sacrifices nécessaires et à faire
adopter des institutions de nature à mettre la France à
la hauteur de la Prusse : malheureusement, aussitôt
après Sadowa il fut à peu près seul à voir juste, à croire
au danger et à vouloir y parer; aussi quand la catas-
trophe arriva, le pays affolé, et d'autant plus vexé qu'il
se sentait au fond le véritable auteur de ses malheurs,
rejeta sur le souverain les fautes qu'il avait lui-même
commises.
L'opinion publique, dès le 4 juillet — la bataille de
Sadowa était du 3 — attribua à la victoire prussienne
une cause unique; le fusil à aiguille : il nous en fallait
un. Gomment n'en avions-nous pas?
En 1855, l'Empereur avait reçu une lettre d'un
48 CANROBERT
ouvrier des ateliers de précision de l'artillerie à Saint-
Thomas d'Aquin, d'un nom alors inconnu, M. Chasse-
pot; dans cette lettre, son auteur disait avoir inventé et
exécuté, en dehors de ses heures de travail, un fusil se
chargeant par la culasse qu'il voulait présenter à Sa
Majesté.
Napoléon III avait examiné larme nouvelle, l'avait
trouvée intéressante, avait commandé qu'on en fabri-
quât cent spécimens qui furent distribués dans trois
régiments. Ainsi 33 dragons de la garde firent la cam-
pagne d'Italie avec ce nouveau fusil. Mais malgré les
désirs de l'Empereur, le comité d'artillerie, ennemi de
toute innovation, par deux fois, sous la présidence du
général Ducos de la Hitte (12 janvier et 8 juin 1858),
avait émis l'avis que : « le fusil Ghassepot était tout
à fait impropre au service, » et le maréchal Vaillant
avait approuvé cette décision le 6 juillet 1858.
L'Empereur, heureusement, connaissant l'esprit
rétrograde du comité et du ministre, ne fut nullement
convaincu : il ordonna la continuation des études,
étudia lui-même le chassepot, indiqua les imperfections
à corriger et la manière d'y parvenir, et, le 3 septembre
1865, le comité, obligé de revenir sur ses premiers avis,
déclarait par la bouche de son nouveau président, le
général Lebœuf, que l'arme ne laissait plus rien à dé-
sirer et demandait peu après qu'on en fabriquât à la
main quinze cents pour servir à des expériences. Le
maréchal Randon, ministre de la Guerre, refusa et
le chassepot ne put être adopté, que le 30 août 1866,
deux mois après Sadowa, grâce aux insistances répé-
tées de Napoléon III, qui sut vaincre toutes les mau-
vaises volontés et passer outre aux objections des
LE CHASSEPOT 49
ministres et des comités techniques. On le voit donc, ce
n'était pas sa faute, si en 1866 on n'avait pas le chas-
sepot, et en 1870, c'est à lui qu'on dut d'en posséder
un million.
Le chassepot adopté, il fallut créer des usines pour
le confectionner; ces usines et leurs machineries furent
rapidement édifiées : en juin 1867, celle de Châtelle-
rault commençait à en livrer les premières centaines,
et en 1870, on eût eu la quantité nécessaire si la
Chambre, entrainée par l'éloquence sublime de M. E.
Ollivier, n'eût refusé les demandes du maréchal Niel
que M. Thiers, avec sa justesse de vue ordinaire, a été
presque seul à soutenir.
Ce fut un grand malheur, car nos mobiles et nos
mobilisés ne purent recevoir cette arme perfectionnée
qui était bien supérieure au fusil Dreyse en usage dans
l'armée prussienne.
Vers la fin d'août 1866, le maréchal Canrobert reçut
une invitation à déjeunera Saint-Gloud; à l'heure pres-
crite il était au château. Il s'y rencontrait avec le géné-
ral Lebrun qui arrivait du camp de Ghâlons où l'on
poussait sans discontinuer du matin au soir les expé-
riences du chassepot. En effet au moyen de cinq cents
de ces nouveaux fusils distribués aux chasseurs à pied
de la garde, ceux-ci fournissaient des feux individuels
ou à commandements devant une commission de géné-
raux de différentes armes, et c'était certainement pour
donner des renseignements sur les résultats obtenus,
que le général avait été invité par l'Empereur. A midi,
on annonça les souverains et l'on passa dans la salle Ù
manger, dont les fenêtres donnaient sur la large avenue
verte qui monte à la lanterne de Diogène.
iv. 4
50 CAN ROBERT
L'Empereur, pour y aller, marchait péniblement,
son regard était plus éteint que d'habitude, il parlait
lentement et assez peu. L'Impératrice, au contraire,
qui portait une jupe courte en voile beige, était surex-
citée. A peine fut-on à table qu'elle commença à ques-
tionner le maréchal et le général Lebrun, et pendant
tout ce déjeuner elle dirigea la conversation, pas-
sant d'un sujet à l'autre, parlant du nouveau fusil, du
savoir de nos officiers ou de la valeur morale de nos
troupes : elle s'exprimait avec volubilité et souvent n'at-
tendait pas la fin des réponses pour poser de nouvelles
questions.
Quelle portée avait le chassepot? Quelle était la
rapidité de son maniement? Quelle justesse possédait-
il? Quand la réponse était favorable, elle battait des
mains en tressautant de satisfaction comme un enfant.
Le déjeuner fini, on passa dans le salon des Verne t,
à l'angle du château. Alors l'Impératrice appela les
deux invités et, les prenant à part, elle les poussa,
pour ainsi dire, afin d'être avec eux sans témoin, dans
un salon voisin, et là, contre une console dorée sur
laquelle étaient un groupe d'enfants en marbre blanc et
deux vases de porcelaine bleu turquoise sur des pieds
de bronze doré faits de sphinx couchés — qui avaient
appartenu à Marie-Antoinette — elle continua son inter-
rogatoire. Puis à un moment, elle leur dit que : « le
désastre essuyé par l'Autriche avait porté atteinte à la
puissance morale et matérielle de la France, et que, si
notre pays ne voulait pas descendre du rang qu'il occu-
pait en Europe, c'était un devoir absolu d augmenter
les forces nationales. »
L'Empereur vint quelque temps après prendre part
COMMOTION A LA COUR 51
à la conversation et exposer ses idées : il était partisan
du service obligatoire et du recrutement régional que,
dès 1843, il avait toujours cru devoir être un jour une
nécessité pour tous les États. Il valait mieux l'adopter
tout de suite pour éviter le désastre que pour le réparer.
Jusqu'à présent, chaque fois qu'il en avait parlé, il
avait soulevé les hauts cris de tous ses conseillers.
S adressant directement alors au général Lebrun, il
lui demanda un mémoire sur cette question et congédia
ses invités. En sortant le général Lebrun dit au maré-
chal Ganrobert : « Les derniers événements ont pro-
duit ici une rude commotion. »
Depuis son avènement, Napoléon III avait cherché à
créer le recrutement régional qui existe actuellement
dans tous les pays, et à éviter cette promenade ridicule
en chassé-croisé, à travers toute la France, de soldats
renvoyés de Dunkerque à Marseille pour aller se battre
à Metz, ou de Grenoble à Brest pour aller retrouver leur
régiment à Narbonne, promenade dont on eut le
lamentable spectacle en 1870.
Malgré le bon sens de cette idée, aussi simple que
claire, et quoiqu'il mît autant de persévérance à la faire
mettre en pratique qu'à forcer l'adoption du chassepot,
il ne put vaincre les résistances qu'on lui opposa, et il
fallut nos désastres pour désiller les yeux de la nation
et de ses représentants. Et cependant, Dieu sait s'il
avait déjà insisté. Ainsi moins d'un mois après son avè-
nement, il rédigeait un projet de décret de recrutement
par régions, et d'appel des réservistes dans la ville la
plus rapprochée de leur domicile; malheureusement,
il eut le tort de soumettre son projet à l'approbation
(1 un comité compétent, dont le président était le mare-
52 CANROBERT
chai Vaillant et le secrétaire le général Trochu. Le pre-
mier déclara qu'une armée nationale ne serait jamais
qu'une mauvaise institution : « l'idéal étant à son avis :
Les Suisses à Naples et les prétoriens à Rome. » Le second,
le colonel Trochu, dans un rapport daté de mai 1853,
fut aussi net : « Une telle armée serait une armée natio-
nale, y écrivait-il ; c'est ce qu'il ne faut pas. . . La consti-
tution la plus parfaite est celle qui crée une armée dont
les instincts, les croyances et les habitudes font une cor-
poration distincte du reste de la population » , et il ter-
minait en félicitant l'armée d'avoir fait le coup d'État!
En 1860 seulement, l'Empereur parvint à constituer
une réserve de 200,000 hommes, mais c'était trop peu,
et il eût fallu une longue période pour la réunir et la
rendre susceptible d'un service pratique : il lui sem-
blait donc indispensable maintenant, en présence du
succès de l'armée prussienne, de trancher dans le vif et
d'adopter le système dont l'excellence venait d'être
irréfutablement démontrée. Pour causer de ses projets
et recueillir des avis, il invita à déjeuner, le 1 1 sep-
tembre 1866, à Saint-Gloud, les maréchaux Canrobert
et Niel, les généraux Gastelnau, Guiod, Lebrun et l'in-
tendant général Robert.
Après le café, l'Empereur emmena ses hôtes dans
son cabinet, et, s'étant mis dans un fauteuil devant son
bureau en acajou à monture de bronze doré du faux
style Louis XVI que l'on faisait alors, le maréchal Can-
robert à sa droite et le maréchal Niel à sa gauche et les
généraux devant lui dans des fauteuils de cuir ou de
damas vert, il fit lire au général Gastelnau une note
rédigée sur sa demande, le 20 août 1866.
« ... Si l'an prochain, ou en 1868, y disait le général
SITUATION MILITAIRE DE LA FRANCE 53
Castelnau, nous nous trouvions dans la situation de
l'Autriche, attaquée par la Prusse et l'Italie, nous
aurions le même sort... » Puis, après avoir passé en
revue un certain nombre de systèmes, il terminait par
ces mots : « Si l'Empereur désire que cette question
soit régularisée, il y aura lieu de lui soumettre un plan
de campagne dont tous les éléments sont dès mainte-
nant réunis. »
Le général ajouta que notre armée ne comptait en
tout, à l'heure présente, que 288,000 hommes répartis
au Mexique, en Algérie, à Rome et en France. En pré-
sence du service obligatoire qui donnait à l'Allemagne
1 ,200,000 hommes exercés, il fallait, en France, adop-
ter les mêmes principes : tout le monde soldat de vingt
*à cinquante ans, était, à son avis, la seule solution
possible.
Le général Lebrun appuya les paroles du général
Castelnau : le service obligatoire et la suppression de
tout remplacement étaient une nécessité. Le maréchal
Ganrobert approuva, le maréchal Niel ne donna aucun
signe d'assentiment ni de désapprobation. Alors,
l'Empereur, revenant encore sur la nécessité du service
obligatoire, invita chacun des généraux présents à lui
indiquer par écrit le moyen le plus pratique d'arriver
au résultat proposé.
Quelques jours après, l'Empereur, qui était malade
depuis le mois de juillet, se sentant mieux, partit pour
Biarritz où il reçut des ministres, des généraux, des
ambassadeurs et plus particulièrement le maréchal Niel
qui commandait à Toulouse; puis il fit paraître au
Moniteur une note annonçant la convocation pour le
6 novembre à Saint-Gloud d'une grande commission
54 CANROBERT
militaire composée de tous les maréchaux et amiraux et
de trois ministres : MM. Rouher, Vuitry et Fould, des
généraux Trochu, Frossard, Palikao, Lebrun.
Avant la réunion, tous les élus avaient reçu six pro-
jets autographiés : deux émanant de l'Empereur, un du
maréchal Vaillant, un du maréchal Niel, un du général
Lebrun, le dernier du général Guiod qui était conseiller
d'État.
Les projets de FEmpereur, des généraux Guiod et
Lebrun concluaient à l'adoption du service obligatoire
à court terme. Le maréchal Niel proposait un système
moyen : une armée active doublée d'une garde natio-
nale mobile qui ne servirait qu'en cas de guerre et à
l'intérieur. Enfin le maréchal Vaillant était partisan du
maintien de ce qui existait avec l'augmentation des
contingents.
Le 6 novembre, à l'heure indiquée, tous les membres
de la commission sont introduits dans la salle du con-
seil des ministres, tendue de vert et où pendent, au
mur, des tableaux de vues d'Italie et du château de Pau .
L'Empereur, toujours exact, ouvre la séance à l'heure
indiquée en posant la question suivante : « Est-il indis-
pensable d'avoir un million de soldats? » On répond
oui. Alors, continuant, l'Empereur ajoute : «Comment
trouver ce million d'hommes? » et il fait lire son pro-
jet. La lecture finie, le maréchal Vaillant observe que :
à ce système lèverait toutes les difficultés, mais que
jamais les assemblées législatives ne le voteront. »
MM. Rouher, Fould et Vuitry approuvent. Alors
commence une discussion touffue et sans ordre. L'Em-
pereur préside mal. Il laisse parler tout le monde à la
fois, et à la fin reprend son idée de service obligatoire
LE SERVICE OBLIGATOIRE 55
à court terme ; les militaires partagent cet avis, sauf
les maréchaux Vaillant et Randon et le général Trochu.
Ce dernier, le maréchal Ganrohert s'en souvenait, avait
déclaré à l'Empereur que le service obligatoire : « n'était
qu'une théorie dont l'application serait impossible, »
— il Ta du reste écrit depuis.
Cependant des opinions se font jour. La première,
celle du service obligatoire, soutenue par l'Empereur
et la plupart des militaires; la deuxième qui consiste
dans le maintien de la loi actuelle avec augmentation
des contingents et de la durée du service. La troisième
présentée par le maréchal Niel conclut à la continua-
tion de l'armée telle qu'elle existe, avec en plus une
garde mobile exercée de 400,000 hommes. A cette
dernière opinion se rallient les ministres civils.
Le lendemain, nouvelle séance. A l'ouverture, Ton
distribue ta chacun des membres un nouveau projet dû
à la collaboration du général Fleury et du colonel Ber-
thaut. C'est un travail approfondi et clair où sont
décrits, dans les moindres détails, les moyens pratiques
d'appliquer le service obligatoire et personnel avec la
suppression complète de toute exonération ou rempla-
cement.
L'Empereur appuie ce nouveau projet dans lequel
il ne condamne que la suppression de l'exonération
dont il veut le maintien. Le général Lebrun appuie
à son tour le projet du général Fleury, et, comme lui,
demande, contre l'avis de l'Empereur, la suppression
de l'exonération.
Mais voici M. Vuitry, président du conseil d'État :
personnage réfléchi, éclairé, et dont l'avis est toujours
désintéressé : il répond à l'Empereur, et pour lui le
56 CANKOBERT
service obligatoire serait inconstitutionnel : on ne peut
pas enlever au Corps législatif le droit de voter annuel-
lement le contingent. M. Fould et M. Rouher parlent
clans le même sens et l'on se sépare sans avoir pris de
décision : la prochaine réunion aura lieu à Gompiègne
dans huit jours.
Entre temps, le maréchal Ganrobert reçoit la visite
du général Fleury : l'Empereur Ta prévenu que si le
service obligatoire était décidé, il l'appelleraitau minis-
tère pour lui confier le soin de l'appliquer, et le général
Fleury annonce au maréchal qu'il prendra pour chef de
cabinet son ancien aide de camp, le colonel Berthaut —
celui qui fut ministre du maréchal de Mac-Mahon. Mais
l'on s'agite beaucoup auprès de l'Empereur pour faire
rejeter le service obligatoire. Le marquis de La Valette,
ministre de l'Intérieur, surtout met tout en œuvre pour
enterrer la question. Tous les jours l'Empereur est
l'objet de ses objurgations et de celles des autres
ministres. Toutes sortes d'arguments plus spécieux les
uns que les autres sont mis en avant : mais le plus
grave, c'est que tous les préfets font savoir à l'Empe-
reur combien cette institution jetterait de discrédit sur
le Gouvernement. Tous les conseils généraux envoient
discrètement des vœux qui sont transmis d'une façon
privée. La partie est grosse, car déjà l'on devine que
le service obligatoire est partout profondément impo-
pulaire. Sauf l'Empereur et cinq ou six généraux, per-
sonne n'en veut. L'Empereur osera- t-il rompre avec ses
ministres, avec la Chambre qui lui est dévouée, avec le
pays qui l'a acclamé? Pourra-t-il imposer à un peuple
une loi contre laquelle ce peuple s'élève avec unani-
mité? Pourra-t-il affronter l'impopularité, risquer des
JUSTESSE DE VUES DE L EMPEREUR 57
émeutes, peut-être une révolution? Issu du suffrage
universel, ne joue-t-il pas son avenir en bravant ce suf-
frage universel dont il détient le pouvoir?
L'Empereur est décidé à lutter, car il voit la situation
de la France en Europe sous son jour exact et il ne se
fait pas d'illusions; cependant il lui faudra transiger, et
pour avoir une moitié de ce qu'il juge utile, il va
sacrifier 1 autre moitié en se rabattant sur le projet hy-
bride d'une garde nationale mobile. Alors le maréchal
Niel, le promoteur et le défenseur de cette idée, de-
viendra le ministre chargé de la faire adopter par
les Chambres et ensuite d'en mener à bien l'applica-
tion.
Le 13 novembre 1866 au soir, tous les membres de
la commission militaire étaient à Gompiègne invités à y
séjourner une semaine.
Le lendemain 14, à 9 heures du matin, ils se réu-
nirent et la séance s'ouvrit par un discours du prince
Napoléon qui, arrivant de voyage, siégeait pour la pre-
mière fois. Le prince dans une harangue violente,
d'une grande éloquence, reprit tous les arguments en
faveur du service obligatoire, le déclarant indispen-
sable. Alors recommencèrent les discussions précé-
dentes, les ministres civils posant en principe qu'il
était inutile de toujours parler d'une loi qui ne serait
jamais votée. Là-dessus, la séance étant levée, plusieurs
militaires, dont le maréchal Ganrobert et le général
Frossard, décidèrent de charger en leur nom les géné-
raux Lebrun et Fleury, qui étaient auteurs de deux
projets, de faire un dernier effort auprès de l'Em-
pereur. Napoléon leur répondit qu'il pensait comme
eux, mais que seul de leur avis ou à peu près, il ne
58 C AN ROBERT
pouvait imposer au pays une institution dont il ne
voulait pas, ni contraindre des Chambres décidées à ne
pas la voter, et qu'il valait mieux se rejeter sur le projet
du maréchal Niel et le faire adopter dans les meil-
leures conditions qu'il serait possible d'obtenir.
Alors aux séances suivantes on parla de la garde
nationale mobile. Le maréchal Randon en était l'adver-
saire déclaré : "Cette proposition, déclara-t-il, ne don-
nera que des recrues tandis que ce sont des soldats
qu'il faut... Si au lieu de recrues, nous avions eu de
vieux soldats en 1813, nous n'eussions pas été ramenés
des bords de la Yistule dans Paris... J'y étais : je peux
en parler en connaissance de cause. » Et les discussions
suivirent interminables : on tenait deux séances par
jour et quelquefois de six heures d'affilée.
Le 28 novembre, les travaux n'étant point terminés,
il fut décidé que les membres de la commission rentre-
raient chez eux, mais qu'ils reviendraient siéger deux
fois par semaine et qu'ils resteraient, ces jours-là,
diner au château.
Certain soir de réunion où il y avait grande récep-
tion, le comte de Goltz, ambassadeur de Prusse, se
trouvant à un moment à côté du maréchal Baraguey
d'Hilliers, lui dit en accompagnant chacune de ses
paroles de son gros rire saccadé et bruyant : « Eh bien,
monsieur le maréchal, vous prenez donc exemple sur
nous? » — « Nous n'avons d'exemple à prendre sur
personne et moins encore sur ceux que nous avons
battus... 11 nous serait facile avec nos pistons de venir
à bout de vos fusils à aiguille... » — « Voilà, riposta
l'ambassadeur en riant encore plus bruyamment, un
langage peu diplomatique. » Heureusement, le mar-
L EMPEREUR SEUL DE SON AVIS .")9
quis de Moustier qui avait entendu quelques mots de
la conversation vint la détourner.
Depuis un mois que la commission avait été créée,
elle ne cessait de discuter et n'aboutissait pas : la grande
majorité de ses membres avec le souverain voulait
rétablissement d'une institution que le pays refusait
d'accepter : ou tournait dans un cercle vicieux. L'Em-
pereur, tenant par-dessus tout à obtenir le maximum de
ce qui était possible, dicta une note destinée au Moni-
teur où il n'engageait personne de la commission. Le
Gouvernement, y disait-il, présentera au conseil d'État
une nouvelle loi pour obtenir 824,000 hommes d'ar-
mée active et de réserve et 400,000 hommes de garde
mobile soumis à des périodes d'exercices et commandes
par des cadres de l'armée active.
Cette note parut le 1 1 décembre 1866, et de suite
elle ne fit qu'augmenter la surexcitation des esprits
Députés et conseils municipaux commencèrent à faire
des adresses et des pétitions.
h Pour donner une idée de l'état de l'opinion, racon-
tait le maréchal Ganrobert, pendant que nous étions à
Gompiègne, un certain nombre de préfets des dépar-
tements du Nord demandèrent audience à l'Empereur,
et parmi eux M. Léon Chevreau, depuis longtemps
préfet de l'Oise : c'était un administrateur habile,,
avisé, d'un esprit juste qui avait su se faire adorer de
ses administrés de quelque opinion qu'ils fussent.
Lorsqu'il avait été question de la loi militaire, tous*
les conseillers généraux et ceux d'arrondissement et
tous les maires qu'il avait eu occasion de voir, lui
avaient dit quelle réprobation universelle soulevait ce
projet en élaboration. Cette unanimité était telle qu'il,
60 CANROBERT
avait cru indispensable d'en prévenir l'Empereur, et il
était arrivé à Compiègne où il avait trouvé Mme de
Sancy, dame d'honneur de l'Impératrice, et le duc de
Conegliano, chambellan de l'Empereur de semaine;
leur ayant dit pourquoi il voulait voir l'Empereur,
tous deux avaient essayé de le détourner de son des-
sein. « Aucune démarche ne pourra davantage lui
déplaire. Il est décidé à établir le service obligatoire.
Donc, tout ce que vous direz sera inutile. » — « Peu
importe, je considère de mon devoir de faire connaître
•à l'Empereur la vérité. »
Persistant dans son idée, il fut introduit auprès de
l'Empereur qui le laissa dire, puis frisant sa mous-
tache, lui répondit : « J'avais espérer qu'au lieu
d'écouter ces plaintes, vous auriez usé de votre in-
fluence pour redresser les erreurs et démontrer à vos
administrés la nécessité de la loi. J'espère que c'est ainsi
que vous agirez désormais » , et après s'être informé
aimablement de la santé de Mme et de Mlle Chevreau,
Napoléon III congédia le préfet.
La grande commission n'avait plus de raison d'être.
Nommée pour mettre sur pied un projet de service
obligatoire, la majorité de ses membres, favorables à
cette réforme, se sentaient seuls de leur avis, en oppo-
sition avec le pays tout entier; ils n'avaient plus qu'à
laisser au gouvernement et au conseil d'État, le soin
d'élaborer une loi susceptible de ne pas être repoussée
par les Chambres. Elle cessa ses séances au commence-
ment de décembre (1866), mais au cours des discus-
sions, plusieurs de ses membres, principalement le
maréchal de Mac-Mahon et le général Trochu, avaient
-critiqué diverses pratiques en usage dans l'armée, et
LES PARAPLUIES DE LA GARDE IMPERIALE 01
indiqué plusieurs réformes d'organisation qui avaient
frappé l'esprit de l'Empereur. Alors dans la dernière
séance, résumant les améliorations proposées par ces
deux officiers, il avait proposé de les nommer d'une
commission dont feraient partie avec eux les maré-
chaux Baraguay d'Hilliers et Ganrobert, et les généraux
Palikao, Frossard et Lebrun, afin de lui soumettre un
rapport sur les améliorations à introduire immédiate-
ment.
L'une des premières questions qu'aborda cette com-
mission dite des réformes fut celle de l'affaiblissement
de la discipline. Le maréchal Ganrobert raconta à ce
propos plusieurs faits qui démontraient combien il était
urgent d'agir.
L'année précédente , ayant été prévenu que des
officiers de la garde en garnison à Paris, se prome-
naient en uniforme avec des parapluies, il avait fait
une circulaire pour rappeler le règlement, mais le
commandant de la garde s'était plaint que l'on empié-
tât sur ses prérogatives et les officiers de ce corps
privilégié continuaient à user de parapluies en tenue.
Il conta ensuite l'anecdote suivante : le ministre ayant
demandé l'envoi des pièces comptables des régiments,
et certain colonel n'ayant pas répondu à ses rappels,
une injonction formelle avec menace de punition lui
fut adressée et arriva comme toutes les pièces précé-
dentes au major du régiment. Le colonel était parti
quinze jours auparavant, en recommandant que sous
aucun prétexte on ne vînt le déranger.
Cependant ce dernier avis était si formel que le
major se rendit chez son chef qui, mis au courant de
l'affaire, remercia et s'excusa en ces termes :
62 CAS ROBERT
« J'ai été si occupé ces jours derniers : je n'ai pas
eu un moment à moi... Gora Pearl — artiste d'occa-
sion, plus célèbre par son chignon jaune de dimensions
gigantesques et par ses avantages physiques que par
son talent — Gora Pearl débute ces jours-ci aux Bouffes
dans le rôle de Gupidon, d'Orphée aux enfers : elle a
un accent épouvantable, elle prononce Quioupidoune,
et je me tue à lui apprendre à corriger sa prononcia-
tion... Elle a si peur de faire un four... je suis sur les
dents. . . » Et, ajoutait le maréchal Ganrobert, ce colonel
n'a même pas été réprimandé.
Les maréchaux et les généraux se plaignaient sans
cesse à l'Empereur de sa faiblesse, qui l'amenait à
lever les punitions les plus méritées et qui encoura-
geait l'indiscipline.
Mais que pouvait-on contre le caractère de ce souve-
rain, que certains ont voulu faire passer pour un tyran,
et dont le défaut capital était la bonté, une bonté telle
qu'elle devenait dangereuse et qu'elle fut une des causes
de sa perte et de nos malheurs.
La Commission des réformes s'occupa ensuite de
«l'énervementdelamassederarméeau profitde la garde
et des compagnies d'élite» , et demanda, comme l'avait
déjà fait plusieurs fois le général Fleury, la réduction
de la garde et la suppression des compagnies d'élite.
Elle demanda ensuite un meilleur groupement des
troupes, l'augmentation de l'artillerie, l'étude de l'em-
ploi du télégraphe et du chemin de fer, la simplifica-
tion des manœuvres compliquées, le relèvement du
niveau intellectuel des écoles, enfin elle concluait
en ces termes : « La commission se souvenant de
1 insuffisance de préparation qui s'est révélée au com-
UN COLONEL ET COUA IEARL 63
mencement des expéditions de Crimée, d'Italie et
du Mexique, signale la nécessité d'arrêter un ensemble
de dispositions pour la rcijiide réunion dune armée sur le
théâtre de la guerre pour la conduite des opérations. »
Rédigé au commencement de février 1867, ce rap-
port fut remis à l'Empereur, qui l'étudia durant de
longues heures et le couvrit d'annotations, qui presque
toutes étaient approbatives, sauf celle de la suppression
des compagnies d'élite. L'Empereur ne voulait pas les
voir disparaître : « Il avait raison contre nous, disait
le maréchal Ganrobert. Quelque temps après, il céda
à nos instances : les grenadiers et voltigeurs qui cons-
tituaient réellement deux compagnies délite, une fois
versés dans les compagnies du centre, ne les amélio-
rèrent pas, et l'on perdit, sans profit pour la masse, une
troupe sur laquelle on était en droit de compter. »
L'Empereur insistait dans l'une de ses annotations
sur la constitution d'un état-major général et lui tra-
çait ainsi son rôle :
« Il faut réunir toutes les cartes étrangères : établir des
statistiques sur tous les points de l'Europe où la France
pourrait être appelée à faire la guerre : explorer les
chemins, les ressources des pays, les points les plus
faciles pour pénétrer soit dans la vallée du Danube, du
Main, ou en Belgique. »
L'Empereur avait constaté, pendant la guerre de
Oimée, l'insuffisance de l'état-major, et en 1857, il
avait nommé une commission pour étudier un projet
de reconstitution de ce corps spécial sur une base
plus large, avec roulement des officiers dans la troupe;
mais le rapporteur de la commission, le général
Trochu, — car l'Empereur, qui lui accordait une cou-
64 CANROBEKT
fiance particulière, le consultait de préférence à tout
autre — repoussa toute amélioration, concluant dans
un éloquent rapport que : « Le corps d'état-major
ayant, depuis quarante ans, fait ses preuves, il était
inutile de le modifier » .
L'Empereur devait reprendre la question en 1869,
avec le maréchal Niel; mais l'armée fit une telle oppo-
sition à ce nouveau projet qu'on dut le retirer pour le
modifier, et il en résulta que la guerre éclata sans que
l'état-major fût à hauteur de son rôle : ce fut le général
Gastelnau, qui, plus de dix ans après les événements,
eut le mérite de créer l'école de guerre et l'état-major
tel qu'il est maintenant.
Pour en revenir au rapport de la commission des
réformes, l'Empereur, après l'avoir annoté, appela le
maréchal Niel, le lut avec lui, lui indiquant les mesures
à adopter immédiatement et celles à faire étudier.
Toutes ne furent pas du goût du maréchal, mais il prit,
néanmoins, sous la dictée de l'Empereur, des quantités
de notes qui existent encore et qui sont la preuve de la
justesse de vue de Napoléon III.
Il pouvait y avoir six semaines que le rapport de la
commission des réformes avait été remis à l'Empereur,
lorsque parut un livre anonyme : L armée française en
1867, qui de suite eut un grand retentissement en
France et à l'étranger. Le public y voyait une critique
de tout ce qui existait et y cherchait vainement l'indi-
cation des remèdes aux maux signalés. Pour les
membres de la commission des réformes il n'y avait
point de doute; ce livre sans nom d'auteur émanait de
l'un d'eux, car ce n'était que la paraphrase du rapport
confidentiel qu'ils avaient adressé à l'Empereur : les
LE SECRET TRAHI 65
chapitres et leurs titres étaient copiés et même souvent
des phrases et des paragraphes étaient identiques.
Bientôt tout le monde sut que c'était le général Trochu
qui, sans l'assentiment de ses six collègues, dont trois
étaient maréchaux de France, livrait à la publicité un
travail secret qui ne lui appartenait pas et le maréchal
Ganrobert ne se gênait pour qualifier ce procédé de
manque de convenance.
Qu'eût donc dit le maréchal s'il avait su ce que le
général Trochu écrirait plus tard dans ses Mémoires
posthumes. Par l'extrait suivant, le lecteur verra quel
jugement on doit porter sur son dire et son caractère.
a Deux membres de cette commission, ainsi s'ex-
prime le général Trochu, le prince Napoléon et j'étais
l'autre, montraient... que les vieilles croyances en
fait d'institutions militaires étaient à remplacer par
d'autres... Non seulement ces idées considérées comme
des rêveries qu'inspirait l'esprit d'opposition furent
supprimées après d'interminables discussions dont on
jugeait que l'insuccès était dû à cette opposition tenace,
et l'officier général qui la représentait ne reçut plus de
convocation. Je cessai, sans quon m'en eût averti, de
faire partie de cette haute commission, et quand le
journal officiel fit connaître le résultat des résolutions
unanimes, c'était, en ce qui concernait un de ses
membres, une tromperie. Je crus que le patriotisme
me défendait de rester officiellement associé à cette
œuvre et de subir la solidarité que m'imposait une telle
violence morale.
« C'est alors que pour m'y soustraire, résumant les
observations que j'avais faites depuis trente ans, je
publiai : L'armée française en 1867 . »
iv. 5
66 CAÎNKOBEUT
Eh bien dans ces quelques lignes il n'y a pas un mot
qui ne soit un mensonge.
Tout d'abord le général Trochu affirme qu'il a été le
seul avec le prince Napoléon à demander le change-
ment de nos institutions. Gomment peut-il oublier que
tous les militaires ont demandé l'institution du service
obligatoire, sauf les maréchaux Vaillant, Randon et lui.
Comment peut-il énoncer une telle affirmation?
Gomment peut-il en être arrivé à oublier que non seu-
lement ses camarades avaient parlé dans la commission
en faveur du service obligatoire, mais que la plupart
d'entre eux, l'Empereur, le maréchal Ganrobert, les
généraux Fleury, Lebrun, Gastelnau, Guiod et Frossard
avaient rédigé des mémoires et des notes signés et
datés concluant tous au service obligatoire, documents
qui existent encore dans les cartons du ministère de
la Guerre comme témoignage de l'inexactitude de sa
mémoire?
Gomment oublie-t-il surtout qu'il a écrit alors : « Ce
ri est là (le service obligatoire) au une théorie dont l applica^
tion dans les circonstances présentes en serait impossible. ..
C'est le système qui ri impose l'obligation du service qu'à
un nombre limité que la France doit continuer » .
Il prétend ne plus avoir été convoqué aux séances
de la commission, mais il oublie encore que, lors des
dernières séances, il se vantait dans ses lettres « de
faire entendre de bonnes vérités aux illustres person-
nages qui l'entourent » . Il oublie aussi — ce qui est
tout à fait invraisemblable, — qu'à la dernière séance
l'Empereur lui proposa de faire parlie de la commis-
sion des réformes chargée du rapport confidentiel dont
nous avons parlé.
L'ABSENCE DE MÉMOIRE DU GENERAL TROGHU <>7
II se plaint que l'Empereur a publié une note enga-
geant les membres de la grande commission : sur ce
point il nage dans le rêve : jamais le Moniteur n'a parlé
de l'avis de la grande commission, mais de l'avis du
Gouvernement.
Il affirme enfin avoir publié son fameux livre sur
l'armée en 1867 parce que son patriotisme lui défen-
dait de rester associé et de subir la solidarité de ses col-
lègues, et ses collègues étaient les maréchaux et les
généraux dont nous connaissons les noms.
Ce livre est la paraphrase, nous l'avons dit, du rap-
port confidentiel qu'il était chargé de faire en collabo-
ration avec trois maréchaux et trois généraux. Il savait
que ce rapport avait été' étudié et couvert de notes
approbatives par l'Empereur qui avait prescrit au
ministre de prendre les mesures en conséquence. Sa
conduite en cette circonstance ne peut guère relever
du patriotisme mais uniquement de l'amour de la
réclame qu'il possédait de tout temps et dont le maré-
chal Pélissier se moquait avec tant de finesse méchante.
Qu'on n'aille pas croire qu'après cela l'Empereur lui
ait retiré sa confiance. Un mois après l'apparition de
son livre, le 1 1 avril 1867, lorsque le maréchal Niel
parla de désigner un major général pour les armées en
cas de guerre, l'Empereur lui désigna le général Tro-
chu, malgré le ministre qui eût voulu le général Lebrun.
Pendant que la Commission des réformes travaillait
au rapport que le général Trochu s'appropriait, Napo-
léon III avait appelé au ministère de la Guerre le maré-
chal Niel '19 janvier 1867).
Le premier jour de son entrée en fonction le nouveau
ministre écrivit au maréchal Ganrobert pour lui
68 CANROBEKT
demander son concours. Tous deux avaient eu des
rapports tendus en Crimée, et après Solférino ils en
étaient arrivés à vouloir se battre; mais la lettre conçue
dans des termes élevés et qui témoignaient de l'impor-
tance que son auteur prêtait à son envoi et de celle
encore plus grande qu'il donnerait au concours réclamé
par lui et qu'il espérait qu'on ne lui marchanderait pas,
toucha le maréchal Ganrobert. Il pouvait être 2 heures
de l'après-midi lorsque le pli de son collègue lui fut
apporté; le maréchal Ganrobert était dans son tout petit
cabinet de l'entresol, au plafond si bas, du magnifique
hôtel de la place Vendôme, alors l'hôtel du comman-
dant en chef du 1 er corps, — entre l'hôtel Bristol et le
ministère de la Justice. — Après avoir lu attentive-
ment, le maréchal appela son premier aide de camp,
le commandant Lonclas, lui communiqua la lettre; et
s'enfermantavec lui, en défendant qu'on le dérangeât,
il s'occupa de la rédaction de la réponse.
Il resta ainsi invisible pendant deux heures. Orateur
de sa nature, en paroles il eût rendu son sentiment avec
le brio qui ne l'abandonnait jamais et faisait tant d'im-
pression dans les bivouacs comme dans les assemblées;
mais la plume à la main, il se sentait plus gêné, et il
tenait à ce que sa réponse ne laissât aucun doute sur
le concours absolu et sans réserves qu'en toutes circons-
tances il apporterait à son collègue.
Vers 5 heures, un chasseur à cheval portait rue
Saint-Dominique la réponse si laborieusement com-
posée que nous n'avons pas retrouvée.
C'est ainsi que le maréchal Canrobert fut au courant
des idées du nouveau ministre, qu'il connut les diffi-
cultés qu'il eut à surmonter, et quand on lui parlait,
LE MA R ÉCH AL TS I EL M I N I ST R E 69
longtemps après ces événements du maréchal Niel, il
se redressait, ses yeux s'animaient et généralement il
répondait : « Sa mort fut un grand malheur. » Puis
comme absorbé il s'arrêtait et il fallait lui arracher
bribes par bribes le récit des luttes que l'Empereur et
le maréchal Niel avaient eu à soutenir, tant il était
dégoûté de revenir à ces souvenirs pénibles.
Le maréchal Niel avait été choisi par l'Empereur
pour faire voter et appliquer la nouvelle loi militaire
dont il était l'auteur et dont la disposition principale
était l'institution de la garde mobile. Dans l'idée du
maréchal cette garde mobile devait non seulement être
armée, exercée, appelée périodiquement sous les armes
et commandée par les officiers de l'armée active, mais
par-dessus tout, il comptait qu'en cas de guerre sur un
décret, elle pourrait être versée dans les régiments de
ligne.
Mais déjà, le 19 janvier 1867, lorsque le maréchal
entrait rue Saint-Dominique la loi était en discussion
au conseil d'État et cette assemblée, malgré l'Empereur
qui avait présidé plusieurs séances, en supprimait les
dispositions essentielles. Le maréchal eut beau discuter
pied à pied les bases de ses dispositifs, la loi était déna-
turée au point de perdre presque tous ses avantages,
quand elle fut présentée au corps législatif.
« Nous sommes obligés de voter cette loi, disait
un député officiel M. West, parce que l'Empereur le
veut, mais nous l'arrangerons de telle façon qu'elle ne
pourra pas servir. »
Telle était l'opinion de la presque unanimité du
Corps législatif. Aussi devant cette opposition l'Empe-
reur pensa à une dissolution. Les :î() et :> I mai 18(>7 il
70 CA1SRORERT
demeura perplexe. Le 1 er juin M. Rouher l'empêcha de
réaliser ses désirs. Le pays voulait encore moins de la
loi que les députés; et de nouvelles élections se seraient
faites sur la question de la loi militaire, et elles eussent
envoyé une majorité énorme avec mandat formel de
la repousser; il valait donc mieux discuter avec les
députés en fonction. L'argument parut décisif à l'Empe-
reur et le maréchal Niel continua à disputer pied à
pied les derniers éléments fondamentaux de sa loi, sans
désespérer d'en tirer un parti quelconque à l'occasion,
et surtout avec le secret espoir que mieux inspirée et
avec le temps une autre Chambre rétablirait ce que
celle-ci annulerait de ses propositions.
Mais déjà il était mortellement atteint et les batailles
qu'il allait soutenir devait ruiner son organisme au point
qu'il ne serait bientôt plus en état de supporter une
opération nécessaire et qu'il mourrait au moment où il
était tout entier à sa tâche.
Dans cette lutte énervante qui dura plus d'une année,
ce ne furent pas les discussions perpétuelles avec les
députés qui agacèrent le plus le maréchal; ceux-ci,
opposés à la loi, la combattaient ouvertement et par
tous les moyens en leur pouvoir, mais il était certains
ministres qui pour complaire à l'Empereur la défen-
daient au conseil et déclaraient au maréchal vouloir
en soutenir la discussion à la tribune, et qui, en sous-
mains, la combattaient pour conserver leur influence
sur les députés. Un soir le maréchal rentra du Palais-
Bourbon plus préoccupé que d'habitude; sans pronon-
cer un mot il passa au billard et commença sa partie ordi-
naire avec ses olfîciers, sans desserrer les dents. Autour
de lui où l'on était habitué à une conversation ininter-
MOT FAMEUX 71
rompue sur les événements du jour, ou sur les questions
à l'étude, on se demandait la cause de ce mutisme. A
un moment, n'y tenant plus, le maréchal, levant sa
queue de billard à deux mains au-dessus de sa tête et
en la jetant sur le drap vert devant ses partenaires qui
le regardaient étonnés : « C'est trop fort... M. Rouher,
M. Rouher lui-même qui est chargé de défendre la loi
et qui lui fait en dessous de l'opposition pour plaire
aux députés... Oui ils feront tant qu'à la fin les Prus-
siens se jetteront sur nous comme des tigres et nous
mettront en morceaux. »
On connaît à ce sujet le fameux mot de Jules Favre,
mais on sait assez peu dans quelles circonstances il fut
prononcé : souvent même il a été nié, parce qu'il n'est
pas au Moniteur.
C'était le 2 janvier 1868, au Corps législatif, il
pouvait être 5 heures du soir; le maréchal Niel, à la
tribune, détendait l'organisation de la garde mobile;
il était à la fin de son discours et déclarait que les
périodes d'exercices étaient indispensables.
Alors, Jules Favre cria de sa place : « Vous voulez
donc faire de la France une caserne? »
Se retournant lentement vers l'interrupteur, le ma-
réchal répondit d'une voix basse : « Et vous, prenez
garde d'en faire un cimetière... »
A ces mots une rumeur se produisit dans la salle, et
plusieurs députés, dont M. Stephen Liegeard, vinrent
serrer la main du maréchal Niel, et la séance continua.
Dans la soirée, le chef des rédacteurs demanda au
commandant d'Ornant, aide de camp du ministre —
actuellement général — qui corrigeait les épreuves du
discours, s'il ne jugeait pas convenable de supprimer
72 CANROBERT
complètement l'interruption qui produirait une émo-
tion profonde sur l'opinion. L'aide de camp alla en
référer au maréchal qui ne fit aucune objection et c'est
ainsi que le commandant d'Ornant biffa le fameux
mot que les événements devaient rendre célèbre.
Cette loi telle qu'elle fut votée, on ne le répétera
jamais assez, élait plus mauvaise que celle qu'elle pré-
tendait améliorer. Le maréchal ne se fit aucune illu-
sion à cet égard. Bien souvent ses officiers lui en firent
l'observation, mais il leur répondait : « Il faut l'appli-
quer le mieux possible disait-il, parce qu'une loi vaut
par la façon dont on s'en sert; ensuite, parce que celle-
ci consacre le principe du service obligatoire. Avec le
temps, elle entrera dans les mœurs, et peu à peu on
arrivera à en faire une application plus rationnelle, et
en cas de guerre, sous la pression des événements,
une nouvelle loi, enlevée à la vapeur, permettrait le
versement de la mobile dans l'armée active, seule
chose pratique. »
Au moment même où l'Empereur appelait le maré-
chal Niel au ministère, on ne savait pas quelle serait la
loi militaire, si elle serait votée et quand elle le serait;
il pouvait donc s'écouler plusieurs années avant que les
institutions en vigueur fussent modifiées; or il fallait
avec les moyens qu'elles donnaient, sans plus tarder,
parer à la situation, car à 500,000 Allemands avec
douze cents pièces de canon prêts à entrer en France en
un mois, nous ne pouvions opposer que 80,000 hommes
et quatre-vingt-dix pièces de canon; toutes nos places
fortes étaient ouvertes et désarmées.
L'Empereur eût voulu, tout d'abord, sans avoir
recours aux Chambres, et par mesure administrative
NAPOLÉON III ET LE MARÉCHAL NIEL 73
constituer douze corps d'armée permanents et com-
plets, tels qu'ils existent depuis 1873, et établir le
recrutement régional avec permanence des dépôts et
magasins généraux au siège de chacun d'eux.
Malheureusement, le maréchal Niel s'opposa à ces
réformes : il ne croyait pas, comme l'Empereur le lui
affirmait, que la Prusse pouvait en un mois envahir la
France avec 500,000 hommes. En 1869 seulement,
les calculs des commandants Fay et Samuel et du capi-
taine Lepippre finirent par le convaincre.
L'Empereur exigea aussi l'étude d'un plan de cam-
pagne qui, établi dans ses grandes lignes par le général
Jarras le 22 décembre 1867, fut adopté le 16 janvier
1868 par le maréchal Niel.
En matière de fortification le maréchal fut d'accord
avec l'Empereur pour refaire toutes nos places fortes
et les armer. Mais les Chambres refusèrent les crédits;
si bien que lors de la déclaration de guerre il n'y avait
à Metz que quatre forts inachevés, seuls travaux que
l'on eût faits pour constituer nos défenses qui n'exis-
taient pas.
Quanta l'artillerie, mieux que personne, Napoléon III
savait notre matériel de 1858 défectueux, mais comme
il savait aussi que toujours ministres, directeurs et co-
mités s'opposeraient à toutes les améliorations, il avait
pris le parti de créer, sur sa cassette personnelle, un
atelier qui ne relevait que de lui seul et où le capi-
taine de Reffye ferait des expériences. De cet atelier
sont sortis la mitrailleuse et le canon de 7 se chargeant
par la culassse. Si la mitrailleuse ne fut pas appréciée
à sa valeur, c'est qu'elle fut confiée, au moment de
la guerre, à des canonniers qui n'avaient point eu le
7V CANKOBEUT
temps d'en apprendre le maniement. Quant au canon
de 7, adopté seulement à la veille de la guerre, il ne
fut mis en usage que dans les armées de provinces,
mais il était supérieur au canon Krupp.
Toutefois malgré les mauvaises volontés, l'ignorance
de la situation, les refus persistants de la Chambre,
malgré l'insuffisance de nos effectifs et de nos arme-
ments, le travail du maréchal INiel, quelque restreint
qu'il fût, eut des résultats heureux. Ils firent illusion.
On les crut bien supérieurs à ce qu'ils étaient, et
comme l'imagination exagère toujours lorsqu'il s'agit
de faits lointains, à Berlin on les supposa considé-
rables. M. de Bismarck, dès lors moins sûr delà victoire,
calma son ardeur, reprit des habitudes de politesse qu'il
avait abandonnées après Sadowa et qu'il quitta de nou-
veau dans les premiers mois de 1870.
C'est qu'il ne voulait la guerre que si l'issue lui en
paraissait certaine, et pour le moment il était pris de
doute.
Ce ne fut que lorsqu'il vit le ministère parlemen-
taire du 2 janvier 1870 désarmer ostensiblement et
détruire toute l'œuvre du maréchal Niel, qu'il se
décida cà lancer la candidature espagnole qui devait
faire, à son idée, l'effet d'une loque rouge devant
les yeux du taureau gaulois.
CHAPITRE IV
l'exposition, les souverains a paris, l'attentat
berezowski.
L'année 18G7 parut sur le moment être l'apogée du
second Empire. Gomment la foule pouvait-elle ne pas
croire à l'immensité de notre puissance et au fond
inépuisable de nos ressources quand elle voyait venir
à Paris tous les souverains d'Europe, et qu'elle con-
templait la richesse incomparable de nos industries
étalées avec un art qui n'a jamais été égalé?
Dès qu'il fut question d'Exposition, le maréchal
Ganrobert fut désigné par l'Empereur pour en présider
la commission militaire.
L'ouverture eut lieu le 1 er avril 1867, mais ne laissa
guère présager le succès incomparable de la fête qui
allait durer près de six mois sans désemparer.
La journée était maussade : temps gris et froid, par
moments une petite pluie glaciale; sur les figures de
l'Empereur et sur celles des ministres présents on lisait
l'inquiétude. Il y avait de quoi être préoccupé puisque
d'un moment à l'autre on s'attendait à recevoir l'avis
que la Prusse allait déclarer la guerre à la France :
M. de Bismarck par de fallacieuses invites nous avait
incités à demander l'annexion du Luxembourg, et
maintenant que l'on avait suivi ses conseils et que l'on
76 C AN ROBERT
avait presque acquis cette province, il venait tout à
coup nous faire savoir que L'exécution des projets con-
certés en commun déjà en partie réalisés avec son
approbation, serait le signal de la guerre.
La promenade des souverains à travers le palais du
Ghamp-de-Mars parut également morose à la masse
des curieux qui ne savaient rien de ce qui se tramait.
L'Empereur et l'Impératrice allaient d'un pas rapide
entre des rangées de vitrines recouvertes de grandes
toiles grises, se détournant par moments devant des
masses de ballots qui leur barraient la route, ou bien
au dehors des galeries, pataugeant dans des flaques
d'eau ou des terrains boueux: partout des ouvriers tra-
vaillaient d'arrache-pied et des curieux allaient décon-
fits.
Les jours suivants furent aussi tristes, et le 6 avril,
sur des bruits de guerre qui furent connus subitement
du public, il y eut une panique à la Bourse. Le temps
d'ailleurs demeurait brumeux et froid. Enfin, vers la
fin du mois le soleil parut, le printemps se montra; au
Ghamp-de-Mars les vitrines s'ouvrirent; l'horizon poli-
tique s'éclaircitet les souverains étrangers tranquillisés
commencèrent à venir à Paris ainsi que des visiteurs
de tous les pays. Jamais on n'en avait tant vu.
Le maréchal Ganrobert aimait à se rappeler cette
féerie de 1867. A nulle époque, en effet, une fête inter-
nationale ne fut aussi gaie, aussi instructive, aussi
réussie.
Le bâtiment construit au centre du Ghamp-de-Mars
en forme d'ellipse était consacré à l'industrie.
Les produits d'un même genre étaient exposés par
cercles tandis que les États exposaient par rayons. Si
BEAUTES EXOTIQUES 77
l'on voulait connaître les machines de tous les pays,
on suivait le cercle consacré aux machines. Si Ton vou-
lait connaître l'industrie anglaise, ou allemande, on
parcourait le rayon de l'ellipse où elle s'abritait.
Dans le cercle de la métallurgie, à l'une des princi-
pales entrées se voyait le canon monstre de Krupp; un
peu plus loin la machine qui prenait une peau de lapin
et qui la rendait confectionnée en chapeau de feutre,
prêt à être porté.
Les pourtours extérieurs de l'ellipse donnant
sur le Ghamp-de-Mars transformé en jardin, étaient
remplis de restaurants, de bars, de cafés de tous les
pays du globe, servis par des femmes en costume
national, d'un exotisme peut-être douteux, mais fort
jolies. Ainsi le bar anglais offrait, en dehors des
drinks les plus variés, une série de miss au teint
éclatant et à la chevelure opulente autant que blonde.
Plus loin, c'étaient des Hollandaises au casque d'or et
au corsage bien garni. Là des Espagnoles en boléro ou
des Italiennes avec des yeux en amandes et des cheveux
de jais. Des Grecques, des Égyptiennes, des In-
diennes, des Chinoises, des négresses ; tous les peuples
étaient représentés d'une façon agréable et alléchante.
Dans le jardin, autour du grand bâtiment elliptique,
des chalets, des palais, des villages, des labyrinthes,
des bosquets, des parterres. Là un temple égyptien
avec son allée de sphinx — ils ornent aujourd'hui la
villa de M. Sardou à Marly. — Là une pagode, ici une
isba, et encore des restaurants et des tavernes. Dans
l'une d'elles on venait déguster la bière de Pilsen et
entendre les tziganes : les premiers que l'on vit dans la
capitale. Depuis, ils sont devenus fastidieux : mais
78 CANROBERT
alors ils firent révolution. Quoique peu musicien,
le maréchal Canrobert parlait encore, vingt ans
après, de l'effet que lui avait produit leur musique
endiablée. En vérité, leurs czardas et la marche de
Rakoczi — qu'ils jouaient sans cesse, agissaient sur
les nerfs, et beaucoup de leurs auditeurs étaient grisés
comme s'ils avaient bu des boissons fermentées.
Le roi de Grèce fut le premier à venir visiter l'expo-
sition : tout jeune, il parut timide et fit peu d'impres-
sion sur le maréchal. Quelques jours après, le roi et la
reine des Belges étaient nos hôtes ainsi que le prince
royal de Prusse et la princesse qui devaient être l'em-
pereur et l'impératrice Frédéric III. Alors eut lieu chez
le prince et la princesse de Metternich le premier des
bals dont on a tant parlé. Peut-être fut-il surpassé par
la suite, mais comme il ouvrait la série, il frappa
davantage les imaginations, et ses détails restèrent
mieux gravés dans la mémoire du maréchal Canrobert.
C'était le 29 mai : l'ambassadrice, avec sa grâce
incomparable et toujours spirituelle, et sa jolie laideur,
avait, véritable fée, d'un coup de sa baguette, créé un
palais tout tendu de satin jaune qu'éclairaient des
milliers et des milliers de bougies etque décoraient des
massifs de roses.
Dans la foule des invités on distinguait le roi des
Belges à sa grande taille, son grand nez, sa grande
barbe; avec son épée qui lui battait dans les jambes, il
avait l'air d'un fonctionnaire qui met son uniforme sans
savoir le porter. Le prince de Prusse, admirablement
beau, fut simple et naturel. La princesse sembla triste
et ses hôtes ne surent à quoi attribuer cette mauvaise
humeur. Les princes se mouvaient dans une foule
BAL DE LA PRINCESSE DE METTERNICH 79
bicarrée, à uniformes de toutes sortes et de gens de
tous les pays, Chinois en robe de soie, Arabes en bur-
nous, Turcs en fez, Albanais en fustanelle et tous
paraissaient à l'aise, tant les maîtres de la maison
accueillaient chacun avec affabilité.
L'Empereur en habit bleu à boutons d'or et l'Impé-
ratrice en robe de satin jaune avec une tunique de tulle
pailleté d'argent, arrivèrent à 1 1 heures. A un moment,
l'Impératrice s'entretint quelque temps avec la duchesse
de Mouchy, sa cousine, née Anna Murât, qui avait
une robe de mousseline blanche ornée de pampres et
de grappes de raisins. Puis on la vit se lever, parcourir
les salons et se faire nommer par la duchesse de Mou-
chy, qui l'accompagnait, toutes les dames du faubourg
Saint-Germain qui ne venaient pas à la Cour.
L'ambassadeur et l'ambassadrice réservaient à leurs
hôtes une surprise : vers minuit, on vit subitement des
cloisons s enfoncer dans le sol, et apparaître un nouveau
palais des mille et une nuits, tout tendu de satin et de
gaze vert d'eau, losange de guirlandes de roses avec des
rideaux et des tentures de satin rose : au milieu, tom-
bant d'une fontaine de inarbre, une cascade dont les
eaux étaient sans cesse traversée par des rayons de
lumière électrique de couleurs variant ta chaque instant.
Quand, au petit jour, le dernier invité eut quitté les
salons et que le prince et la princesse de Metternich se
trouvèrent seuls avec leurs amis intimes, le comte et
la comtesse de Pourtalès, ils poussèrent un soupir de
satisfaction et un cri de joie leur échappa. Personne
ne s'était douté que durant toute la soirée et la nuit de
cette féerie si admirable et dont ils recevaient tant de
compliments, leurs sourires et leur amabilité cachaient
80 CANROBERT
une transe indicible. Tous deux avaient eu l'esprit
hanté de voir se renouveler chez eux l'horrible drame
du bal du prince de Schwartzemberg, lors du mariage
de limpératrice Marie-Louise. Gomme leur prédéces-
seur de 1810, ils avaient fait construire en planches
cette salle délicieuse tendue de gaze vert d'eau et de
guirlandes de roses et ils avaient le pressentiment que,
comme chez lui, cette salle prendrait feu. Heureuse-
ment, il n'en fut rien; mais le bal n'en fut pas moins le
signal pour la maison d'Autriche de nouveaux malheurs.
« Il étai t temps que le prince et la princesse de Mette rnich
le donnassent; quelques jours plus tard, c'eût été impos-
sible » , écrivait un des chroniqueurs de cette époque.
En effet, l'archiduchesse Mathilde, fiancée au prince
Humbert le futur roi d'Italie, jeune fille brune aux
yeux brillants, une jolie figure espiègle et gaie, air
enjoué et mutin, insouciante, qui riait avec des éclats
sonores et battait des mains en sautant quand elle était
joyeuse, mourait brûlée après des souffrances épou-
vantables, comme pour répondre aux pressentiments
qui avaient assailli l'esprit du prince et de la princesse
de Metternich. L'archiduchesse aimait fumer des ciga-
rettes d'Orient, mais son père, l'archiduc Albert, —
le vainqueur de Gustozza — le lui ayant défendu, elle
ne fumait qu'en cachette, et un jour, prête à aller au
bal, vêtue d'une robe de gaze, surprise par quelqu'un
qui entrait chez elle, elle cacha sa cigarette allumée
dans les plis de sa robe qui prit feu, et en un instant
elle fut entourée de flammes. Elle survécut quelque
temps dans les plus terribles douleurs.
Puis, quinze jours après, l'archiduc Maximilien
tombait sous les balles de Juarez.
LUS MUSIQUES MILITAIRES 81
L'Empereur aurait voulu donner à la partie militaire
de l'Exposition quelque chose d'imprévu qui eût frappé
l'imagination, et un matin il fit appeler le maréchal
Ganrobert et lui annonça qu'il avait fait écrire confi-
dentiellement à tous les souverains pour leur deman-
der d'envoyer à Paris un bataillon de leur armée, que
l'on pourrait ainsi comparer avec ceux des autres
nations. Cette proposition fut déclinée et l'on dut se
contenter de faire un concours de musiques militaires,
au succès duquel tous les gouvernements se prêtèrent.
Le maréchal Ganrobert, peu musicien, dut cepen-
dant s'occuper, de haut il est vrai, de cette affaire. Le
jour du concours, qui eut lieu au Palais de l'Industrie,
la musique des guides, sur laquelle on comptait, ne
fit aucun effet; au contraire, celle du 1 er régiment
du génie prussien et celle de la garde de Paris enle-
vèrent tous les suffrages. Lorsque les cuivres de la
garde municipale firent résonner la grande voûte de
verre du Palais de l'Industrie en entonnant la marche
de Lohengrin, ce fut du délire dans l'auditoire et le
lendemain le maréchal Ganrobert fit venir le chef de
musique à la place Vendôme pour le féliciter. Il s'ap-
pelait Paulus et avait débuté comme mousse; en
1840, il était flûte dans la fanfare de la Belle Poule, et
en cette qualité il alla avec le prince de Joinville cher-
cher et rapporter de Sainte-Hélène les cendres de Napo-
léon; En 1844, il avait été chef de musique du Pluion.
Lors de la révolution de 1848, il passa maréchal des
logis trompette dans la garde républicaine et devint
en 1855 chef de la musique de ce corps, qu'il dirigea
pendant quinze ans, où il devint ce que l'on nomme
« une personnalité bien parisienne » .
IV. (\
82 CANROBEKT
Un matin, à peu près à l'époque où avait lieu le
concours de musique, l'Impératrice fit mander le
maréchal Ganrobert aux Tuileries. L'Impératrice, en
costume très simple, était à son petit bureau occupée à
écrire lorsque le maréchal se présenta à elle.
De suite elle lui dit qu'elle avait pensé à exciter le
patriotisme, et qu'elle désirait que dans chaque village
a on conservât la mémoire d'un simple soldat mort au
champ d'honneur ; une rue ou une place porterait son
nom, et dans l'école, une plaque en marbre transmet-
trait aux générations futures le récit de l'action d'éclat
qui lui aurait donné le droit d'avoir son monument... »
« Ainsi, ajouta-t-elle, on réveillerait par cet exemple,
quelquefois oublié, et cet hommage public, l'enthou-
siasme des générations suivantes, et leur dévouement
au drapeau... » En parlant, l'Impératrice s'était peu à
peu excitée, et elle prononça ces dernières paroles avec
une réelle exaltation.
Interrogé pour donner son avis, le maréchal
approuva et déclara le ministre de la Guerre désigné
pour trouver le moyen de réaliser les vœux de la sou-
veraine.
L'Impératrice parut satisfaite et congédia le maré-
chal qui n'entendit plus jamais parler de ce projet.
Tout le mois de mai on discuta sur la venue de l'em-
pereur de Russie et du roi de Prusse et le maréchal
Ganrobert fut tenu au courant des négociations fort
délicates auxquelles donna lieu leur visite.
On tenait beaucoup aux Tuileries à posséder l'Empe-
reur de Russie et on eût désiré au contraire que le roi
de Prusse déclinât son invitation, et ce qu'on ne voulait
surtout pas, c'est que ces deux souverains vinssent en-
L'ONCLE ET LE NEVEU 83
semble : or, c'est justementce que l'empereur de Russie
et le roi de Prusse avaient secrètement décidé de faire.
Aussi lorsqu'on le sut à Paris, l'émotion fut vive dans
les hautes sphères, et l'Empereur écrivit ce petit mot
à son ministre des Affaires étrangères :
I I mai 1867.
« Je vois par la dépêche de ce soir que l'empereur
de Russie doit venir à Paris avec le roi de Prusse. Il
faut tâcher d'éviter que ces deux souverains viennent
ensemble. Si on ne peut empêcher complètement le voyage
du roi de Prusse, je vous prie de ne pas perdre un ins-
tant pour dire à M. de Budberg — ambassadeur de
Russie à Paris — qu'autant l'empereur de Russie sera
bien reçu s'il vient seul, autant son arrivée avec le roi
de Prusse fera mauvais effet. Tâchez qu'il écrive immé-
diatement par le télégraphe à Pétersbourg. Tâchez
enfin de faire de la diplomatie pour atteindre le but
que je désire. Croyez, etc..
« Napoléon, m
A l'ambassade de France à Berlin, on cherchait
aussi à empêcher le voyage du roi Guillaume, pour
lequel on redoutait un accueil peu aimable de la part
des Parisiens. « Le voyage du roi de Prusse, écrivait
notre chargé d'affaires, M. Lefevre de Béhaine, semble
téméraire, inconvenant, invraisemblable. Nous nous
estimerons heureux, si à force de prévoyance la police
empêche qu'il ne soit hué. »
Mais rien n'y fit : l'oncle et le neveu étaient irrévo-
cablement décidés.
84 C AIS ROBERT
En conséquence, le programme du séjour de l'em-
pereur Alexandre II fut ainsi réglé et communiqué tel
que le voici, au maréchal Canrobert :
1 er juin. — Samedi : Arrivée.
2 — Dimanche : Courses. Grand dîner.
3 — Lundi : Repos.
4 — Mardi : Dîner au corps diplomatique. Opéra.
5 — Mercredi : Bal à l'ambassade de Russie.
6 — Jeudi : Grande Revue.
7 — Vendredi : Repos.
8 _ Samedi : Bal à l'Hôtel de Ville.
9 — Dimanche : Grandes eaux à Versailles.
10 — Lundi : Grand bal aux Tuileries.
11 — Mardi : Fontainebleau. Départ.
L'empereur Alexandre II arriva en effet le jour
indiqué. A peine en France, il avait, de Strasbourg,
envoyé un télégramme pour retenir, le soir même,
une baignoire aux Variétés où l'on donnait La Grande-
Duchesse de Gérolsiein qu'incarnait Hortense Schneider,
alors dans toute sa beauté et son entrain.
On prétend qu'un jour, elle arriva à l'Exposition
parla porte Rapp, superbement drapée dans un magni-
fique huit ressorts avec des laquais poudrés et qu'en
entrant elle cria ces mots : « Grande-duchesse de
Gérolstein » et qu'on l'avait laissée passer dans son
équipage avec force saluts.
Dès sa descente du train, à la gare du Nord, le
maréchal Canrobert fut frappé de la physionomie du
Tzar qu'il avait vu deux ans auparavant. Alors il attri-
buait au chagrin causé par la maladie et la mort de
son fils l'air de tristesse et d'ennui qui régnait sur
sa figure; maintenant, il n'avait plus à en douter, cel
VIVE LA POLOGNE! 85
autocrate, ce maître absolu des hommes et des choses
de son immense empire, était un désabusé, que rien
n'intéressait : tous ses désirs étaient satisfaits, tout et
tous pliaient à sa moindre volonté, il n'avait aucun
attrait dans la vie. Le regard de ce géant dont les yeux
se dirigeaient dans le vide fixait quelque objet perdu,
bien au delà des personnes qui l'entouraient et des lieux
où il se trouvait. Et tout le temps qu'il resta à Paris,
qu'il fût au bal ou à la revue, à l'Opéra ou aux courses,
il conserva cette physionomie de dégoûté et ce regard
vague qui à travers l'espace allait se perdre tout au
loin.
Le 5 juin 1867, vers 3 heures et demie, le maréchal
en grande tenue était sur le point de partir pour la
gare du Nord saluer le roi de Prusse, à son arrivée,
quand il reçut ce rapport d'un officier de la place :
5 juin 1867
L'empereur de Russie, avec ses deux fils, est venu
visiter la Sainte-Chapelle vers 2 heures. lia été accueilli
aux cris de « Vive l'Empereur » . Mais immédiatement
après cette acclamation, deux ou trois voix partant
d'un groupe formé pour la plupart d'avocats en robe,
ont fait entendre les mots de « Vive la Pologne » sur
une intonation un peu plus élevée que la conversation.
Ces voix n'ont pas eu d'écho et les personnes voisines
ont haussé les épaules. Il est probable que Sa Majesté
a entendu ces paroles, attendu qu'elles ont élé dites
quand elle arrivait tout près du groupe d'où elles sont
parties.
Sa Majesté a regardé fièrement ce groupe et a passé.
86 C AN ROBERT
Cette inconvenance vis-à-vis d'un hôte devait faire la
fortune de son auteur, M. Floquet, qui devint par la
suite premier ministre et président de la Chambre et
qui dut surtout sa réputation à ses chapeaux à larges
bords et à ses mots d'esprit demeurés légendaires.
A 4 heures et demie, le roi de Prusse descendait du
train et était reçu par l'empereur Napoléon III. Très
grand, avec ses cheveux et sa barbe blanche, l'air sou-
riant, affable, sans façon ni morgue, il parut sympa-
thique au premier abord. Mais les regards des assis-
tants et ceux de la foule cherchaient davantage le
comte de Bismarck. Dans son uniforme de cuirassier
blanc, sa colossale et rude personne fut vite remarquée ;
les yeux se détachèrent alors du Roi pour ne voir que
le ministre; il paraissait à l'aise, sans préoccupation,
satisfait même de se trouver là. Le croquemitaine
sembla être un éléphant.
Combien l'amabilité, le sourire, la courtoisie et la
noblesse d'aspect si franche du Roi cachaient-elles de
prévention et même de duplicité? Chez ce superbe
vieillard à l'esprit mystique, qui se croyait réellement
l'oint du Seigneur et se disait à tous propos le bras de
Dieu et son instrument, il y avait une connaissance
profonde de Machiavel; et personne sous des dehors
si loyaux ne savait aussi bien donner le change.
Et sous la bonhomie de son ministre, combien aussi
on devait trouver d'astuce, de dureté et de mépris de
tous les droits les plus sacrés et des sentiments les plus
nobles et les plus élevés.
L'un demeurera un grand Roi, l'autre un grand mi-
nistre, parce qu'ils firent grand leur pays et qu'aux yeux
des hommes et des nations le succès consacre la gloire.
I,A GRANDE REVUE 87
Le lendemain de l'arrivée du roi de Prusse avait lieu
la grande revue, la fameuse grande revue du 6 juin
18(>7 ; GO 000 hommes devaient y figurer.
Or, d'après les situations fournies le lendemain
au maréchal Ganrobert, il y avait seulement paru
M l()(J hommes de troupes, dont 11 611 de la garde
impériale.
La revue se passa comme toutes les revues. Le
bataillon des chasseurs à pied de la garde seul y avait
des chassepots, qu'on lui avait remis pour les expé-
riences de la graduation de la hausse.
Telle qu'elle était, l'armée française à ce moment
avait l'aspect un peu « clinquant. » Les brandebourgs
étriqués des grenadiers et voltigeurs de la garde, les
shakos à aigrettes de crins et les tuniques écourtées de
la ligne avec des molletières jaunes donnaient une
impression de costumes de théâtre plutôt que de vête-
ments de guerre. Mais en masse ces mièvreries se per-
daient, on ne voyait plus que les mille couleurs des
uniformes variés à l'infini et qui laissaient supposer la
présence d'un bien plus grand nombre d'hommes qu'il
n y en avait en réalité.
De là est née cette légende que 60 000 hommes se
trouvaient là réunis.
Napoléon III était au centre de l'état-major, ayant à
sa droite Alexandre II et à sa gauche Guillaume I er .
Quand la revue fut finie, le maréchal Ganrobert vint
saluer les souverains. Napoléon III le remercia sim-
plement, Alexandre 11 lui dit quelques mots d'une
politesse banale, puis Guillaume, s'approchant, sou-
riant et affable, mais droit et raicle comme s'il allait à
son tour lancer un commandement dune voix bien
88 GANROBERT
distincte, lui dit : « Je suis un soldat, et quand j'ai vu
ces magnifiques troupes, j'ai ressenti une joie im-
mense: je vous en remercie » , et il tendit la main au
maréchal. Puis durant quelques minutes les souve-
rains et les princes causèrent avant de descendre de
cheval. Le maréchal Ganrobert entendit alors l'empe-
reur de Russie dire au maréchal de Mac-Mahon, qui
était accompagné d'un chef arabe. « Quel est cet
arabe? Qu'il est beau! Jamais chez les Circassiens je
n'ai vu si merveilleux cavalier et d'allures aussi
nobles? » — « Il se nomme Ali-Bey, il est caïd de
Tuggurt, c'est le descendant de chefs qui depuis des
siècles régnaient sur une oasis du désert. »
Ces souverains, princes, maréchaux et généraux et
simples spectateurs, accourus par centaines de mille,
s'occupèrent chacun de leur côté de regagner leurs
pénates.
Le maréchal Ganrobert, suivi de son état-major,
était arrivé à la porte du Bois (porte Dauphine, entrée
de l'Avenue de l'Impératrice) et il était descendu de
cheval ainsi que ses officiers, et causait avec eux, lors-
qu'un officier de la garde municipale, arrivant au
galop, vint lui annoncer qu'on venait de tirer sur la
voiture où se trouvaient les deux Empereurs : heureu-
sement personne n'était atteint. En un instant, le
maréchal fut en selle et enfila d'un seul trait de galop
l'avenue des cavaliers jusqu'à l'Arc de Triomphe; de
là, il se faufila le plus rapidement qu'il put à travers
les voitures et arriva aux Tuileries où l'on attendait
l'Empereur. Quelques minutes après, le souverain
rentrait après avoir été reconduire son hôte, l'empe-
reur Alexandre II à l'ÉIvcéc.
ATTENTAT CONTRE LES SOUVERAINS 89
Napoléon III, très calme, remercia le maréchal Gan-
robert et les quelques personnes encore peu nom-
breuses qui, aussitôt prévenues, s'étaient rendues aux
Tuileries, mais il demeura peu prolixe de renseigne-
ments. De minute en minute arrivaient de nombreux
personnages et déjà le nombre des visiteurs était
assez compact quand parmi la foule un mouvement
se fit et M. Raimbeaux apparut. De suite l'Empereur le
questionna. Voici de son récit et de celui d'autres
témoins ce que l'on sut.
Le matin, l'Empereur avait fait appeler M. Raim-
beaux avec M. de Bourgoing dans son cabinet : assis
devant son bureau, il leur avait dit, en montrant le
préfet de police, M. Piétri, debout au milieu de la
pièce : « M. Piétri a quelque chose à vous dire. »
Les deux écuyers et le préfet de police étaient alors
passés dans la pièce voisine. Là, le préfet avait exposé
qu'il avait reçu l'avis du passage d'Angleterre en
France de plusieurs Italiens enrôlés pour assassiner
Napoléon III; donc, les deux écuyers qui seraient aux
portières de la voiture auraient à faire attention.
On était exactement parti pour le Ghamp-de-Mars et
tout s'était régulièrement passé à l'aller. Après la
revue, l'empereur de Russie était monté le premier
dans la voiture, s'y était assis à droite, l'Empereur à
gauche, tandis que les deux grands-ducs, le futur
Alexandre III et le grand-duc Vladimir, s'étaient placés
sur le devant. La voiture était partie au trot, escortée
par un peloton de cent-gardes et précédée de gardes de
Paris qui faisaient faire place; à la portière de droite
était le baron de Bourgoing; à celle de gauche,
M. Raimbeaux.
90 CAjSROBERT
Quant à l'Impératrice, qui devait revenir avec le roi
de Prusse, elle était restée quelque temps encore à
causer dans la tribune avec ses invités.
Des tribunes jusqu'à la cascade, la voiture des deux
Empereurs trouva le chemin libre, mais quand elle
voulut prendre l'avenue des Acacias, il devint impos-
sible d'avancer tant la foule était compacte. Aussitôt
que les gardes municipaux apparurent aux yeux de
cette masse de monde, la voiture impériale fut entourée
de toutes parts et accueillie par les cris de : « Vive le
Tsar! vive l'Empereur! » Des mouchoirs, des chapeaux
volaient en l'air : tous ces gens joyeux gesticulaient,
criaient, se poussant si bien que la presse augmentait
sans cesse et que les gardes municipaux et les cent-gardes
à cheval et les souverains dans la voiture étaient entourés
de toutes parts sans pouvoir avancer : des gamins mon-
taient sur les roues, les marchepieds, les ressorts,
criant toujours : « Vive le Tsar! vive l'Empereur! »
MM. de Bourgoing et Raimbeaux, serrés contre les
deux portières, devenaient fort inquiets au milieu de
cette foule : si un accident, un attentat s'était alors pro-
duit, il aurait été impossible de se retourner. La
voiture demeurant immobile, au milieu de ce tohu-
bohu, Napoléon III se leva et regarda : partout un
océan de têtes à perte de vue; l'avenue des Acacias
n'était plus qu'une masse noire, ondulante où un pas-
sage était impossible. Mais à droite, du côté de l'allée
des Poteaux, la foule était moins compacte : « Tâchez
de faire dire aux gardes municipaux et aux cent-gardes
que nous allons prendre l'allée des Poteaux, « dit
Napoléon à M. Raimbeaux. Celui-ci, de plus en plus
pressé et inquiet, ne voulait pas quitter la portière,
M. RAIMBEAUX ET 1,K BEAU DUVAL 9J
mais en se retournant, il vit derrière lui le sous-lieute-
nant de cent-gardes Duval auquel les Parisiens, en
raison de sa superbe prestance, avaient donné le sur-
nom de « beau Duval. » « Tâchez de prévenir vos
hommes de Tordre de l'Empereur » , lui dit-il, et Duval
criant « gare! gare!... » parlementant avec cette foule
sympathique et de bonne humeur, parvint à faire un
passage en arrière où la voiture se retourna, partit
au grand trot, et repassant à la cascade, prit à gauche
et enfila l'allée des Poteaux.
Lorsque la foule vit la voiture s'éloigner et suivre
une voie adjacente à celle où elle se tenait, elle se dis-
loqua en milliers de groupes, qui, mus par un même
sentiment, se jetèrent à travers bois, sautant les bar-
rières, escaladant les buissons pour atteindre la nouvelle
allée par où se dirigeait le cortège.
M. Raimbeaux, placé du côté où venait cette trombe,
la regardait, et ses yeux s'arrêtèrent subitement sur un
homme sans chapeau qui courait les deux mains jointes
en avant comme s'il avait porté quelque chose de pré-
cieux.
Au milieu de ces milliers de tètes recouvertes de
leur chapeau, celle qui était découverte l'avait frappé,
aussi suivit-il attentivement cet individu qui courait
droit sur la voiture. Quand il fut tout près, l'écuyer,
convaincu que l'objet qu'il tenait était une bombe,
poussa son cheval sur lui. Le choc renversa l'homme,
mais une détonation avait retenti en même temps qu'un
cri du côté opposé de la voiture. En un instant la foule,
des sergents de ville, des gardes municipaux se préci-
pitèrent sur l'homme à terre qui venait de tirer un
coup de pistolet, tandis que de l'autre côté de l'allée,
92 CAJNROBERT
on ramassait et emportait une femme qui criait : elle
avait été atteinte dune balle à la figure.
A la détonation, Napoléon 111 s'était levé. « Où y a-
t-il des blessés? » et se tournant vers M. Raimbeaux,
qui s'était recollé à la portière : « Vous? » — « Je n'ai
rien, Sire. » — « Et vos hommes, dit encore l'Empe-
reur au beau Duval qui s'était rapproché. » — « Per-
sonne, Sire. » — « Mais cette clame? » Un sergent de
ville s'approcha : « C'est une légère blessure à la tète,
cette dame est la femme d'un capitaine des gendarmes
d'élite. » Alors, l'Empereur s'adressant au cocher :
« Repartez» . Puis, voyant du sang sur les gants blancs
du césarevitch : « Mais vous êtes blessé? » — « Non,
Sire. » — « Et vous » , s'adressant au grand-duc Wla-
dimir, « tâtez-vous » et les deux princes se tâtèrent :
« Non, nous n'avons rien. Mais c'est M. Raimbeaux, il
a sa culotte couverte de sang. » En même temps, les
souverains, tournant la tête, virentle cheval de l'écuyer
qui avaient les naseaux pleins de sang : « Descendez
vite, votre cheval va tomber. » De nouveau, on s'ar-
rêta. M. Raimbeaux sauta à terre, on examina son
cheval : il avait deux balles dans le cou, il rendait
beaucoup de sang et en trottant, il en avait envoyé
quelques gouttes sur les gants du césarevitch. Alors
on repartit, tandis que M. Raimbeaux chargeait un
cent-garde de garder son cheval et de le ramener s'il
pouvait marcher. C'était un alezan fort beau, déjà d'un
certain âge, puisque l'Empereur l'avait acheté en 1858,
à lord Cardigan, le héros de la charge de Balaclava.
Au moment de repartir l'Empereur aperçut à
gauche une cohue de gens se bousculant, et au milieu
desquels les culottes blanches et les plumets rouges des
1/IMPERATRICE CHEZ LE TZAT, 93
gardes de Paris faisaient des taches qui tranchaient,
mais il ne fit pas autrement attention à cet incident et
sur son ordre, on fila au grand trot, et après dix
minutes, on était sur l'avenue de l'Impératrice où la
foule ignorante de ce qui s'était passé du côté de la
cascade, s'agitait, se pressait, se bousculait, sur le
passage des souverains pour mieux les contempler et
les acclamer : près de l'Arc de Triomphe, elle devint si
dense que dans le remous produit pour mieux voir, un
grand jeune homme, un collégien presque, mince, tout
fluet, trop serré, sauta sur le parapet de bois peint en vert
de l'avenue — aujourd'hui disparu — et au moment
juste où les souverains arrivaient, se dressa, tout droit
au-dessus des têtes : le Tsar le fixa avec un regard indéfi-
nissable, ce jeune homme qui n'était autre qu'Edouard
Détaille comprit toute la portée de ce regard quand
il sut ce qui s'était passé un quart d'heure auparavant
— il demeure encore convaincu qu'en le voyant se
dresser ainsi, l'empereur Alexandre avait cru qu'il en
voulait aussi à ses jours.
Presque sur les traces de la voiture des Empereurs
venait celle du duc de Leuchtenberg qui, voyant
M. Raimbeaux démonté et taché de sang, l'appela et
lui proposa de le ramener à l'Elysée d'où il arrive-
rait.
Il finissait de parler et on lui posait des ques-
tions lorsque l'Impératrice rentra, elle alla droit à
l'écuyer. « Que vous est-il arrivé? Nous avons vu votre
cheval alezan blessé, en passant près de la cascade; un
cent-garde le tenait par la bride. » L'Impératrice ne
se doutait de rien, on la mit au courant : dès les pre-
miers mots, elle fut frappée de commotion et elle
94 CANKOBE'IÎT
n'attendit pas la fin du récit, elle appela une de ses
dames, descendit l'escalier sans rien changer à sa toi-
lette, et faisant approcher une voiture qui était près
du péristyle du palais — un coupé de service — elle
monta dedans en disant au cocher : « A l'Elysée ».
Dix minutes après l'Impératrice descendait de voi-
ture, montait le perron de l'Elysée et l'empereur de
Russie, dont le bruit de la voiture sur le gravier de
la cour avait attiré l'attention, se présentait suivi de
ses deux fils pour recevoir cette visite inattendue.
A peine l'Impératrice vit-elle Alexandre II, qu'elle
se jeta dans ses bras et comme prise d'une crise de
nerfs, elle se mit à pleurer et demeura ainsi, pendant
peut-être un quart d'heure, sans ouvrir la bouche.
L'Empereur et les deux grands-ducs restèrent silen-
cieux, jusqu'au moment où l'Impératrice se retira tou-
jours en larmes et sans avoir desserré les dents, laissant
ses visiteurs tout décontenancés et sans leur avoir rien
appris.
Pendant que l'Impératrice était à l'Elysée, le préfet
de police se rendait aux Tuileries et y annonçait que
l'assassin était un tout jeune homme : un Polonais du
nom de Bérézowski, et que c'était sur l'empereur de
Russie qu'il avait tiré.
Il commençait à se faire tard, le maréchal Ganrobert
rentra place Vendôme, et dans la soirée et le lendemain
matin il reçut divers rapports qui lui apprirent avec
précision ce qui s'était passé.
Au moment de la détonation, le capitaine Lubet, de
la garde municipale, était à 2 mètres derrière l'assas-
sin, et il s'était jeté en avant, les bras étendus, pour
l'empêcher de passer; mais celui-ci demeurait immo-
L'ASSASSIN EST UN POLONAIS 95
bile, le visage décomposé, son pistolet touchait à terre
comme s'il n'avait plus eu la force de le tenir, ce qui
attira le regard du capitaine Lubet sur ses mains : elles
étaient couvertes de sang. Le capitaine saisit l'homme
au collet : celui-ci s'affaissa aussitôt en criant « Vive
la Pologne ! » Au même moment le garde municipal
Giraudeau — en civil — l'arrêtait par derrière. La
foule, surprise, d'abord incertaine, se précipitait aussi
sur l'assassin, et l' adjudant-major de la garde munici-
pale, Boixède d'Anglade, sautait à bas de son cheval
en même temps que le capitaine Harem de Presles :
il ne s'agissait plus de maintenir l'assassin, mais de le
dégager de la foule, qui, furieuse, hurlait : « Vive l'Em-
pereur! » et « à mort l'assassin! » et cherchait à s'en
emparer. Arrivaient maintenant les agents Polverini,
Tramoni, Guescain et Duval, puis le maréchal des logis
Guercheet le brigadier Buscail, de la garde municipale
et un trompette : la bagarre devint à ce moment vio-
lente; on levait les cannes, on se battait, on criait.
Le capitaine de Presles avait ses épaulettes arrachées.
Enfin, officiers, gardes et agents prenaient le dessus et
isolaient le prisonnier de la foule hurlante. Le capi-
taine Lubet arrêtait un fiacre qui passait, priait les
gens qui s'y trouvaientd'en descendre et y faisait mon-
ter l'assassin avec le sous-officier Buscail et le brigadier
Guerche, et le véhicule partait à la préfecture.
Le prisonnier, interrogé en route, répondit sans
réticence : il était Polonais, s'appelait Bérézowski,
habitait rue Marcadet, 210, il travaillait aux ateliers de
constructions des Batignolles dirigés par M. Gouin.
L'arme dont il s'était servi était un pistolet à deux
canons chargé chacun de quatre balles, ce qui avait
9(i CANROBERT
amené réclatement de l'un des canons. Bérézowski
s'étaitabrité, pour tirer, derrière « un gros monsieur» :
M. Bonneau, 16, rue du Roi-de-Sicile, qu'on a retrouvé
depuis, et qui reçut un éclat dans la figure, le coup
ayant été tiré au-dessus de son épaule.
L'assassin, livré à la police, fut jugé en cour d'as-
sises.
Cet attentat nous fut néfaste : d'abord tous les
ennemis de la France cherchèrent à exciter contre
nous l'empereur Alexandre et ils y réussirent. Beau-
coup de journaux étrangers attisèrent le feu : Y Indé-
pendance belge, la première, en affirmant que « vingt-
cinq Polonais, élèves de Saint-Cyr, avaient refusé
d'aller à la Revue; » en fait, il n'y avait que cinq
Polonais à l'École militaire et tous avaient figuré
dans le rang : aucun n'avait manifesté, ni fait aucune
observation, ni même prononcé un mot. Le maréchal
Niel, en présence de tant de sottises, fut d'avis de ne
rien répondre, et il eut raison.
Mais les conséquences de ces insinuations et de ces
mensonges ne se firent pas longtemps attendre.
Le 23 juin, quinze jours après l'attentat, à peine
l'empereur de Russie et le roi de Prusse étaient-ils ren-
trés dans leurs États, le marquis de Moustier, dans sa
correspondance avec le prince de la Tour d'Auvergne,
constatait les résultats néfastes de cette tentative d'assas-
sinat : « Le roi de Prusse, disait-il, est revenu très
satisfait ainsi que le comte Bismark; en revanche,
on aurait constaté depuis le voyage à Paris un rappro-
chement resserrant de plus en plus les liens qui unis-
saient la cour de Russie à celle de Prusse. Le cabinet
de Pétersbourg qui, jusqu'ici, n'avait pas accepté les
[/ATTENTÂT GOUTE Cil El; A LA FRANCE 07
changements territoriaux que la guerre a amenés en
Allemagne, aurait, d'après M. de Bismarck, à la suite
de conversations du Tzar et du roi de Prusse, modifié
sa façon d'être dans un sens tout à fait favorable à la
Prusse. » Et le baron de Talleyrand, ambassadeur à
Pétersbourg, écrivait le 15 juillet 1867 : « L'affaire
Bérézowski cause au chancelier russe d'assez grands
soucis : on s'attend, de la part de M. Emmanuel
Arago, aux plus virulentes attaques politiques, et l'on
craint qu'elles restent sans réponse du côté de notre
magistrature. » En effet, l'avocat de Bérézowski,
M. Emmanuel Arago, au lieu de plaider pour son
client, fit un réquisitoire violent et haineux contre
l'empereur de Russie, et le jury, se refusant de le con-
damner à mort, lui accorda des circonstances atté-
nuantes. En le punissant de la détention perpétuelle on
enlevait au Tzar le mérite de demander sa grâce et on
l'irritait profondément contre nous. Après 1870,
son chancelier, le prince Gortchakoff, clans des con-
fidences qu'il fit lors d'un séjour à Interlaken à M. de
Ghaudordy, ne se gêna pas pour lui affirmer que ces
faits avaient déterminé son souverain à aider le roi
de Prusse, son oncle, dans son œuvre de démembre-
ment de la France.
Quanta Bérézowski, il vit encore, croyons-nous; il y
a quarante et un ans qu'il est à Nouméa : d'abord insou-
mis, il a essayé de se sauver, on l'a rattrapé mourant
de faim et inanimé et on Ta mis au cachot, puis
il s'est adouci avec l'âge et il est devenu bibliothé-
caire du pénitencier ; il possède une des barbes les
plus opulentes que l'on puisse voir, car .elle descend
nu-dessous de sa ceinture. Si le jury l'avait condamné
iv. r
1)8 CANKOBERT
à mort, il aurait été gracié, il serait probablement en
liberté depuis plus de trente ans!
Les Parisiens cependant s'amusaient de cette ava-
lanche de souverains et des fêtes perpétuelles qui se
donnaient en leur honneur. L'air ennuyé et indifférent
de l'empereur de Russie ne le rendait pas populaire.
Le roi de Prusse, au contraire, avec son sourire gra-
cieux et sa parfaite tenue qui n'excluait pas une
bonhomie de bon goût, se rendait sympathique. Il fut
particulièrement aimable avec le maréchal Canrobert
et au bal des Tuileries il l'entretint assez longtemps.
Peut-êlre n'ayant guère de sujet de conversation, il
prit le premier venu, et lui montrant les tableaux qui
étaient au mur de la salle des maréchaux — depuis
brûlée en mai 1871, — il l'interrogea sur ses « prédé-
cesseurs » du premier empire. — Ce furent quelques
remarques banales, dont une frappa le maréchal :
comme le Roi demandait : « Quel est celui-ci? » —
« C'est le maréchal Augereau. » — « Oui, je l'ai connu,
répondit le Roi, c'était mon ami; quand il était gou-
verneur de Berlin il me faisait monter à cheval avec
lui »
A un moment le Roi parla de ses premières armes
qu'il avait laites en réalité à la bataille de Ligny ; à
quoi le maréchal répondit : « C'est à cette bataille que
mon frère a été lue. » Le Roi, toujours le sourire aux
lèvres, avec cette aisance doublée de dignité, de
noblesse et d'amabilité qu'il n'abandonnait jamais,
raconta qu'en 1814 il avait dîné à la Malmaison, chez
l'Impératrice Joséphine, avec son frère, son père, Fré-
déric-rGuillaume III et les empereurs de Russie et d'Au-
triche. L Impératrice, revêtue de mousseline blanche,
TOUJOURS 1814 99
avait été charmante et avait fait les honneurs de la
résidence avec une grâce qu'il n'avait point oubliée et
il terminait ainsi : « Il me semble me souvenir que
quarante-huit heures après elle élait morte. »
Avec d'autres personnes, il avait des pointes qui
portaient d'autant plus qu'il les lançait en souriant.
Ainsi, quelqu'un lui ayant parlé du palais de la Légion
d'honneur : « Oui, je le connais bien : c'est là où j'ha-
bitais quand je suis venu en 1814. » N'était-ce pas ce
souvenir persistant chez lui qui l'amenait à monter aux
Buttes Chaumont et à contempler la capitale, comme
il l'avait fait le jour de la bataille de Paris (30 mars
1814) et quand, revenu aux Tuileries, on lui deman-
dait s'il avait été satisfait de sa promenade : « Oui,
Paris s'est bien modifié depuis la dernière fois que j'y
suis venu; il y a longtemps, il est vrai : c'était en 1814. »
Toujours ce 1814! Ces mots choquèrent, mais pour la
masse il parut aimable et son alfabilité si simple fit dire
à quelqu'un qui l'approcha souvent : « Il a toujours
l'air de revoir d'anciennes connaissances avec lesquelles
il est heureux de se retrouver. »
Bismarck demeurait la grande curiosité parisienne
du moment : il est vrai qu'on ne pouvait pas faire un
pas sans se heurter à sa masse énorme, d'autant plus
voyante qu'il affectait de porter l'uniforme blanc des
cuirassiers de la landwehr dont il était colonel. A
chaque réunion, si Ion se retournait, on se heurtait à
ce géant qui apparaissait partout comme s'il se fût mul-
tiplié. Il affectait une grande bonhomie et, suivant son
habitude, il faisait à tous des confidences et des décla-
rations qui étonnaient par leur brutalité.
A l'Empereur, il se vanta d'avoir, seul, mis obstacle
100 CANROBERT
à la guerre que le Roi, à l'instigation du parti militaire,
voulait déclarer deux mois auparavant.
Au maréchal Niel, il dit qu'il y avait tout avantage à
loger les troupes chez l'habitant : « On économise,
avec ce procédé, premièrement l'argent que l'on
dépenserait à construire des casernes, et en second lieu,
celui de la nourriture des troupes; les paysans et les
bourgeois, chez lesquels ils vivent, leur fournissant le
nécessaire. »
Un après-midi, que le maréchal Canrobert était dans
son cabinet, on lui annonce le comte de Bismarck ; il se
lève et lui serrant la main : « C'est moi qui aurais dû
faire visite au président du Conseil. » — « Pardon, je
suis colonel et vous êtes maréchal, c'est à vous que
sont dus tous les honneurs. » — « Si vous vous mettez
sur le terrain militaire je n'ai rien à objecter. » — Et
la conversation s'engagea, enjouée, et sans la moindre
contrainte; on en vint à parler de Sadowa et le comte
Bismarck conta cette anecdote au maréchal :
« La journée était avancée, les troupes prussiennes
ne faisaient pas de progrès. Le Roi se tenait à cheval
sur un point élevé ; derrière lui, également à cheval,
Mollke était à côté de moi. Une certaine inquiétude
commençait à régner.
«Dans un combat, ne pas faire de progrès, c'est s'user
et s'apprêter à reculer... Moltke, impassible, s'ap-
procha de moi et tirant de sa poche un porte-cigares,
l'ouvrit et m'en offrit un, sans dire un mot. .le le remer-
ciai et, en allumant mon cigare, je fis en moi-même le
serment que si, quand j'aurais fini de fumer ce cigare,
l'armée du prince royal que nous attendions n'avait
point paru, je prendrais l'un des deux pistolets de mes
BISMARCK CHEZ LE MAHKCHAL CANROBERT 101
fontes et je me brûlerais la cervelle. Je n'avais pas
encore fini de fumer que nous entendions les détona-
tions et nous vîmes la fumée des canons du prince. J'ai
gardé mes pistolets et quoiqu'ils fussent bien modestes,
je les ai fait mettre sous un globe de verre dans mon
salon à une place d'honneur. »
« A voir, continuait le maréchal Ganrobert, son
regard franc et droit, et à entendre ce langage familier
et essentiellement militaire, j'étais tenté d'oublier que
j'avais devant moi le diplomate le plus en renom du
moment, car il me rappelait plutôt les camarades avec
lesquels je devisais autour d'un feu de bivouac. Je le
lui dis en riant, et j'ajoutai : « Mais puisque ce n'est
pas seulement le frère d'armes, mais le ministre, que
j'ai devant moi, permettez-moi, comte, de vous
adresser une question à laquelle vous ne répondrez pas
si vous la jugez indiscrète : Est-il vrai que si nos deux
pays ont évité une guerre qui les menaçait, il y a
quelque temps, ce soit à vous qu'ils le doivent? » —
«\ous ne pouvez me poser de question indiscrète, me
répondit-il, car j'ai comme principe de toujours dire ce
que je pense. Pour moi, il n'est pas de meilleure règle en
politique. Croyez bien que si la guerre eût éclaté entre
la France et la Prusse, personne ne l'eût déploré plus
que moi. J'ai une très grande admiration pour votre
pays et pour les idées de votre Empereur. Et je voudrais
que, loin d'en venir aux mains, nous poursuivions en
amis un même but. Le principe des nationalités
préoccupe Napoléon III. Il n'est pas de pensée plus
grande, mais avez-vous songé jusqu'où elle peut vous
mener? Pour moi c'est bien simple : les peuples par-
lant la même langue, ayant la même origine, doivent
102 GANROBERT
appartenir au môme pays. Vous avez au sud du Rhin
un peuple dont les idées et la langue sont françaises :
la Belgique. Pourquoi ne vous tournez-vous pas de ce
côté ?
"Je pensais que nous avions aussi, sur la rive gauche
du Rhin, une province dont les idées étaient françaises,
mais dont la langue ne Tétait pas, et je ne répondis
pas. »
Nous offrir la Belgique ou nous pousser à nous en
emparer, tournait chez lui à l'état de tic. Quand le
prince de la Tour d'Auvergne avait été ambassadeur
à Berlin, il l'y avait maintes fois engagé, sans que
l'ambassadeur ait eu l'air d'entendre. Et, en 186",
lors de son séjour à Paris, le lendemain du jour où il
en parlait au maréchal Ganrobert, au fameux bal que
l'Empereur et l'Impératrice donnèrent à leurs hôtes au
palais des Tuileries, rencontrant dans le jardin réservé,
illuminé à giorno, le prince de Beauffremont, colonel
du 1 er régiment de hussards, il lui lâcha à brûle-pour-
point cette boutade : « Votre Empereur n'a pas su tirer
parti de sa position de 1866. Il aurait dû envahir la
Belgique, et l'Angleterre n'aurait rien pu dire. » Et
le prince de Beauflremont ébahi répétait ce propos le
soir même au maréchal Ganrobert.
M. de Bismarck, le lendemain et le surlendemain,
continuait à faire le bon apôtre et allait rendre visite à
M. de Persigny et à M. Rouher, uniquement pour leur
répéter la même chose.
L'année suivante (en 1868), le prince Napoléon
étant à Berlin ne manqua pas de se rendre chez le
président du conseil de Prusse qui en lui offrant un
cigare lui refit sa proposition, le prince répondit :
LE COMTE DE BISMARCK SEDUISxVNT 103
« Si j'ai bien compris, vous vous proposez de voler
l'Allemagne du Sud, et vous nous dites, au lieu de
crier au voleur et de nous conduire chez le com-
missaire, volez aussi de votre côté, et nous nous
entendrons ainsi comme larrons en foire. »
Il lui coûtait d'autant moins d'offrir toujours ce qu'il
ne possédait pas, qu'il était décidé non seulement à
nier ses propositions, mais à soutenir mordicus que
c'était la France qui les lui avait faites, et comme ses
affirmations dans la presse étrangère, particulièrement
en Angleterre, étaient appuyées de subsides consi-
dérables, elles étaient admises sans discussion comme
parole d'évangile
Tant que le Tzar et le roi de Prusse furent à
Paris, il y eut des bals presque tous les soirs : à l'am-
bassade de Russie, le jour de l'attentat, le 6 juin, ce
fut plutôt morose; à l'Hôtel de Ville et aux Tuileries,
ce fut splendide. A ce dernier bal M. de Bismarck,
en recevant une rose de la main de la ravissante
Mme Garette qui conduisait le cotillon, fit un tour de
valse avec elle, et mettant la rose à sa tunique, lui dit :
C'est avec vous, madame, que j'aurai dansé ma der-
nière valse, je ne l'oublierai pas. »
Au bal de l'ambassade de Prusse, il fut très aimable
avec Mme de Pourtalès : au souper, servi par petites
tables, il se mit à côté d'elle, puis il la suivit quand
elle se retira, raccompagnant dans le vestibule de
l'ambassade où il l'aida à mettre sa sortie de bal.
Tandis que Mme de Pourtalès assise sur une banquette,
dans l'une des fenêtres qui donnent sur la cour, atten-
dait sa voiture, il s'approcha d'elle et, avec cette expres-
sion séduisante et enveloppante que savait si bien
104 G AN ROBERT
prendre « ce géant brutal « , il commença à lui parler
de « la grande patrie allemande ». — « Vous lui appar-
tenez, dit-il, pourquoi ne venez-vous pas à Berlin? Vous
y seriez fêtée, vous si jolie, si aimable... pensez...
quelle situation vous y auriez... Les Pourtalès sont
Neufchàtelois et fidèles sujets et serviteurs des rois de
Prusse... » — « Mais nous, nous sommes Alsaciens. »
— "Oui, mais l'Alsace appartient à la grande patrie alle-
mande. Voyez comme on y parle allemand. L'école
comme le sermon s'y fait en allemand, et puis les
Alsaciens n'aiment pas l'Empereur : il a été trop bon
avec eux, il aurait dû défendre de parler une autre
langue que le français... Voyez-vous, l'Alsace est une
province allemande... » — « Non, c'est le plus beau
fleuron de la France. » Le rusé diplomate cherchait à
amener la belle comtesse à reconnaître que l'Alsace
était allemande et à se rendre compte du degré de
patriotisme qui existait chez ses habitants.
La voiture étant annoncée, la conversation en resta
là cette fois.
Gomme l'empereur de Bussie, le comte de Bismarck
alla aux Variétés applaudir la Grande-Duchesse de Gérols-
tein ; il était dans une baignoire avec le maréchal de
Moltke et l'attaché militaire français à Berlin, le colo-
nel Stoffel. Il rit beaucoup des farces et caricatures
des petits princes d'Allemagne et de leurs cours : « G est
tout à fait ça » , répéta-t-il plusieurs fois. Pendant les
entr'acles il se promena dans les couloirs où la curio-
silé publique put se satisfaire. «Tiens, c'est Bismarck ! »
« Mais il n'a pas l'air si méchant » « Il n'a pas l'air
d'un ogre. » — Les Parisiens se le figuraient se nour-
rissant chaque matin d'un hanovrien ou d'un danois
LE COMTE l>K BISMARCK BON ENFANT 105
qu'il broyait de quatre ou cinq coups de dents de son
énorme mâchoire.
A un dîner, le maréchal Vaillant qui était à côté de
lui, voulant lui faire la cour, lui dit : « Vous plaisez
beaucoup aux Parisiens, vous les avez conquis par
votre air crâne et bon enfant, et à la revue quand on
vous a vu au sortir du champ de course, on a crié
« Vive Bismarck » . Lui, qui ne se laissait pas abuser,
répondit en souriant : « Oui, j'ai bien entendu : ce
n'était pas vive Bismarck que l'on a crié, mais « Vlà
Bismarck ! v'ià Bismarck î ... Ce n'est pas la même chose,
mais ça me flatte tout de même. »
A l'empereur de Russie et au roi de Prusse succéda
le Sultan : il parut un sauvage, il ne voulut pas donner
le bras à l'Impératrice; à table il regardait à droite et
à gauche pour voir comment on mangeait — et il
retroussait les manches de sa tunique toutes couvertes
d'or pour ne pas les salir.
La distribution des récompenses de l'Exposition uni-
verselle eut lieu pendant son séjour et il la présida
avec l'Empereur et l'Impératrice. Cette cérémonie fut
lugubre. Elle eut lieu le 1 er juillet. La veille était arrivé
un télégramme au ministère des Affaires étrangères
annonçant que l'empereur Maximilien avait été pro-
bablement fusillé.
Cette dépêche était parvenue assez tard le soir; le
comte Antoine de Gontaut-Biron, qui était seul de ser-
vice au cabinet du ministre, quai d'Orsay , la déchiffra :
« L'empereur Maximilien aurait été fusillé le 19 juin.
Ce fait aurait été apporté par le commandant du navire
l'Elisabeth actuellement à Vera-Gruz. »
\T. do Contant, vu la gravité do la nouvelle, se ren-
100 C AIN ROBERT
dit aux Tuileries et remit le télégramme à l'Empereur.
« Vous et moi, lui dit Napoléon III après l'avoir lu,
nous sommes seuls à connaître cette nouvelle : demain
a lieu la distribution des récompenses de l'Exposition.
Jusqu'à la fin de cette fête il faut que personne n'en
sache rien. Donc, pas un mot. »
Le lendemain matin, à huit heures, l'Impératrice, qui
avait été prévenue, était prête, tout en noir, et fort
nerveuse; elle fit appeler l'une de ses lectrices,
Mlle Marion, la fille du général de cavalerie de la
garde, — aujourd'hui Mme la comtesse Glary — et sans
lui dévoiler le secret, lui dit qu'elle l'emmenait séance
tenante à Saint-Roch où elle voulait aller ; elle monta
dans un petit coupé, et accompagnée de Mlle Marion
se rendit à l'église, s'agenouilla près d'un pilier à
l'autel de la Vierge, là où sont les admirables sta-
tues de Michel Anguier représentant la Nativité, et
demeura en prière, absorbée, la tète entre ses deux
mains pendant longtemps.
A l'heure annoncée dans la journée (1 er juillet), l'Em-
pereur, l'Impératrice, le Prince Impérial et le Sultan
prirent place sur l'estrade préparée au centre du palais
de l'Industrie. Et à peine étaient-ils installés qu'un aide
de camp apporta à Napoléon III une dépêche : « Le
capitaine d'une frégate autrichienne a télégraphié de la
Nouvelle-Orléans au ministre d'Autriche à Washington
que l'empereur Maximilien a été exécuté et que Juarez
refuse de délivrer son corps. »
Le maréchal Ganrobert qui était peu éloigné du sou-
verain le vit écrire quelques mots et les faire envoyer
au prince et à la princesse de Metternich qui, sans bruit,
se levèrent et sortirent; quelques instants après tous
EXECUTION DE MAXIMILIEN 107
les secrétaires et attachés de l'ambassade d'Autriche et
les officiers autrichiens et hongrois en uniforme se
levèrent et se retirèrent; plusieurs assistants le remar-
quèrent, mais la masse ne s'aperçut de rien.
Puis la cérémonie commença et tandis que les dis-
cours alternaient avec les cantates, et les hymnes à la
paix et au bonheur des peuples, le numéro du
matin de Y Indépendance Belge, qui reproduisait la
dépèche remise la veille à l'Empereur, parvenait à
Paris, et de suite, la nouvelle se colportait de bouche en
bouche ; elle volait de la Bourse aux boulevards, au
Ghamp-de-Mars, et même au palais de l'Industrie, où
elle jetait comme un voile de tristesse. Une vive émo-
tion gagnait la masse immense des assistants. Partout
il n'était question que du drame de Queretaro et ce fut
comme un grand deuil dans tous les esprits.
Tard clans la soirée, on reçut de Vienne la copie des
dépêches sur lesquelles on se basait pour annoncer la
mort de Maximilien. La première du consul autrichien
de New-York. M. Loosey, était ainsi conçue :
Transmis le 29 juin, 2 h. 14 soir.
« J'ai reçu la dépèche suivante :
De Mexico le chargé d'affaires me fait savoir par voie
de la Nouvelle-Orléans, le 29 juin, que l'empereur
Maximilien a été condamné et qu'il a été fusillé le 19 à
9 heures du matin. Le Président refuse de livrer le corps.
V Elisabeth est destinée au transport des Autrichiens de
Vera-Cruz.
Grooler, capitaine de vaisseau
Loosey.
108 CANROBEKT
La seconde était du ministre d'Autriche à Washing-
ton :
29 juin samedi, 4 h. 25 du soir.
» J'annonce avec consternation que j'ai reçu à l'ins-
tant la dépêche suivante de la Nouvelle-Orléans :
« Je reçois de Vera Gruz la dépêche télégraphique de
la condamnation et de la mort de l'empereur Maximi-
lien. Juarez est en possession du cadavre. La dépêche
est signée Groller, capitaine de vaisseau. La nouvelle
n'est pas encore connue à l'office des Affaires étran-
gères. J'apprends en outre que l'exécution a eu lieu
par les armes le 19 juin à 7 heures du matin.
« Wydenbruck. »
Cependant un doute subsistait et quoiqu'il fût bien
frêle, l'Empereur s'y accrochait. Dans le chiffre autri-
chien les mots fusillé et embarque étaient identiques ou
à peu près : on avait peut-être mal traduit. Aussi le
2 juillet au matin. Napoléon 111 écrivit ce billet au
ministre des Affaires étrangères,
2 juillet 1867.
« Mon cher M. de Moustier.
«Veuillez télégraphier à Washington la dépêche sui-
vante :
«La nouvelle de l'exécution de l'empereur Maximilien
est-elle venue seulement par le navire Y Elisabeth arrivé
à la Nouvelle-Orléans ou directement par une autre voie
à Washington. Réponse immédiate.
« Croyez, etc. . .
« Napoléon. »
TRAHISON DE LOPEZ 109
Malheureusement la nouvelle était vraie : elle fut
confirmée et l'on ne parlait plus que de ce drame qui
absorbait tous les esprits.
On racontait que, trop confiant, l'Empereur avait été
trahi pour une somme d'argent par un nommé Lopez
qu'il avait comblé de ses bienfaits. Les deux chefs du
cabinet militaire de Maximilien, le commandant Loysel
et le capitaine Pierron, qui savaient que cet Indien
avait déjà en 1848 trahi le Mexique, sa patrie, au profit
des États-Unis, supplièrent l'Empereur d'éloigner de
lui un homme si douteux, mais il leur avait répondu :
a A vous croire, je n'aurais que des traîtres autour de
moi, et si je suivais vos conseils je n'aurais plus per-
sonne »
Ce Lopez, dont le nom demeure encore chez tous
les Mexicains comme le synonyme de Judas, était
chevalier de la Légion d'honneur; sur la proposition
du général de Flahaut, grand chancelier de l'ordre, le
conseil, convoqué à cet effet le 9 juillet 1867, le raya
des contrôles à l'unanimité, « pour avoir livré l'empe-
reur Maxilien à ses ennemis moyennant une somme
d'argent » .
On parlait aussi de l'impératrice Charlotte folle
depuis un an. — Elle vit encore sans avoir retrouvé la
raison. On racontait mille détails sur ces deux infor-
tunés martyrs de la politique. Ainsi on disait qu'au
moment où l'empereur Maxilien était tombé sous les
balles de Juarez, on embarquait à Trieste 2,000 rossi-
gnols que l'on avait achetés dans le Tyrol, sur sa
demande, pour être lâchés dans le parc de son château
de Guernavaca!
Au moment où cet événement était connu en Europe,
110 CANROBERT
la visite de l' Empereur et de l'Impératrice d'Autriche
à Paris était annoncée pour la fin du mois. « M. de
Beust me fait savoir, disait le prince de Metlernich à
l'empereur Napoléon, que l'Empereur d'Autriche et
l'Impératrice viendront à Paris le 30. Leurs Majestés
passeront la nuit à Nancy, elles prendront à partir de
cette ville seulement le train de l'empereur Napoléon,
elles conserveront l'incognito jusqu'à leur arrivée à
Paris, sous le nom de comte et comtesse de Hohenhemls.
Leurs Majestés préfèrent la daumont ouverte : arrivée
à Paris entre 4 et 5 heures. La toilette se fera à Meaux.
L'empereur d'Autriche préfère la visite au camp de
Ghàlons à une chasse à courre. »
Naturellement l'événement fit retarder cette visite et
l'empereur des Français et l'Impératrice allèrent au
mois d'août à Salzsbourg voir l'empereur et l'impéra-
trice d'Autriche et l'empereur d'Autriche vint seul à
Paris à la fin du mois d'octobre.
Après un arrêt à Nancy, il descendit à la gare de
l'Est, le 24 octobre, dans l'après-midi. Il tombait à
Paris au milieu dune crise grave puisque depuis vingt-
quatre heures, et durant les trois jours qui suivirent,
on fut sur le point d'avoir la guerre avec l'Italie à
cause des tentatives de Garibaldi sur Rome que le gou-
vernement italien n'empêchait pas.
Le comte Vimercati s'agitait, courait de l'un à
l'autre, s'informait, télégraphiait, s'efforça nt de calmer
les ministres : Il venait jusqu'à trois ou quatre fois par
jour à la place Vendôme voir le maréchal Ganrobert,
lui communiquant ce qu'il savait, et tâchant
d'apprendre de lui quelque nouvelle. Le lendemain
de l'arrivée de François-Joseph (25 octobre) il annonça
CRAINTES DE GUERRE AVEC L'ITALIE 11 1
au maréchal Ganrobert qu'à 6 heures le ministre de la
marine, l'amiral Rigault de Genouilly avait envoyé à
l'amiral de Gueydon, commandant en chef de l'escadre
d'évolution dans la Méditerranée, un télégramme des
plus belliqueux : « L'Empereur compte que son escadre
passera sur le ventre de tout ce qui s'opposerait à votre
opération. » Ce pauvre Vimercati était tout à fait
abattu. Il fallait absolument obtenir de l'Empereur
quelque répit pour que le roi Victor-Emmanuel sût
trouver a une combinazione » .
Le lendemain, il revenait encore voir son ancien chef
de Palestro et de Magenta, il lui apprenait que le maré-
chal Niel était, au ministère de la guerre, aussi belli-
queux que son collègue de la rue Royale. Il se souve-
nait sans doute que jeune colonel du génie au siège de
Rome, en 1849, il avait été à Gaète porter au pape
Pie IX les clefs de la ville après son occupation par les
troupes françaises et il était des plus chauds pour
recommencer une expédition à Rome. Le 26 octobre,
il écrivait au maréchal de Mac-Mahon, gouverneur de
l'Algérie : « Malgré nos efforts pour sauver le pape,
sans avoir la guerre avec l'Italie, notre but ne sera
peut-être pas atteint. Si la guerre éclate, il faudra une
armée d'Italie. Vous en auriez le commandement
Nul ne peut mieux que vous mener à bien cette affaire
importune. L'Algérie devra fournir deux divisions.
Vous devrez faire les mouvements nécessaires pour leur
embarquement, qui aura lieu immédiatement si ça
devenait nécessaire. »
Quarante-huit heures après, le 28, il revenait cette
fois plein de confiance : le Roi donnait l'assurance que
les troupes italiennes auraient Tordre de se tenir à dis-
112 GANROBERT
tance des nôtres; ainsi tout conflit devenait impossible.
« Toutefois, ajoutait-il, le maréchal INiel ne croit
guère à ces assurances puisqu'il télégraphie au général
de Failly qui commande le corps expéditionnaire
français à Rome. Je vous transmets cet avis, sans y
avoir entière confiance. »
Puis deux jours plus tard, le 30 octobre, il annonçait
que tout était arrangé maintenant, que le ciel bleu
avait reparu et que le maréchal Niel lui-même était
revenu à de meilleurs sentiments et avait écrit au
maréchal de Mac-Mahon une lettre annulant celle où il
lui annonçait le commandement en chef de l'armée
française en Italie.
Mais comment le comte Vimercati était-il si bien
informé? Le maréchal Canrobert, qui avait déjà cons-
taté qu'au moment de Sadowa comme lors de la rétro-
cession de la Vénétie il avait connaissance jusque
dans les moindres détails des secrets de T Empereur et
des projets les plus cachés des ministres, n'en revenait
pas : et cependant il fallait se rendre à l'évidence, rien
de ce qui se faisait ou se décidait aux Tuileries n'était
ignoré de lui.
A Paris, on était très partagé sur l'opportunité ou
le danger d'une expédition à Rome. Le maréchal
Canrobert, qui avait voué au roi Victor-Emmanuel une
sincère amitié, regrettait ces malentendus, en souffrait
beaucoup : il considérait que l'Italie était, par le fait
même de son existence qu'elle nous devait, notre alliée
et qu'une rupture avec elle était la chose la plus
fâcheuse qui pût se produire en présence de l'attitude
de la Prusse.
Ami de Victor-Emmanuel, il avait peu de goût pour
[/EMPEREUR FRANÇOIS-JOSEPH 113
l'empereur François-Joseph el n'eut avec lui que les
rapports officiels auxquels sa situation l'obligeait.
Le gros public voyait en ce souverain le vaincu de
Sadowa, il le croyait profondément ulcéré, il lui prêtait
des sentiments de vengeance impatiemment retenus;
il se persuadait que dans son cœur ne battait que l'idée
de la revanche et que son âme, avec une noble fierté,
aspirait à saisir l'occasion de reprendre en Allemagne
la première place; aussi l'acclamait-on, convaincu que
des intérêts et des sentiments communs l'unissaient à
nous et que nos armées et les siennes combattraient
côte à côte un ennemi commun. On croit à ce que Ton
souhaite, on prête aux autres ses propres pensées,
ainsi faisait la masse des Français vis-à-vis de Fran-
çois-Joseph.
Les officiers et les personnes qui eurent l'occasion
de l'approcher et de lui être attachés ne partagèrent
pas ces sentiments et ne se firent pas une haute idée
de sa valeur et de son caractère; il leur parut peu
intelligent, indifférent à tout et taciturne! Grand,
bien tourné, il était tout en façade.
Certain jour, après une visite écourtée à une prin-
cesse, place Vendôme, l'empereur d'Autriche se trouva
avoir une heure devant lui; laide de camp qui
l'accompagnait lui proposa de rentrer à pied à
l'Elysée par la rue de la Paix et les boulevards, où
il verrait tous les magasins aux lumières. L'Empereur
accepta et partit aussitôt, arpentant les trottoirs à
grandes enjambées, sans rien regarder, ni prononcer
un mot : « un vrai automate » , disait un des officiers
qui le suivaient.
A l'Exposition, quand il y allait, il faisait de même :
iv. 8
114 CAINHOBEKT
il suivait religieusement l'itinéraire qu'on lui avait
tracé, ne regardant rien, ne parlant pas, semant sa
suite, tant il arpentait vite.
Quant aux officiers autrichiens attachés à son ser-
vice, ils répétaient à tout propos comme un mot
d'ordre : « Ce sera bien intéressant de voir la France
et la Prusse aux prises l'une contre l'autre. »
A ce moment il n'était pas encore question d'al-
liance : le premier ami de la France qui commença
les négociations que l'Autriche, l'Italie et les différents
gouvernements de la France depuis 1870 eurent tant
d'intérêt à cacher, fut le général Tiirr : il en posa les
grandes lignes à Paris le 31 décembre L868; depuis,
MM. de Beust, les comtes Vimercati et Vitzthum en
furent les agents actifs, surtout le comte Vimercati qui
déploya une activité et une ressource inouïes pour
aboutir : encore à Metz, en août 1870, il cherchait à
obtenir la signature de Napoléon III au bas d'un arran-
gement avec l'Italie et l'Autriche.
Hélas! il fallait être aveugle pour refuser. Et cepen-
dant, en septembre 1869 comme en juillet et en août
1870, ce fut le gouvernement français qui refusa de
signer l'alliance que demandaient l'Autriche et l'Italie
et que promettaient leurs souverains.
Quos vult perdere Jupiter démontât.
CHAPITRE V
LA VEILLE DE LA GUERRK
C'était au commencement du mois d'août 1869. Le
bruit courait que le maréchal Niel était alité : depuis
longtemps il souffrait de la même maladie que l'Em-
pereur, et comme lui, il ne montait que rarement à
cheval et allait toujours au pas.
Bientôt ces bruits, d'abord vagues, se confirment et
se précisent : le docteur Nélalon vient d'être appelé
auprès du ministre et il a dû lui faire une opération
que, selon la formule, l'on assure avoir réussi; cepen-
dant le surlendemain l'on dit tout bas que le ministre
a été pris de fièvre violente, et le 13 août on apprend
qu'il est mort.
Alors, mille bruits courent par la ville, et le docteur
Péan publie, dans une revue scientifique, un mémoire
où il raconte que le maréchal Niel a succombé à la
suite d'une blessure occasionnée par la maladresse du
docteur Nélaton. — Depuis, le fait a été nié; mais sur
le moment, il fut partout colporté sans que per-
sonne l'ait démenti.
On a remarqué que, contre son habitude, l'Empe-
reur n'a pas été au lit de mort du maréchal; l'on en
conclut que lui-même est malade : certains disent
même qu'il lest gravement : bientôt cela ne fait plus
116 GATNRORERT
de doute pour personne ; il est alité et ne peut plus pré-
sider le conseil. Le 3 septembre, le maréchal Canro-
bert se rend à Saint-Cloud; il voit un instant l'Impé-
ratrice qui est morose, et il lit sur le visage des aides
de camp, officiers et chambellans de service une in-
quiétude non déguisée. Il revient le lendemain, 4 sep-
tembre, vers 10 heures du matin : les figures se sont
encore allongées, mais n'importe à qui il s'adresse, il
se bute à un mutisme absolu : il part, pour revenir
dans l'après-midi et encore le soir à 10 heures; alors
seulement il apprend qu'un célèbre professeur alle-
mand, le docteur Kelius a été mandé la veille de l'uni-
versité d'Heidelberg où il professe, et qu'il vient d'ar-
river il y a quelques instants : il est en ce moment
même en consultation avec les médecins qui soignent
l'Empereur. Le docteur Kelius a été appelé à la
demande de la princesse Marie de Bade — duchesse
de Marmiton. — C'est un grand vieillard, dont la
figure encadrée de cheveux d'un blanc immaculé est
pleine de charme quoique grêlée par la petite vérole.
Il a une distinction et une tournure de grand seigneur
et il jouit à la fois de la réputation d'un opérateur
adroit et d'un médecin sagace; un mystère plane sur
sa naissance; on le prétend membre de la vraie famille
grand-ducale de Bade, ce qui double sa réputation
médicale.
Son arrivée augmente l'émotion et l'inquiétude.
Aussi lorsque le lendemain 5 septembre 1869, le ma-
réchal Ganrobert est à 7 heures à Saint-Cloud, il com-
mence à démêler la vérité et à comprendre la cause de
l'inquiétude de la veille qui subsiste encore. L'Em-
pereur souffre de coliques néphrétiques, qui donnent
MALADIE DE NAPOLEON III 117
les tortures les plus terribles que supporte l'homme; il
a eu une crise ces jours derniers, et pour calmer ses
souffrances intolérables qui le font se tordre comme un
ver et pousser des cris perçants, on lui a administré de
l'extrait thébaïque, calmant à base d'opium : il en a
absorbé une grande quantité, ce qui lui a calmé ses
douleurs, mais lui a donné un sommeil vague, coupé
de réveils où il ne reprend plus conscience : à plu-
sieurs reprises, il a demandé des nouvelles du maréchal
de Saint-Arnaud, mort depuis quinze ans : aux ques-
tions qui lui ont été posées par les médecins et ceux
qui l'approchaient, il n'a pas répondu ou bien a divagué.
On le croyait en délire ou en coma; même, autour de
l'Impératrice, on parlait d'agonie. Le docteur Fauvel
est resté la nuit précédente au château en compagnie
des médecins ordinaires; toute la journée d'autres
médecins ont été appelés; on les a fait entrer par des
portes dérobées ! et ils sont venus dans des voitures du
château pour que leurs cochers ne puissent causer.
Parmi les familiers,, on fait un rapprochement entre
la présence du docteur Kelius, et la commande d'un
lit aux matelas de caoutchouc qu'on remplit d'eau pour
que toutes les parties du corps reposent à l'aise, et l'on
en conclut à une opération.
L'inquiétude règne dans tout le château et chez tous
elle se traduit par un réel chagrin, parce que Napo-
léon III est aimé de ceux qui l'approchent; toutefois
tandis que chez les chambellans et les hauts person-
nages, les sentiments du cœur sont mélangés de la
crainte d'un changement de position et de l'inconnu
dans lequel les jetterait la mort de l'Empereur, chez
les petits c'est une franche et profonde douleur, sans
118 CA1NR0BERT
mélange de pensées intéressées. Quand le maréchal
s'en allant gagne sa voiture, l'huissier qui raccom-
pagne et le gardien de service au perron, qui tous
deux portent la médaille de Crimée, s'approchent et
l'interrogent : « Nous le garderons, n'est-ce pas, mon-
sieur le maréchal! lui disent-ils, il est si bon pour
nous. Oh! nous l'aimons tous... » Le maréchal était
encore ému de l'expression de ces braves gens en me
racontant ces détails.
Le 6 septembre le bruit de la maladie de l'Empereur
se répandait dans Paris, et de là dans toutes les capi-
tales. On disait qu'il n'avait pas pu recevoir le maré-
chal Prim malgré qu'il eût d'importantes questions à
débattre avec lui; on répétait aussi que le départ de
l'Impératrice pour l'inauguration du canal de Suez
était retardée. Aussi à Paris l'inquiétude grandit, et à
la Bourse ce fut un affolement et une culbute générale
des valeurs : dans les capitales, il vint une foule de per-
sonnes chez les ambassadeurs demander des nouvelles.
« Vienne est très agitée, très bouleversée par les mau-
vaises nouvelles que l'on répand depuis hier soir sur
la santé de l'Empereur, écrivait le duc de Gramont, le
7 septembre : plus de vingt personnes sont passées à
l'ambassade hier soir pour savoir à quoi s'en tenir...
Dans tous les cas, je vous serais personnellement
reconnaissant si vous vouliez bien me dire pour moi-
même la vraie véiité, parce que je suis dans un état
d'ignorance qui m'est fort pénible. »
Et de Berlin et de Londres, MM. Benedetti et de La
Valette écrivent à peu près dans les mêmes termes; ils
n'en savaient pas plus que M. de Gramont.
Les ministres étaient des plus inquiets; quant à
INQUIETUDES EN EUROPE J 19
Tlmpératrice, maîtresse d'elle-même comme toujours
dans les crises graves, elle se décida, pour calmer
l'opinion, à faire coûte que coûte transporter l'Empe-
reur dans un fauteuil, au conseil qui aurait lieu le 7.
On le roula en effet, ce jour-là, jusqu'à la salle où
étaient réunis les ministres, mais à peine y fut-il qu'il
tomba en syncope et qu'il fallut le ramener : les assis-
tants en furent profondément affectés, mais l'on put
insérer au Moniteur que l'Empereur allait bien et qu'il
avait présidé le conseil.
Heureusement la crise néphrétique avait cessé, et à
partir du 8 septembre l'Empereur reprit chaque jour
des forces et le 1 1 l'Impératrice put le montrer aux
Parisiens.
a Je rencontrai, écrivait le soir le comte Witzthum,
à M. de Beust, trois voitures précédées de piqueurs
descendant les Champs-Elysées. C'étaient l'Empereur
et l'Impératrice allant à Paris. Cette lugubre prome-
nade, trop souvent annoncée, trop souvent remise,
s'accomplissait malgré la pluie dans un même silence
sans qu'une seule acclamation n'ait salué l'auguste
convalescent. »
Le 14 eut lieu l'audience que le maréchal Prim
demandait depuis le 27 août : il lui était recommandé
de « ne pas venir en uniforme » pour passer inaperçu;
lord Clarendon et lord Lyons, qui attendaient aussi une
audience depuis plusieurs jours, furent encore ajournés;
toutefois la conversation que l'Empereur eut avec le
maréchal Prim ne l'avait pas trop fatigué, puisque dans
la soirée on put le voir, en voiture découverte avec
l'Impératrice et Mérimée, parcourir les bois de Ville-
d'Avrav.
120 CANROBERT
La maladie de l'Empereur devait, d'ici peu, néces-
siter nue opération. Les médecins la déclarèrent
urgente, le 3 juillet 1870, dans une consultation sur
laquelle plane encore le mystère. Cette opération, à
cette époque où l'asepsie n'était pas connue, était grave :
Napoléon III en est mort en 1873 et le maréchal Niel
venait d'y succomber. On en redoutait donc, avec rai-
son, le résultat pour l'Empereur, et sans que la plupart
des courtisans et des ministres arrêtassent encore leur
esprit sur l'éventualité de la mort prochaine du souve-
rain, tous jugeaient que les douleurs terribles qui le
torturaient le rendaient impotent et incapable de
s'occuper des affaires et cette constatation, qui était
générale, augmentait l'influence de l'Impératrice.
Depuis 1859 elle siégeait au conseil, ce qui était sans
précédent. Elle imposait souvent à l'Empereur, qui ne
savait pas lui résister, des mesures ou des actions aux-
quelles il répugnait. En 1865, époque où elle avait été
régente pour la seconde fois, l'Impératrice s'était créé
un parti personnel, au moyen duquel elle avait acquis
la principale autorité dans le gouvernement et avait
pesé en plusieurs circonstances importantes sur les
décisions à prendre. L'étal précaire de la santé de
l'Empereur doublait encore cette autorité et cette
omnipotence.
Toutefois l'Impératrice n'eut aucune action sur le
choix du successeur du maréchal Niel au ministère de la
Guerre. Ce ministre qui depuis longtemps se savait
malade et par moments désespérait d'arriver à un
résultat, à cause de l'opposition du parlement, à la
mise en état de défense du pays, avait entretenu
l'Empereur et le principal de ses collaborateurs, — le
LE G EN Kit AL LK BOKUF 12J
général Gaslelnau — de l'éventualité de sa mort et leur
avait désigné le général Le Bœuf comme le plus capable
de continuer son œuvre.
Aussi le 14 août, le lendemain de la mort du maré-
chal Niel, l'Empereur alité eut, à Saint-Cloud, un long
entretien avec le général Caslelnauet le chargea, car il
n'en était pas capable lui même ce jour-là, d'écrire au
maréchal Le Bœuf, alors commandant le corps d'armée
de Toulouse, pour lui offrir le ministère en lui rappelant
que c'était le vœu du maréchal Niel. Le général Le Bœuf
désirait ne pas aller au ministère, mais il considérait
qu'une demande de l'Empereur était un ordre, et il
eût cru manquer de dévouement, en déclinant l'avance
qui lui était faite. Aussi accepta-t-il.
C'était un beau et brave soldat que le maréchal
Le Bœuf et c'était aussi un homme d'une grande valeur
intellectuelle et morale Nous avons vu l'action qu'il
avait eue sur l'armée en Crimée, comment il releva
son courage et maintint chez tous, malgré les souf-
frances et les déboires, l'énergie et l'espérance.
Grand et d'une belle prestance, avec des traits nobles
et énergiques, des façons aimables et une brusquerie
de bon aloi, il était aimé et admiré de ceux qui l'avaient
vu à l'œuvre. Esprit éclairé, comme président du
comité d'artillerie, il s'efforçait de donner confiance
dans le matériel existant, tandis qu'en secret il incitait
les généraux de Reffye et Trcuille de Beaulieu à créer
un canon se chargeant par la culasse pour remplacer
celui de 1858. Les expériences désastreuses des mul-
tiples essais tentés sur les canons Krupp, qui éclataient
tous, ne le décourageaient pas. Jusqu'au dernier jour
il prescrivit l'étude de la fabrication des pièces en
122 CATNROBERT
acier. C'est à lui aussi, après Napoléon III, à qui on
doit le perfectionnement et l'adoption du chassepot, le
meilleur fusil de cette époque.
On lui a beaucoup reproché son dévouement exa-
géré à l'empereur et de n'avoir eu d'autre critérium,
que cette phrase : « L'Empereur a dit cela, l'Empereur
le veut ainsi » Sa condescendance aux idées du sou-
verain était exagérée, et il eut quelquefois le tort, sur-
tout lors de la guerre de 1870, de ne pas lui dire toute
la vérité de peur de lui faire de la peine. Mais il faut
aussi le reconnaître : il eût été un excellent ministre
de la Guerre si le gouvernement autoritaire avait duré.
Napoléon III était, quoi qu'on en ait dit, et ses lettres
et ses notes manuscrites conservées au ministère de la
Guerre en sont une preuve éclatante, l'homme de beau-
coup le mieux renseigné sur l'armée et la nation alle-
mande, et personne, non plus, n'avait, autant que lui,
des idées aussi justes et aussi pratiques sur l'organisa-
tion de l'armée française et sur la préparation à la
guerre. Ainsi, l'Empereur était revenu six fois à la
charge auprès du maréchal Niel pour obtenir la création
permanente des corps d'armée tels qu'ils devraient
entrer en campagne, mais il s'était buté contre la téna-
cité irréductible de son ministre, tandis que, dès sa
première entrevue avec son successeur, le général Le
Bœuf, il le décida à commencer cette organisation qui
est aujourd'hui considérée comme la base fondamen-
tale de toute constitution d'armée. Malheureusement,
le gouvernement parlementaire, inauguré le 2 janvier
1870, arrêta net la réalisation du projet si cher à Napo-
léon III.
Le maréchal Le Bœuf est mort de désespoir, sans une
DIGNITÉ DU MAHÉCHAL LE BOEUF 123
récrimination, sans chercher à se disculper des accusa-
tions que lancèrent contre lui les véritables coupables.
Quel contraste entre sa dignité et la conduite de ceux
qui, après avoir demandé le désarmement du pays, et
avoir été la cause réelle de nos malheurs en ont profité
et en ont tiré honneurs, places, fortunes, ou ceux qui
n'ont cessé de remplir le monde de leurs récrimi-
nations et de leurs justifications plus ou moins Causses
destinées à rejeter sur les autres leurs propres fautes.
En arrivant au ministère, le général Le Bœuf com-
mença la constitution permanente des divisions de la
frontière, puis ordonna lesexpériences d'embarquement
en chemin de fer et fit cesser les réunions ridicules et
scandaleuses de la mobile telles que le parlement les
avait décidées contre l'avis formel du maréchal Niel.
Ces mesures étaient en cours d'exécution lorsque le
ministère parlementaire du 2 janvier entra en fonctions.
Le maréchal Le Bœuf eût désiré se retirer. Les nou-
veaux ministres de même ne voulaient pas de lui,
toute leur sympathie allant au général Trochu dont
l'Empereur ne se souciait pas depuis qu'il avait appris
à le connaître ; en conséquence, Napoléon III obligea le
maréchal Le Bœuf à rester et les nouveaux ministres à
le prendre parce qu'on pouvait avoir en son honnêteté
et sa droiture une confiance entière.
Dans les milieux militaires, autour de l'Empereur,
dans les bureaux de la rue Saint-Dominique, l'on
disait que le général Trochu n'avait pu être ministre
parce que, trop bavard, il eût discouru tout le temps et
n'eût pas laissé à ses collègues, presque tous avocats ou
orateurs diserts, le temps de parler assez longuement.
Ceux des nouveaux ministres qui étaient députés
124 CANROBERT
avant 1869, depuis trois ans, n avaient eu, à la Chambre
où ils siégeaient, qu'une seule idée : celle d'empêcher
la mise en état de défense du pays : le Moniteur est
plein de leurs discours éloquents, très éloquents, où ils
combattent toutes les mesures provoquées par le maré-
chal Niel : réfection des fortifications, transformation
de l'armement, fabrication des chassepots, etc. Et
malheureusement leur éloquence entraînait la Chambre
à repousser chacune de ces mesures indispensables.
On est stupéfait, lorsqu'on lit leurs discours, de l'igno-
rance où ils étaient de la situation tant au point de vue
militaire que diplomatique. Ainsi l'un d'eux affirmait
à la tribune que les officiers de la landwehr, en Alle-
magne, étaient nommés à l'élection par leurs hommes.
Un autre écrivait que lorsque « l'on désarmerait en
France, le parlement prussien demanderait, comme
le nôtre, pourquoi tant d hommes sous les armes et
tant de dépenses stériles. » Et M. Benedetti et les nom-
breux officiers d'état-major, envoyés en mission en
Allemagne, avaient beau affirmer que nos armements
étaient les seuls moyens de persuasion effectifs sur l'es-
prit du comte de Bismarck et sur l'opinion publique à
Berlin, le même ministre n'en revenait pas moins sans
cesse dans sa correspondance sur cette idée.
Un autre accusait notre pays de « vouloir troubler
la paix » ... « Le jour où la France, disait-il, ne pren-
dra plus les allures guerrières, l'Allemagne saura con-
traindre son souverain à mettre bas les armes... »
Aujourd'hui on ne peut comprendre comment les
ministres d'alors cherchaient à désarmer la France,
lorsque la guerre était en perspective dans tous les
esprits de l'un et de l'autre côté du Rhin. Comment,
M. DE BISMARCK INQUIET U5
malgré les avertissements réitérés de tous nos agents
et même ceux de la presse, car la Revue des Deux
Mondes et le Temps d'alors sont pleins d'articles docu-
mentés sur l'armée allemande et sur l'état d'esprit de
la cour, du parti militaire et du peuple, — ils ne s'aper-
çurent de rien de ce qui se passait le long de notre
frontière?
Jl en résulta que lorsque M. de Bismarck nous vit
bien engagés dans les mesures de désarmement, il pré-
para la mine qui devait éclater au moment propice.
M. de Bismarck, à la fin de 1869, commençant à
être inquiet des préparatifs du maréchal Niel, mettait
une sourdine à son arrogance : il attendait une occasion
favorable. Les ministres du 2 janvier la lui offrirent
comme il aurait pu la désirer, en désarmant d'une part,
et en déclarant la guerre pour un motif qui n'existait
pas et qui indisposa toute l'Europe contre nous.
Un des premiers actes du ministère parlementaire
fut de lancer une proposition de désarmement aux puis-
sances et, malgré le refus de la Prusse d'y répondre,
de déposer ensuite un projet de loi diminuant le contin-
gent annuel de 20,000 hommes.
L'Empereur, quoique sans cesse en proie à des crises
néphrétiques, s'opposa tant qu'il put à ces mesures de
désarmement. D'abord le 2 février 1870, il adressa
une lettre fortement motivée à M. Daru, ministre des
Affaires étrangères, pour le supplier de réfléchir et
de ne plus se laisser aller à un acte aussi dangereux.
Puis, comme malgré ses observations et ses prières les
ministres étaient irrévocablement décidés, l'Empereur
se décida à s'adresser aux députés et ta écrire à chacun
d'eux une lettre les suppliant, comme il l'avait fait avec
126 GANROBERT
M. Daru, de ne pas voter la diminution du contingent
proposée par lés ministres.
C'était anticonstitutionnel au plus haut chef que de
voir un souverain conseiller aux députés de voter contre
une proposition des ministres; aussi la lettre ne fut-elle
pas envoyée. On la retrouva dans les papiers des Tuile-
ries et on ne saurait trop la publier et en répéter les
termes, tant elle fait éclater la justesse de vue de Napo-
léon 111 en regard de la cécité de ses ministres.
« Le budget de la guerre, écrivait l'Empereur aux
députés, est toujours en butte aux attaques de ces
esprits à courte vue qui, pour se donner un vernis de
popularité, ne craignent pas de désorganiser notre
armée sans alléger notablement les charges budgétaires.
« En 1865 les pouvoirs publics exercèrent une véri-
table pression sur les ministres afin d'obtenir des réduc-
tions...
« La conséquence de ces mesures fut désastreuse. La
France ne put jouer un rôle digne d'elle au milieu des
événements (Sadowa) et notre considération dans le
monde s'en ressentit... Certes l'influence de la France
fut assez forte pour arrêter le vainqueur aux portes de
Vienne, mais sa voix eût été mieux écoutée si nous
avions été prêts à faire la guerre. Aussi le sentiment
national comprit bientôt le danger que notre pays avait
couru en négligeant son armée, et une année s'était à
peine écoulée depuis qu'on l'avait réduite pour écono-
miser 5 ou 6 millions, que la Chambre votait 280 mil-
lions pour reformer nos cadres, perfectionner notre
armement et mettre en état nos places fortes.
« Ainsi les réductions opérées en 1865 désorgani-
sèrent nos forces sans procurer d'économies notables.
BELLE LETTRE DE l/EMPEREUR 127
Elles nous obligèrent, en face de l'Europe armée, à
prendre une autre attitude que celle qui aurait con-
venu à la France.
«Mais il est des hommes auxquels l'expérience n'ap-
prend rien... En présence de l'Allemagne qui peut
mettre sur pied un million d'hommes exercés, on parle
encore de réduire les cadres . Nous allons comparer
l'armée française à l'armée de la Confédération du Nord
et en présence de notre infériorité, on renoncera, nous
en sommes convaincus, à affaiblir encore notre orga-
nisation militaire. »
Et le tableau que donne l'Empereur montre « que la
Confédération du Nord, en dehors de l'Allemagne du
Sud, a 900,000 hommes exercés à sa disposition.
« Que l'on compare... et que ion juge si ceux qui
veulent encore réduire nos forces nationales sont bien
éclairés sur les véritables inléiêts du pays! » termine
l'Empereur.
Le maréchal Le Bœuf était aussi opposé que l'Empe-
reur à une diminution de contingent : voici une note
rédigée de sa main le 30 mars 1870 : « Aujourd'hui;
en 1870, l'armée allemande possède 1,140,000 sol-
dats exercés et disciplinés. Ce chiffre est irrécusable
et ces troupes sont prêtes à entrer en campagne du
jour au lendemain, car elles sont aussi mobilisables
que possible. En regard et avec un contingent de
100,000 hommes, nous ne mettrons en ligne que
510,000 hommes... Ce chiffre de 510,000 hommes,
peut-on l'affaiblir? Le gouvernement ne le pense pas. La
réduction proposée abaisserait notre armée au chiffre
de 473,000 hommes. Pouvons-nous diminuer nos forces
militaires dans une telle proportion?
128 GANROBERT
— Non.
« La loi de 18f>8, conclut-il, avait pour but d'assurer
une augmentation de forces à la France : augmentation
reconnue indispensable par le Corps législatif lui-
même... Réduire nos forces et les ramener à ce qu'elles
étaient avant la promulgation de la loi serait une con-
tradiction et un danger. »
Devant la résolution irréductible de ses collègues, le
général Le Bœuf voulut se retirer et il en parla à l'Em-
pereur, mais celui-ci, malade, épuisé, le supplia tant,
que par dévouementil céda et il eut tort : il aurait du,
en se retirant, donner un avertissement au pays. Ses
collègues ne cessaient de lui affirmer qu'ils étaientsans
crainte et que « la guerre était pour longtemps ajour-
née » . Ces affirmations répétées, commentées avec élo-
quence, avaient fini par le persuader et « l'événement,
a écrit, dans ses notes, le général Jarras, détermina
chez lui une surexcitation fébrile qui troubla sa vue et
faussa son jugement. »
Le maréchal Canrobert, durant les derniers jours de
juin de 1870, alla conduire la maréchale à Vichy où
elle devait faire une saison. Le soir du 28 juin, après
l'avoir installée avec ses deux enfants, il rentra à Paris
où il était le surlendemain et où il faisait manœuvrer
des troupes toute la journée au camp de Saint-Maur.
Ce jour-là, 30 juin 1870, avait lieu, au corps législatif,
une séance fort importante à propos du contingent.
«Je t'engage à lire le discours de M. Thiers — » écri-
vait-il le soir à la maréchale. Rn el'fet, la discussion
avait porté sur la diminution de l'effectif. « Ne songez
pas à réduire le contingent ni 1 effectif. Je vous en
supplie au nom du pays, » s'était écrié M. Thiers, ce à
DINER CHEZ M. SCHNEIDER 129
quoi l'un des ministres avait répondu : « Si le gouver-
nement avait quelque inquiétude, il ne vous aurait pas
proposé une réduction de 10,000 hommes sur le con-
tingent. "
Le samedi 2 juillet, la Gazette de France annonçait
le soir la candidature du prince Léopold de Hohen-
zollern au trône d'Espagne. Le maréchal n'eut pas
sans doute connaissance de cette nouvelle, que du
reste aucun journal ne reproduisit le dimanche 3 juillet.
Dans sa lettre quotidienne à la maréchale, datée de ce
jour, le maréchal Ganrobert parle de ses enfants, de la
séance à la Chambre consacrée « à la pétition des princes
d'Orléans pour rentrer en France » ; mais il n'y pas un
mot de politique étrangère.
11 passa l'après-midi à Bonneuil chez ses cousins de
Marbot et rentra dans la soirée pour dîner chez le pré-
sident du Corps législatif, M. Schneider. « Le diner fut
agréable : outre la famille Schneider, il y avait l'ami-
ral Rigault de Genouilly, le maréchal Le Bœuf, E. de
Girardin, le ministre de l'Intérieur et des Beaux-Arts,
MM. Ghevandier de Valdrome et Maurice Richard et
leurs femmes. » On parla un peu de la candidature;
on considérait que ce n'était là qu'un bruit vague et
point sérieux, on s'occupa beaucoup plus de la mort de
Mme Achille Fould, veuve de l'ancien ministre, sur-
venue la veille.
Le lendemain les journaux donnent tous la nouvelle
de la candidature du prince Léopold de Hohenzollern
au trône d Espagne, et le Constitutionnel, l'organe atti-
tré du ministère, publie en première page un commu-
niqué qui a été certainement rédigé par le gouverne-
ment. Le maréchal envoie de suite le commissaire de
iv. 9
130 CANROBEUT
police de la place de Paris, M. Lozé, savoir à côté, au
ministère de la Justice, ce qu'il en est. Il revient très
rassurant : le ministre, M. E. Ollivier, est allé en Camille
passer toute la journée de la veille chez son ami M. Ade-
lon à Villenouvette près d'Arpajon, pour assister au
baptême dune cloche dont la jeune Mme E. Ollivier a
été marraine. Son chef de cabinet M. Philis était avec
lui, et dans la matinée, le prince Napoléon, sur le point
de partir faire une croisière dans les mers du Nord,
venu pour parler à son ami M. Ollivier, n'a trouvé à la
chancellerie que le sous-chef du cabinet M. Tanon.
Cependant le maréchal veut être au courant, et il se
rend à Saint-Gloud : « L'Empereur, quoique boitant,
écrit-il le soir à la maréchale, m'a paru bien portant. Il
m'a dit ne devoir aller cette année à aucune station
thermale. J'ai trouvé à Saint-Gloud les ministres,
MM. de Gramont et Ollivier que je suppose avoir été
appelés en dehors des séances du conseil, pour causer
de cette rumeur étrange et grave de l'élévation sur le
trône d'Espagne du prince de Hohenzollern. Il ne me
paraît pas possible que la Prusse nous enlace sur le
Rhin et les Pyrénées. J'aime donc à croire que c'est un
canard. Si le contraire était, je ne vois pas comment la
France pourrait laisser faire. » (5 juillet) .
Le lendemain et les jours suivants, il continue à
tenir la maréchale au courant.
« La question Hohenzollern, écrit-il le lendemain
6 juillet, a pris de graves proportions. Le garde des
sceaux, à la réception duquel j'ai été hier, m'a paru
envisager la question sous l'aspect le plus sérieux... »
(6 juillet.)
« Mes prévisions sur la candidature Hohenzollern se
CANDIDATURE HO H EN ZOLLERN 131
sont réalisées. La déclaration Gramont devant le
Corps législatif ne peut manquer d'amener la guerre,
si l'offre du maréchal Prim au prince de Hohenzollern
est consacrée par les Gortès. La situation est donc
dés grave, et tu dois voir que la Bourse l'a jugée
ainsi. » (7 juillet.)
a Ici, les personnes que je vois sont très partagées
davis. Les unes, et je suis du nombre, pensent qu'en
présence de l'attitude prise par le gouvernement fran-
çais et les députés, le roi Guillaume ne voudra pas se
lancer dans une guerre dont le patriotisme allemand
n'admet pas l'origine plus dynastique que nationale :
il attendra, pour faire la guerre, la remise sur le tapis
de questions purement allemandes et de nature à pas-
sionner les esprits.
a Quant au général Prim, il ne sera pas suivi par la
nation espagnole dont les intérêts sont intimement liés
à ceux de la France, sa seule voisine dans la bourse de
laquelle elle est obligée de puiser, et le simple bon
sens castillan soufflera sur ce projet d'un soldat plus
ambitieux personnellement que politique habile.
h Les autres, au contraire, pensent que l'entente
occulte des deux ministres prussien et espagnol, a pour
but rabaissement matériel et moral de la France qui
gêne leurs projets. «
a On ne peut se dissimuler l'inquiétude apportée par
cette crise.
« Si la guerre éclatait — c'est peu probable — la
France aurait immédiatement trois armées comman-
dées par l'Empereur. Chacune des armées, selon toute
apparence, seraient sous les ordres de Mac-Mahon,
Canrobertet Bazaine... Aucun ordre n'est encore arrivé
132 CANROBERT
du ministère pour les préparatifs à faire dans l'armée.
Ne t'inquiète pas trop... » (8 juillet.)
Il est une raison pour que la guerre n'éclate pas et
que le maréchal ne veut pas confier par lettre à la maré-
chale.
Le 8 juillet, après déjeuner, il a reçu la visite du
général de Montebello, avec qui il est intime. Le géné-
ral lui a raconté, en le priant de le garder pour lui,
qu'il a rencontré dans la matinée le docteur Nélaton,
qui a soigné, durant sa longue maladie, sa femme qu'il
a perdue il y a six semaines : le chirurgien lui a parlé de
l'incident Hohenzollern, et lui a dit : « Quant à sup-
poser la guerre, c'est inadmissible. L'Empereur est
malade, il lui serait impossible de monter à cheval, il
y a eu une consultation et c'est sérieux. » Et le général
de Montebello ajoute : « Ce que vient de me dire le
docteur Nélaton m'explique pourquoi l'Impératrice,
qui aimait beaucoup ma femme, quand elle venait la
voir pendant sa maladie, s'arrangeait toujours pour
arriver au moment des visites du docteur et avait avec
lui de, longs apartés qui m'intriguaient, et dont je ne
comprenais pas alors la raison : elle l'interrogeait sur
l'état de santé de l'Empereur. »
Le 9 juillet, le maréchal Ganrobert était invité à dé-
jeuner à Saint-Cloud. « C'était jour de conseil, et tous
les ministres y étaient, écrit-il en rentrant : l'un d'eux
m'a appris que la question Hohenzollern n'avait pas fait
un pas, et l'Empereur lui-même a daigné me dire qu il
attendait ce soir une communication du roi de Prusse
que Benedetti n'avait pu voir qu'aujourd'hui... Les
préparatifs se font au ministère, mais sur le papier, et
les avis sont toujours très partagés. » (9 juillet 1870.)
HÉSITATIONS 133
Le 10, le comte Vimercati, l'agent secret et intime
du roi Victor-Emmanuel qui, depuis un an, est chargé
de conclure un traité d'alliance, en dehors de la diplo-
matie officielle, vient voir le maréchal. « Il ne croit
pas à la guerre » , et le maréchal ajoute dans sa lettre :
« Une singulière chose, c'est que les Gortès peuvent
très bien ne pas nommer le prince de Hohenzollern et
il faudrait alors que la Prusse et son Roi cherchassent
un autre prétexte pour la déclarer. » Le maréchal ne
croyait pas dire si juste : M. de Bismarck voulait la
guerre, mais il ne se doutait pas que les ministres
français lui fournissaient à ce moment même, et contre
1 avis de M. Benedetti, le prétexte qui était sur le point
de lui échapper.
Le 1 1 juillet le maréchal résume ainsi la situa-
tion : « Nous n'avons reçu aucun ordre, mais tout est
préparé aux ministères de la Guerre et de la Marine
pour la formation des trois armées et de la réserve.
«J'aurai évidemment le commandement d'une des
armées, s'il y a la guerre. L'Empereur serait généra-
lissime et l'on prétend qu'il emmènerait son fils, ce
qui paraît excessif.
« Le roi Guillaume se montre assez facile sur l'affaire
Hohenzollern, mais il n'en est pas de même sur la
mise en demeure qui lui est faite ; la guerre serait
donc plus probable que la paix. Toutefois comme elle
aurait des conséquences décisives pour chaque belligé-
rant, on réfléchit beaucoup avant. »
Dans la soirée, le maréchal dîne seul avec ses deux
nides de camp lorsqu'un cavalier apporte un pli : une
dépêche chiffrée et confidentielle concernant des
mesures préparatoires : « Que les généraux soient à
134 GANROBERT
leur poste : que l'on s'assure, en secret et en bourgeois, de
la mise à jour des ordres d'appel. » Réellement si
c'est aussi discrètement que l'on agit et si les mesures
se résument à une simple vérification, la situation
n'est pas grave. Ainsi pensent le maréchal et ses aides
de camp.
Le lendemain (12 juillet) jusqu'au soir le maréchal
n'apprend rien : » Il paraît, écrit-il à sa femme, que
la réponse attendue est arrivée, et à l'heure qu'il est
(une heure de l'après-midi), l'Empereur est aux Tuile-
ries : — en ce moment de l'année les souverains habi-
taient Saint-Gloud — il ne peut manquer d'en sortir
une décision qui sera connue ce soir.
A 6 h. 55 pour confirmer sa lettre il envoie ce télé-
gramme à Vichy : « Ambassadeur d'Espagne reçu
dépêche père Hohenzollern : fils renonce couronne
d'Espagne : le duel est terminé pacifiquement. »
Après le dîner on annonce au maréchal la visite du
général Desvaux commandant la cavalerie de la garde.
11 a été vice-gouverneur de l'Algérie quand le maré-
chal de Mac-Mahon en était le gouverneur et il est resté
très lié avec lui; or le maréchal de Mac-Mahon a envoyé
il y a huit jours d'Alger à Paris le colonel Gresley —
depuis ministre de la Guerre — et actuellement chargé
à Alger des affaires arabes. Le général Desvaux a dîné
hier soir même avec le colonel Gresley au café d'Orsay
— sur le quai au coin de la rue du Bac : ils ont longue-
ment causé ; et le colonel Gresley a raconté qu'il avait vu
l'Empereur et le maréchal Le Bœuf et qu'il tient d'eux
que trois armées sont constituées sur le papier, pour
prendre de suite l'offensive sur Mayence et Cologne,
ou pour passer le Rhin au nord de Strasbourg et cou-
LE DUEL TERMINÉ PACIFIQUEMENT 135
per l'Allemagne du Nord des Etats du Sud, suivant que
nous aurons ou nous n'aurons pas d'alliances ; mais tout
ceci est vague. Au fond, l'impression du colonel Gres-
ley est que l'Empereur ne croit pas à la guerre. Le
général Desvaux ajoute que, ce matin même, il a été
voir à 8 heures à l'école militaire, son chef direct,
le maréchal Bazaine, commandant en chef de la garde
impériale et il lui a répété son entretien de la veille
avec le colonel Gresley, comme il le rapporte ce soir
au maréchal Ganrobert. Le maréchal Bazaine, après
l'avoir écouté, lui a confié qu'il était la première per-
sonne qui lui parlait des événements et des projets
éventuels du gouvernement, n'ayant pas, comme com-
mandant de la garde, reçu la circulaire prescrivant les
vérifications à faire en bourgeois et qui a été seulement
adressée aux commandants de territoires. Aussi se
refuse-t-il à croire à la gravité des circonstances. De
même le maréchal Ganrobert et le général Desvaux, en
se quittant le 1 2 j uillet au soir, sont convaincus qu'il n'y
a rien de grave et que la guerre n'est pas à craindre.
Le lendemain matin le maréchal lit les journaux et
demeure frappé de l'article de tète du Constitutionnel,
qui commence par ces mots : « Une victoire qui ne
coûte pas une goutte de sang » et où, après avoir
raconté le désistement du prince Léopold au trône
d'Espagne, M. Robert Mitchell qui signe l'article le
termine ainsi : « Nous ne demandions pas autre chose. »
Après information, il apprend que M. R. Mitchell
déclare avoir reproduit exactement les paroles que
M. Emile Ollivier chef du cabinet lui a dictées Ja
veille au soir, quand il est venu, comme d'ordinaire,
demander le mot d'ordre du ministre.
136 C AN ROBERT
Ainsi voilà le maréchal rassuré et il télégraphie à
9 heures 30 du matin à la maréchale : « Reçu ta lettre;
sois tranquille : Statu quo : préviendrai si nouveau
décisif : Guerre peu probable. »
La lettre qu'il reçoit de la maréchale ce jour-là le
chagrine parce que, impatiente et inquiète, elle parle
d'arrêter sa cure et de revenir à Paris avec ses enfants.
Elle a vu (dans la journée du 12) à Vichy M. For-
cade de la Roquette qui quittait le prince de La Tour
d'Auvergne : il l'avait trouvé alité, souffrant d hor-
ribles névralgies, fort préoccupé et trouvant que « les
affaires s'embrouillaient énormément; à son avis si
nous n'avions pas la guerre dans huit jours, nous l'au-
rions dans deux mois. La déclaration, a-t-il dit à M. de
Forcade, faite à la tribune m'a paru, à moi qui ne suis
pas dans les secrets du gouvernement, trop vive et trop
prématurée, ne permettant guère aux Espagnols et
aux Prussiens de reculer, et pour peu que ce soit un
prétexte que l'on a cherché pour faire la guerre sur
une question qui ne fût pas allemande, ce prétexte
est trouvé. Je voudrais bien qu'on ne me demandât
pas d'aller à Vienne en ce moment, car je suis hors
d'état de me mettre en route. »
Le maréchal Ganrobert dans l'après-midi se rend au
Sénat où l'on a annoncé une communication, et là, en
l'attendant, il répond de sa place à la maréchale :
« Ta lettre de ce matin se ressent de ton inquiétude.
Je comprends bien que les circonstances sont de nature
à attirer ton attention, mais je ne saurais trop te le
répéter, cela ne doit pas aller jusqu'à t'enlever le calme
nécessaire à ta santé pendant ta cure. » Au moment où
le maréchal en était là de sa lettre, le ministre monte
LE FOND ET LA FOKME 137
à la tribune et lit la déclaration annoncée que le maré-
chal écoute avec attention et qu'il résume ainsi dans un
télégramme qu'il envoie à Vichy : « Communication
aux Chambres : renonciation Hohenzollern annoncée
officiellement par ambassadeur d'Espagne ; négocia-
tions continuent, » puis se remettant à sa lettre inter-
rompue, il apprécie les déclarations ministérielles :
« La communication faite au Sénat par le gouverne-
ment n'a pas satisfait l'opinion même des sages séna-
teurs. L'ambassade d'Espagne prévient officiellement
le gouvernement français que le prince de Hohenzol-
lern n'acceptera pas la couronne d'Espagne. Quanta la
Prusse, on est en négociations avec elle et l'on ne
pourra informer le Sénat qu'après-demain vendredi de
leur résultat. Evidemment, on hésite des deux côtés à
déclarer la guerre : mais elle semble être dans l'air. Du
reste aucun préparatif ostensible n'a été fait de part et
d'autre. »
Le jeudi 14 juillet, le maréchal n'apprend rien de
positif. « Je t'ai adressé hier le résumé de la situation,
écrit-il dans la matinée, le prince de Hohenzollern
renonce conditionnellement au trône d'Espagne : le
Roi de Prusse prétend rester étranger à l'affaire. Il est
évident que Y amour-propre est en jeu des deux côtés et que,
d'accord sur le fond, on est loin de l'être sur la forme ! Ce
serait cependant lourd à porter une responsabilité de
guerre générale qui n aurait pas d'autre base. »
Ces idées de tant de bon sens ne devaient pas être
partagées par les ministres qui jugèrent moins lourde
que le maréchal la responsabilité de la guerre. Mais lui,
il ne peut croire encore à la rupture, et le soir il télé-
graphie : 9 heures 15 du soir : « Malgré grande baisse
138 G AN ROBERT
et grands bruits de guerre, situation est plus pacifique
que belliqueuse. »
Toute cette journée du 14 juillet, il l'a passée au
camp de Saint-Maur près de Vincennes, à faire
manœuvrer ses troupes. Il est rentré vers 5 heures, et
il finit de dîner à 8 heures et demie du soir. Le voile
se déchire alors tout d'un coup : un officier lui apporte
l'ordre de préparer le départ des divisions de l'armée
de Paris et de leur faire distribuer des effets de cam-
pement.
Quarante-huit heures après, devant la mauvaise
volonté de l'intendance, il devra se plaindre au ministre
qui, le 17 juillet, lui écrira pour couper court aux
difficultés que ce service met à la mise sur pied de
l'armée : «Tout fonctionnaire de l'intendance qui refu-
sera aux troupes le matériel ou les moyens dont elles
auront besoin pour se mettre en route, sous prétexte de
formalités réglementaires, sera puni d'une façon exem-
plaire. »
Le lendemain du jour de Tordre de départ des
troupes de Paris, le 15 juillet, le maréchal va à la
Chambre des députés et assiste d'une tribune à la
séance, et il écrit le soir à la maréchale : « L'opposition
a cherché à prouver que le gouvernement français avait
amené la guerre et nos ministres qui sont peu hommes
d'État n'ont pas avancé les affaires. Je suis sorti avant
la fin de la séance sous une fâcheuse impression. »
C'était le jour où M. Thiers, hué par la majorité, avait
cherché à empêcher la rupture et où il avait dit :
« Voulez-vous que l'Europe dise que le fond était
accordé, et que, pour une question de forme, vous vous
êtes décidés à verser des torrents de sang... il y aura
C'EST LA G ERRE 139
des jours où vous regretterez votre précipitation... et
quant à moi je décline la responsabilité dune guerre
aussi peu justifiée. »
Ce à quoi M. E. Ollivier répondit par la fameuse
phrase : « Nous acceptons notre responsabilité d'un
cœur léger. »
Toute la soirée de la veille, il y avait eu des
-manifestations sur les boulevards, et des bandes nom-
breuses étaient passées place Vendôme. Pour la soirée
du 15, on annonçait de nouvelles démonstrations et
des illuminations générales, a Ce n'était pas ainsi
qu'on devait se préparer à une chose aussi grave que
la guerre. »
Tard, il télégraphie à la maréchale que les trois
armées dont il a parlé n'existent plus. Il y a 8 corps
dont le 6 e sera commandé par lui.
Sur cette dépèche qu'elle reçoit dans la nuit, la
maréchale prend avec ses enfants le premier train,
et descend le 16 au matin à l'hôtel du l ei corps
d'armée place Vendôme, où tout est en mouvement.
Tandis que le maréchal embrasse ses enfants et sa
femme, le commandant Boussenard parcourt tous les
bureaux du ministère de la guerre pour savoir comment
est composé le 6 e corps et obtenir le général Letellier
Valazé, que le maréchal Ganrobert estime particulière-
ment, comme chef d'état-major : il demande aussi
pour le maréchal « un aide de camp : le capitaine
Grosjean; « bon et solide, très dévoué et toujours prêt
à tout » , et un jeune officier d'ordonnance de cava-
lerie, M. Baudens, lieutenant de hussards, « charmant
jeune homme, un peu délicat, mais désireux de bien
faire » .
140 CANROBERT
Rue Saint-Dominique, au cabinet du ministre, le
commandant Boussenard trouve l'état-major général,
«oit 30 officiers d'état-major de tous grades, dans une
salle, travaillant sur des pupitres de bois blanc, comme
des collégiens à l'école primaire, et, à côté, un lot de
mobiles servant de secrétaires. Tout le monde est ahuri
de la décision qui supprime les trois armées constituées
depuis 1867, et qui oblige à un long travail pour cons-
tituer sur des bases normales les 7 corps et la garde.
L'archiduc Albert a mis une telle insistance pour
obtenir cette transformation que, quelque intempestive
qu'elle soit, l'Empereur a cédé. Le commandant Bous-
senard peut au moins connaître la composition du
(3 e corps : quatre divisions d'infanterie et une de cava-
lerie : le tout devra se réunir au camp de Ghâlons.
L'état-major du maréchal se composera ainsi : général
Henry, chef d'état-major; général Borson, sous-chef;
commandants Roussel et Gaffarel; capitaines Leps, de
Valin, Aubry, Grosjean, attachés à l'état-major.
Le commandant Boussenard eut beau insister : on lui
refusa le général Letellier-Valazé; il avait déjà un com-
mandement qu'on ne voulait pas lui enlever. Il appre-
nait cependant que le général Osmont ayant été dési-
gné comme chef d'état-major du maréchal Bazaine
avait été remplacé par le général Manèque sur la
demande du maréchal Bazaine, qui invoquait pour
obtenir cette mutation des engagements pris antérieu-
rement par lui vis-à-vis du général Manèque.
Aussi le maréchal Ganrobert fut mécontent de
n'avoir point avec lui un collaborateur de son choix, et
de se voir traité sur un pied tout différent que son
collègue le maréchal Bazaine.
LE GENERAL HENIIY 141
Mais il était encore plus ennuyé de la désignation
du général Henry, car s'il ne le connaissait pour ainsi
dire pas, aucun choix cependant ne pouvait lui être
plus désagréable. Depuis la guerre de Grimée, le prince
Napoléon avait déblatéré tant qu'il avait pu contre le
maréchal Ganrobert qui le considérait comme sa bête
noire, et le général Henry ayant été attaché à l'état-
major du prince et même ayant fait auprès de lui fonc-
tion de sous-chef d'état-major en Italie en 1859, le
maréchal eût voulu à toute force ne pas avoir quel-
qu'un qu'il considérait comme l'intime d'un ennemi
aussi violent que le prince Napoléon. Il eût souhaité,
et ce n'était que raisonnable, choisir lui-même comme
chef d'état-major quelqu'un qui eût sa confiance, avec
qui il eût pensé tout haut, et à qui il eût communiqué
la moindre de ses idées : tels avaient été avec lui le
général de Martimprey en Grimée et le colonel de Sen-
neville, tué à Magenta, en Italie.
Le général Henry était un beau soldat. Avec ses
longues moustaches, sa haute taille, droite, bien prise,
ses larges épaules, on l'eût pris pour un cent-garde
ou un tambour-major. Honnête homme, patriote, né à
Metz dont il connaissait bien les environs, il était actif
et bon garçon, malheureusement sans éducation pre-
mière, « criard insupportable » , sans tact, souvent
grossier, il conservait toujours l'aplomb de la blague
qui lui avait tant servi dans sa carrière. Il connaissait
le service, mais ce n'était pas un esprit élevé, capable
d'idées générales ni d'aucune inspiration et souvent il
oubliait de donner des ordres ou de prendre des pré-
cautions qui ressortaient de son initiative. Si ses rela-
tions avec le maréchal furent correctes, s'il sut à peu
142 CANKOBEUT
près assurer l'exécution des ordres, jamais toutefois la
confiance qui eût été nécessaire n'exista entre eux.
Le colonel Borson, tout l'opposé du général Henry,
grand, très mince, droit, avec une figure régulière,
un regard et des façons aimables, était la distinction
et la modestie même : sa vie est un vrai roman.
Quoique italien on l'admit à l'école polytechnique;
entré ensuite dans l'armée piémontaise, il fut aide de
camp de Tcharnowski, ce vétéran de l'insurrection polo-
naise de 1831 que Charles Albert et les Italiens peu
confiants dans leurs propres généraux avaient appelé à
commander l'armée de l'indépendance en 1849. Il
assista à ses côtés à la bataille de Novare, et le soir il
était encore avec lui, derrière Charles-Albert, lorsque
celui-ci signa son abdication. Depuis député au parle-
ment de Turin, sous la présidence de Rattazzi et le
ministère de Cavour, il était devenu chef d'état-major
du général Castelborgo et ensuite aide de camp du roi
Victor Emmanuel en 1859. En 1860, il opta pour la
France et entra dans l'armée française où, depuis trois
ans, il était chef du service géographique du dépôt de
la guerre.
En raison de sa timidité, le colonel Borson malmené
sans raison par le général Henry chercha à s'éloigner
de lui ; et pour échapper à ses grossièretés il quitta l'état-
major du 6 e corps tout de suite après les batailles de Metz.
Le général Borson vit encore à Chambéry, ses che-
veux et sa moustache sont maintenant d'un blanc
d'argent, mais sa taille ne s'est pas courbée et il
demeure aussi affable, aussi intéressant et cultivé qu'il
était aux jours de Novare, de Palestro, de Rezonville
et de Saint-Privat.
L'ETAT-MAJOM 143
Voici maintenant quels étaient les autres officiers de
létat-major du 6 e corps.
Le commandant Gaffarel était grand, avec des traits
réguliers, « bon garçon, débrouillard, actif, ayant le
feu sacré, militaire dans l'âme, connaissant le métier
et le faisant bien, mais criant un peu trop après les
hommes » ; toujours de bonne humeur, il répétait sou-
vent : a la chasse est le plaisir des Rois; la guerre est
le plaisir des Dieux. » Avec son entrain communicatif,
son esprit militaire de bon aloi, c'était un type pari-
sien un peu frivole, mais « excellent camarade » .
Le commandant Roussel, «très vigoureux et bel offi-
cier, presqu'un géant, intelligent, instruit et travailleur,
utile et dévoué : il montait bien à cheval et savait rem-
plir les missions les plus délicates avec tact et habileté » .
Le capitaine Grosjean, bon officier, montant égale-
ment aussi bien à cheval, était actif et toujours prêt à
marcher; le maréchal l'avait demandé, nous l'avons vu,
comme aide de camp en raison de l'estime qu'il lui
portait.
Le capitaine Aubry, doué d'une jolie tournure, était
zélé, connaissait bien son métier : « sert bien, il est
très estimé, très aimé, homme du monde accompli »
Ainsi est-il qualifié par le maréchal Ganrobert.
Le capitaine Leps, instruit, intelligent, malheureu-
sement très myope et délicat, atteint de dysenterie
après les batailles il demeura longtemps à l'hôpital.
Le capitaine de Valin également d'une faible constitu-
tion, toujours triste, vivait à l'écart; peu au courant,
l'on comptait peu sur lui.
A coté de l'état-major était le cabinet composé du
premier aide de camp, commandant Lonclas qui avait
144 GANROBERT
la confiance entière du maréchal et de la maréchale et
qui la méritait : c'était un homme du monde, d'un
caractère sûr, droit, plein de tact, calme, dévoué corps
et âme cà son chef qui n'avait pas de secrets pour lui.
Le deuxième aide de camp, le commandant Bousse-
nard : était bel officier, grand, droit, fortement char-
penté au moral et au physique : avec un caractère tout
d'une pièce, des convictions arrêtées et fermes et des
idées élevées, il était très instruit, très laborieux et
actif, trouvant moyen malgré son travail assidu d'aller
dans le monde, de le connaître et de porter sur les
gens des jugements justes : avec lui jamais de réticence,
il disait au maréchal ce qu'il pensait et ce que son juge-
ment et sa conscience lui dictaient. Quelquefois le ma-
réchal lui en voulait quelque peu mais il revenait vite :
Le commandant Boussenard eut le bras emporté à
Rezonville, ce qui priva le maréchal d'un conseil éclairé
et indépendant.
Le général Boussenard, après avoir commandé les
13 e et 5 e corps d'armée, vit retiré à Ghamplite dans la
vieille demeure de sa famille où il s'est entièrement
consacré à l'étude et à la charité.
Les officiers d'ordonnance étaient : le capitaine de
Randal de l'artillerie et le lieutenant de Reynics de l'in-
fanterie, le gendre du général de Gondrecourt le vieil
ami du maréchal Ganrobert : tous deux étaient des gen-
tilhommes dévoués au maréchal, bons officiers, actifs,
intelligents et tous deux lui ont rendu de grands ser-
vices.
Le 21 juillet, dans la soirée, le maréchal reçut dans
le grand salon de l'hôtel de la place Vendôme les offi-
ciers de son état-major. Le général Henry les pré-
DEPART DU MARECHAL CANROHERÏ 145
senta : il leur serra la main, leur dit quelques pa-
roles et tous se retirèrent satisfaits de cette entrevue
et comme il faisait une chaleur étouffante, avant de se
séparer, il s'attablèrent au café qui se trouvait à l'angle
de la rue Gastiglione et de la rue Saint-Honoré et ils
devisèrent encore quelque temps sur leur avenir qui
leur paraissait brillant.
Le 22 le maréchal donna « place Vendôme » un
dîner intime à MM. et Mmes de Bourgoing et Vandal
et à ses aides de camp et officiers d'ordonnance. Le
maréchal offrit le bras à Mme Vandal et le comman-
dant Boussenard à Mme de Bourgoing^ et lorsque trois
semaines plus tard, la baronne de Bourgoing apprit
que le commandant Boussenard venait d'avoir le bras
emporté, elle fit la réflexion qu'elle était la dernière
dame à qui il l'avait offert.
Le 24 au soir le maréchal quitta Paris. La veille
l'état-major était parti avec tous les chevaux. Il s'em-
barqua à 8 heures à la gare de l'Est où il fut acclamé par
une foule, considérable qui gênait le service en encom-
brant les cours et les quais. La maréchale l'accompagna
jusqu'à son wagon et lui fit ses adieux au moment du
départ. Le maréchal avait avec lui le commandant
Lonclas et le médecin Quesnoy, son vieil ami dévoué
qui avait fait la guerre à ses côtés en Grimée et en
Italie.
A minuit et demi le train entrait en gare de Ghàlons
et aussitôt à terre le commandant Lonclas s'aperçut
qu'aucune voiture n'attendait le maréchal pour le con-
duire au camp : il avait cependant écrit au général de
Linières qui commandait le département de la Marne
pour en avoir une : il lui fallut donc courir en ville,
iv. 10
146 GANROBERT
au milieu de la nuit : après avoir cogné à plusieurs
portes, il découvrit devant une auberge l'omnibus qui
faisait, pendant le jour, le service de la ville au camp :
mais le cocher dormait, il fallut le réveiller et faire
atteler; à 2 heures et demie le maréchal installé dans
la guimbarde se dirigeait sur le camp et descendait à
4 heures, au quartier général où il trouvait un lit tout
préparé dans lequel il se mettait et il s'endormait sans
plus attendre, pendant qu'on hissait le drapeau au mât
du quartier général.
CHAPITRE VI
LE CAMP DE CHALONS
A 9 heures le maréchal eut un rapport des géné-
raux, des chefs de corps et de services. Dans l'après-
midi il visita le camp, l'hôpital et les magasins, et cons-
tata que le 2 e corps, en partant, les avait vidés, et que
Ton manquait du nécessaire.
« Naturellement, je travaille beaucoup, écrit-il le
soir à la maréchale ; ça ne m'empêche pas de penser
à toi et à nos chers enfants. »
Les 26 et 27 furent employés à organiser, à voir un
à un tous les corps et détachements déjà arrivés; le 28
le maréchal reçut un avis de se rendre à la gare de
Chàlons où l'Empereur devait passer vers 2 heures. Il
partit en voiture avec ses aides de camp et trouva sur
le quai, au milieu de la foule, M. Sohier, préfet de
la Marne, et Mme Sohier, avec qui il causa. Lorsque
le train impérial entra en gare, à 2 heures, le maré-
chal monta sur le marchepied du wagon, parla avec
l'Empereur qui était tout fier et heureux d'avoir le
Prince Impérial avec lui. « L'Empereur a été très gra-
cieux, écrit-il le soir, je n'en dirai pas autant du prince
Napoléon dont l'air toujours renfrogné ne s'était pas
éclairci pour la circonstance. »
La foule enthousiaste acclama beaucoup l'Empereur,
148 C AN ROBERT
Le souverain parti, le maréchal alla faire visite à M. et
Mme Sohier, au général et à la marquise de Linières,
puis il rentra au camp à G heures par une pluie battante.
Dans la nuit du 28 au 29, à 3 heures, tout le quar-
tier général fut réveillé par un mouvement et un bruit
imprévu. La maréchale venait d'arriver au camp avec
sa fille Glaire, âgée de 5 ans, et sa vieille femme de
chambre de confiance Augusta. Le maréchal un peu
surpris accueillit d'abord fraîchement sa femme, puis
heureux de revoir sa fille, il fit organiser une chambre
à deux lits pour les nouveaux venus et tout le monde
se recoucha. Le lendemain matin, à 10 heures, un offi-
cier de lanciers, le lieutenant de Forsanz, se rendant
chez le maréchal vit sur la pelouse qui s'étendait
devant le quartier général une petite fille cueillant des
fleurs. Il s'avança vers elle : «Que faites-vous là, made-
moiselle? » — « Je cueille un bouquet pour papa » ,
lui répondit Mlle Glaire Ganrobert. Et le lieutenant
entra dans le cabinet du maréchal qui, ayant besoin
d'un officier d'ordonnance de cavalerie, se l'attacha
séance tenante. Le lieutenant de Forsanz, depuis
général de division, grand, mince, aux traits régu-
liers, aux façons de gentilhomme, était un vigoureux
cavalier, en même temps qu'un rédacteur hors ligne et
très instruit; c'était par-dessus tout un esprit élevé, un
cœur dévoué qui, de ce jour, s'est attaché au maréchal
et ne lui a jamais manqué. En retraite maintenant, il
passe une partie de l'année dans sa ravissante propriété
de Kervolongar, près de Morlaix, en Finistère, et l'hiver
en Algérie.
Le même jour, le maréchal incorporait aussi dans
l'état- major du 6 e corps un jeune lieutenant stagiaire au
LA MARECHALE AU CAMP 149
I er lanciers, le lieutenant Ghamoin, actuellement géné-
ral et commandant de la l re division d'infanterie à Lille,
alors encore imberbe, et le plus jeune de l'état-major;
on l'appelait « le petit Ghamoin. » Ses chefs et ses
camarades le trouvèrent charmant, de bonne humeur,
plein du feu sacré, ardent, l'œil ouvert à toutes choses,
très intelligent et très fin observateur.
Dans l'après-midi, le maréchal passa son temps avec
le commandant Lonclas à recevoir les trois premiers
bataillons de mobiles de Paris qu'on envoyait au camp,
« à leur grand mécontement et au nôtre, » comme
l'écrivait le commandant Lonclas. Vers 3 heures et
demie, une dépêche de Metz du maréchal Le Bœuf,
major-général de l'armée, demandait quand le 6 e corps
pourrait se porter en avant. A 4 heures et demie le
maréchal Ganrobert répondait que les deux divisions
arrivées au camp, et celle de Soissons, pouvaient se
mettre en route le 1 er août, mais sans ambulance, ni
artillerie de réserve, ni munitions, ni vivres, ni voitures.
Avait-on à Metz, autour de l'Empereur, arrivé la veille,
28 août, le projet de prendre l'offensive? La demande
du major-général tendrait à le prouver.
Dans l'après-midi du 29 août, pendant que le maré-
chal travaillait, le commandant Boussenard, dans la
calèche du maréchal, faisait à la maréchale et à sa fille
les honneurs du camp où elles se trouvaient pour la
première fois.
La maréchale était venue afin de s'entendre avec le
maréchal sur des questions privées. Elle ne pouvait
rester à l'hôtel de la place Vendôme qu'occupait main-
tenant le maréchal Baraguay-d'Hilliers ; il lui fallait
donc quitter ce local et en enlever le mobilier : il fallait
150 CANROBERT
aussi prendre des dispositions en cas de revers : toute-
fois la maréchale se montrait très ferme; elle envisa-
geait les choses avec calme et jugement, sans faire
aucune pleurnicherie, ce que remarqua le commandant
Boussenard.
Le lendemain le maréchal reconduisait, en compa-
gnie du commandant Lonclas, la maréchale et sa fille
Claire à la gare où le train parut avec deux heures de
retard. En revenant, il causa à cœur ouvert avec son
aide de camp, et lui dit qu il avait déjà été contraint de
se rendre compte de l'incapacité où étaient plusieurs de
ses généraux et de ses colonels à faire campagne. Il
faudrait donc suppléer à leur insuffisance dans la mesure
du possible, s'il ne pouvait obtenir leur remplacement.
Sans doute quelques-uns de ceux auxquels le maré-
chal faisait allusion eurent le même sentiment que lui
sur leur état moral et physique, car dans les 15 jours
qui suivirent, et avant l'entrée du corps d'armée en
action, deux généraux et un colonel demandaient à être
relevés de leur commandement pour cause d'infirmités
ou de maladies.
Le dimanche 31 juillet, dans l'après-midi, le maré-
chal Ganrobert passa en revue la totalité des troupes
présentes au camp de Chàlons et les fit défiler devant
lui. Leur allure et leur tenue lui donnèrent satisfac-
tion : au contraire la présence des six bataillons de
mobiles de Paris déjà arrivés commençait à l'inquiéter,
et il écrivit au ministre le 31 au soir, après la revue des
troupes de ligne, pour lui exposer « l'inconvénient de
leur concentration et du dénuement dans lequel on les
laissait. »
Ces bataillons étaient partis de Paris dans un désordre
MAUVAISE TENUE DES MOBILES 151
inouï. Que ce fût de la caserne de Lourcine ou de la
Tour-Maubourg, où ils avaient été réunis, ils avaient
traversé la capitale comme une descente de la Gour-
tille. Le chef de bataillon à cheval, précédé d'un
groupe mêlé de tambours et de clairons et suivi de la
cohue de ses hommes, avait paru, sur le passage des
colonnes, être une victime conduite à l'abattoir. La
masse des mobiles, les vareuses déboutonnées, chan-
tant, hurlant, lançant des quolibets ou des obscénités
aux promeneurs arrêtés pour les regarder, avaient
écœuré et attristé tous ceux qui les avaient vus.
Au fur et à mesure que l'on s'était approché de la
Villette, où devait avoir lieu l'embarquement, les
bataillons s'étaient égrenés; des groupes, des escouades
étaient entrés dans des cabarets, si bien que toutes les
guinguettes des environs de la gare étaient pleines le
soir et qu'il avait fallu des patrouilles jusqu'à minuit
pour ramener les retardataires et transporter les
ivrognes.
Les officiers et les sous-officiers suivaient leurs
hommes, n'osant rien leur dire. Comment auraient-ils
pu faire autrement? La plupart, nommés de la veille,
ne connaissaient pas leurs subordonnés , ignoraient
tout du métier et tout particulièrement l'art de se faire
obéir et d'imposer le respect de la discipline.
La sarabande commencée durant la traversée de Paris
s'était continuée en chemin de fer, et un mobile com-
plètement ivre, gesticulant et dansant sur le toit d'un
wagon pendant la marche du train, avait eu la tête
emportée par la voûte d'un tunnel.
Au camp rien n'avait été préparé pour les recevoir.
On les avait amenés sur les emplacements occupés
152 CAN110BERT
15 jours auparavant par le 2 e corps qui les avait
laissés pleins d'ordures et d'immondices 11 leur avait
fallu d'abord nettoyer leur campement; c'était du
reste avec les corvées la seule occupation qu'on leur
donnât, car ils n'avaient pas de fusils et on ne pouvait
leur faire faire aucun exercice : ils traînaient alors
désarmés, par bandes, en tenue honteuse, à travers
le camp et dans les rues de Mourmelon, s'arrêtant
dans les nombreux cabarets des alentours, et le soir,
ils terminaient leur journée dans les maisons de
débauche ou bien, envahissant les « beuglants » , ils
chantaient à tue-tête répétant en chœur les couplets
des chansons patriotiques ou ordurières que glapissaient
d'une voix éraillée des filles aux toilettes décolletées et
de couleur criarde.
Quelques-uns allaient plus loin, ils abattaient les
monuments du camp, brisaient les meubles dans les
établissements où ils allaient, certains même maltrai-
taient les habitants et une bande de trois d'entre eux
pénétrait, le dimanche 3 1 juillet, dans la boutique d'un
boucher nommé Bouvet, où le premier entré s'empa-
rant d'un couteau resté sur l'étal se mit à hurler, en
le brandissant. « Vous avez tous voté oui au plébis-
cite ; pour vous punir nous allons tuer l'un de vous;
autant toi qu'un autre. » En même temps un autre,
apercevant la fille du boucher, allait à elle, la frap-
pait et la jetait par terre d'un coup de pied. Le bou-
cher, avec une grande présence d'esprit, la releva et
l'emporta dans ses bras jusqu'à l'arrière-boutique dont
il ferma la porte à clef, et sortant ensuite par derrière, il
appela du secours, ce qui effraya les trois vauriens qui
s'enfuirent.
KEVUE DES MOBILES 153
Ces faits, connus du maréchal, le peinaient, et il vou-
lait ramener au devoir et aux convenances ces écer-
velés. Il venait de sentir, à la revue des troupes de son
corps d'armée, que les quelques paroles qu'il avait lan-
cées, en passant devant le front des régiments, avaient
été au cœur de ceux à qui il les adressait; aussi pensa-
t-il qu'il aurait le même ascendant sur les mobiles :
n'avait-il pas la réputation d'être le chef le plus rempli
de sollicitude pour le soldat, celui qui cherchait tou-
jours à assurer son bien-être; la démarche qu'il tente-
rait auprès de ces jeunes gens leur prouverait qu'on s'in-
téressait à eux etqu'on s'occupait d'améliorer leur sort.
Le soir le maréchal, après un dîner de seize couverts
auquel étaient invités tous les généraux présents,
annonça à ses aides de camp son projet. Le comman-
dant Lonclas eut beau faire des objections, le maréchal
était décidé, et les ordres furent donnés aux mobiles
de se former, le 1 er août, à 5 heures du soir, sur le
front de bandière, pour être passés en revue.
A l'heure dite, le maréchal monta un cob très solide
({ue le commandant Boussenard lui avait acheté
3,000 francs de M. de Soubeyran, et suivi de ses aides
de camp, de l'état-major du corps d'armée, de celui
des deux divisions présentes et d'un escadron de lan-
ciers, il se rendit au camp des mobiles. Il passa au pas
devant le 1 er , le 2 e , le 3 e et le 4 e bataillon, deman-
dant de temps en temps comment étaient leur soupe et
leur couchage, ajoutant qu'il s'inquiétait de les savoir
mieux installés et qu'il avait écrit en conséquence. Jus-
qu'au 5 e bataillon, aucun murmure; les mobiles, inter-
rogés, répondaient poliment dans la position militaire,
le képi à la main.
154 CAINRORERT
Mais à hauteur du 5 e bataillon, ayant demandé :
« Gomment est votre soupe? » un mobile répond par
une grossièreté. Le maréchal répète la question : des
murmures, des cris d'animaux se font entendre et dans
le charivari bruyant qui s'élève on distingue une injure.
Fixant le mobile qui l'a proférée, le maréchal lui dit :
« Vous insultez un maréchal de France. » Le comman-
dant de gendarmerie Boutard, prévôt du corps d'ar-
mée, pique alors sur le mobile et le saisit; les cris con-
tinuent et les rangs se disloquent; c'est maintenant
une foule sans frein ; des mobiles appartenant aux pre-
miers bataillons déjà passés en revue, et qui ont rompu
leur rang, accourent au bruit et au mouvement qu'ils
augmentent.
A cet instant, un groupe apparaît au bout du camp,
ce sont d'autres mobiles qui reviennent de corvée en
sarrau ou en tenue débraillée; ils voient de loin l'état-
major et l'agitation qui s'élève autour; ils se mettent
à courir : ils arrivent bientôt échauffés dans leurs vête-
ments en désordre, gesticulant et criant à leur tour.
Le maréchal est entouré et de toutes parts s'élèvent des
cris : «A Paris! A Paris! » Le maréchal toujours imbu
de ses souvenirs classiques va aux plus excités, et
comme César à ses légions révoltées, leur dit en éten-
dant sa main vers l'Est : « L'ennemi est là... A Paris,
mais si on vous y envoyait vous refuseriez, d'obéir; c'est
à la frontière, à l'ennemi, que vous voulez aller... »
Ces paroles, au lieu de calmer les mutins, les exci-
tent. L'un d'eux en criant : « A Paris ! à Paris ! » saisit
la bride du cheval du maréchal qui se dégage par une
volte. Des pierres et des mottes de terre sont lancées
sur le groupe de l'état-major; un lancier est jeté à bas
GUIS ET SEDITION 155
de son cheval par un projectile et une paillasse que
portait un des hommes de corvée, jetée en l'air, vient
tomber dans les jambes du cheval du maréchal qui la
piétine.
Les cris, les hurlements, les piaulements font un
charivari immense et disparate que dominent par
moment les cris de « A Paris! A Paris! » répétés en
cadence par des milliers de voix sur l'air des Lampions.
Voyant que rien n'agit sur ces exaltés, et que les
cris séditieux et les injures se mêlent aux blagues et
aux cris divers, le maréchal, enserré de près, ordonne
aux lanciers de charger et lui-même, poussant son
cob vigoureux en avant, se fait faire place, et s'en va
suivi de son état-major. Et tandis qu'il s'éloigne, l'on
entend encore longtemps ets'affaiblissantce cri répété :
m A Paris! A Paris! » Il rentre furieux à son quartier :
« Ils ont manqué de respect à un maréchal de France!
qui venait, sans y être obligé, s'enquérir de leurs
besoins... » puis ces quelques mots lâchés, il demeure
silencieux et se meta table avec ses aides de camp.
Tandis qu'il dîne, les commandants des mutins
conduits par le lieutenant-colonel Rambaud se pré-
sentent au quartier général pour exprimer au maréchal
leurs regrets et lui offrir leur démission. Le maréchal
les reçoit et sait leur faire comprendre que bien au
contraire, au lieu de se retirer, le devoir et l'honneur
exigent qu'ils restent à leur poste.
Le dîner continue triste; personne ne parle ; on est
sur le point de quitter la table quand l'officier du poste
accourt : une troupe est en marche vers le quartier
général avec des torches de paille et des lanternes véni-
tiennes; il a fait sortir ses hommes; mais la troupe qui
156 GANROBERT
s'avance parait nombreuse et ce sont sans doute les
mutins qui viennent jusqu'ici ; on envoie une patrouille
les reconnaître; ce sont bien des mobiles, mais sans
mauvaise intention; au contraire, ils ont été indignés
de la conduite de leurs camarades et ils viennent avec
des officiers prier le maréchal d'oublier la scène de
l'après-midi et le prier de mettre le feu en signe de joie
à un mannequin de paille qu'ils ont confectionné et qui
figure Bismarck.
Ce n'était pas seulement la discipline et l'esprit mili-
taire qui manquaient à la partie même la mieux inten-
tionnée de la mobile : le bon sens et le tact leur fai-
saient autant défaut! Ainsi en est-il toujours des
troupes levées à la hâte.
Prévenu par le chef de la patrouille, le maréchal
envoya dire aux manifestants que des soldats ne pou-
vaient pas se livrera des manifestations de quelque ordre
qu'elles fussent et que s'ils avaient des réclamations à
faire ils devaient les transmettre par voie hiérarchique :
en attendant ils n'avaient qu'à retourner à leur camp.
Ces manifestants, qui avaient bonne intention, ne firent
aucune difficulté pour obéir et allèrent se coucher.
Le soir même le maréchal écrivait lui-même, de sa
grosse écriture, une lettre au ministre où il demandait
la dispersion de ces bataillons dans des places fortes :
puis il envoya à Paris le capitaine Grosjean qui avait
assisté au tumulte pour en rendre compte et aussi pour
insinuer au ministre, si la loi le permettait, l'incorpo-
ration des bataillons de mobiles dans les régiments de
ligne, comme ça se pratiquait en Prusse pour la Land-
wehr avant 1860 ; puis il envoya une lettre au major-gé-
néral que le secrétaire d'état-major Rochet actuellement
MANNEQUIN DE PAILLE 157
membre du conseil de Tordre des avocats de Paris,
emporta à Metz.
Le lendemain matin le maréchal crut devoir en plus
envoyer à l'Empereur le commandant Lonclas : « Vous
devez partir le plus vite possible à Metz où vous verrez
l'Empereur et lui direz ce qui s'est passé et lui deman-
derez d'isoler les mobiles dans les places fortes, et
qu'on les incorpore ensuite, si c'est légalement pos-
sible, dans des régiments. » A 10 h. 50 le comman-
dant Lonclas quitta le camp, et à midi il montait-
dans le train à Ghàlons.
L'incident des mobiles de Paris au camp de Ghâlons
fut commenté, grossi, agrémenté par les journaux
et l'on raconta que le maréchal Ganrobert, renversé
de son cheval par les mutins, avait été blessé : ce bruit
vint même jusqu'aux oreilles de la maréchale qui,
inquiète, télégraphia au camp et fut heureusement
bien vite rassurée.
a La masse des mobiles désœuvrée, incertaine,
ennuyée, comme l'écrivait le maréchal, formait une
foule nerveuse, sans réflexion, tout à fait inconsciente,
qu'un intrigant pouvait soulever à sa guise, qui eût
été capable de toutes sortes de folies. »
Deux jours après l'incident de la revue, un officier
d'état-major, le commandant Heilmann, venant d'Al-
gérie et allant rejoindre le 3 e corps (du général Fros-
sard) , descend du train à Mourmelon, demande des
renseignements auxquels on ne peut répondre : il se
rend au camp et, là, interroge les premiers mobiles
qu'il rencontre : Alsacien de naissance, il a un fort
accent, et il porte comme les officiers d'Afrique un
large pantalon à la Lassalle que les mobiles n'ont jamais
158 CANIIOBEBT
vu. Il n'en faut pas plus pour que l'un d'eux dise :
« C'est un espion : il a l'accent allemand, et il nous
interroge... » et là-dessus, on se le répète; on suit
l'officier : en dix minutes cent mobiles l'entourent; en
un quart d'heure, il y en a plus de mille qui crient et
hurlent : « A mort, à mort l'espion ! » , le bousculent et
le poussent heureusement du côté du camp. Le poste
devant les armes, voyant le rassemblement, accourt, et
grâce à la présence d'esprit de l'officier qui le com-
mande et qui déclare que, si c'est un espion il faut
commencer par le mettre en sûreté sous les verrous,
le commandant Heilmannest dégagé et conduit à l'état-
major de la 2 e division d'infanterie où il est reconnu
par ses camarades.
Les troupes commençaient aussi à donner certaines
inquiétudes. Les régiments étaient arrivés avec des
effectifs restreints et pour les compléter on leur
envoyait journellement des réservistes, c'est-à-dire des
jeunes gens qui n'avaient jamais été militaires, ou
d'anciens soldats en congé ; les uns et les autres se
croyaient avoir été libérés pour jamais; aussi venaient-
ils mécontents, montrant sans cesse leur déplaisir, tant
par leur mollesse que par leurs propos de nature à
déteindre sur les autres soldats. Dans le 4 e de ligne,
deux de ces réservistes brûlèrent leurs cartouches, avec
l'espoir que, condamnés par un conseil de guerre à plu-
sieurs années de prison pour destruction de munitions
de guerre, ils resteraient à l'abri, enfermés dans quelque
cachot pendant tout le temps de la campagne. Ils
avaient compté sans le colonel Vincendon qui com-
mandait leur régiment et qui, avec le colonel Ardent
du Pic du 10 e de ligne, passait pour le plus énergique
ÉNERGIE DU COLONEL VINCENDON 159
des chefs de corps des troupes du camp de Châlons.
Devinant l'intention de ses deux subordonnés, le colo-
nel Vincendon, au lieu de les déférer au conseil de
guerre, les fit désarmer et promener devant le front
de son régiment sous les armes et leur annonça en
présence de tous leurs camarades, qu'ils n'auraient
désormais d'autre arme qu'un manche à balai et que
leur fusil ne leur serait rendu que lorsqu'ils en auraient
pris un à l'ennemi.
Cet acte d'énergie produisit un effet immense, non
seulement sur le 4 e régiment, mais sur toutes les
troupes et du coup les réservistes, qui croyaient que
l'on n'oserait sévir contre eux, changèrent du tout au
tout.
Les chefs de corps et les officiers qui, jusqu'alors,
avaient redouté de frapper les indisciplinés, vinrent
tous féliciter le colonel Vincendon : ils se sentaient
remontés; tant il est vrai que lorsque l'esprit de crainte
et d'indécision vient à régner, il suffit de l'action
d'un homme résolu pour relever les courages et
redonner à chacun l'énergie.
Quant aux deux condamnés, l'un fut tué en se jetant
au-devant de l'ennemi ; l'autre fut nommé caporal sur
le champ de bataille de Rezonville, pour sa belle
conduite.
Toutefois les réservistes durant la guerre de 1870
furent généralement d'assez piètres soldats dont cer-
tains chefs cherchèrent à se débarrasser, les trouvant
plus nuisibles qu'utiles.
Le 3 août, le commandant Lonclas revient de Metz
au moment où l'on finissait de dîner — 8 heures du
soir. — Le maréchal l'interroge d'abord à part, et
160 C AN ROBERT
ensuite devant le commandant Boussenard et ses offi-
ciers d'ordonnance.
Voici comment il raconta son voyage, dont il écrivit
le soir même les incidents sur son carnet.
Dans le train, où il était monté à Chàlons pour Metz,
le 2 août 1870 à midi, il avait trouvé le comte Vimer-
cati avec qui il a voyagé : le confident de Victor-Emma-
nuel lui raconta qu'il venait de remplir une mission
confidentielle et diplomatique à Vienne et à Florence
et qu'il allait en rendre compte à l'Empereur. Les Ita-
liens et les Autrichiens n'étaient pas prêts actuelle-
ment, il leur fallait plus d'un mois pour entrer en
campagne : « On avait été, de notre côté, beaucoup trop
vite, en déclarant la guerre, avant que les traités en ges-
tation fussent signés et les dispositions militaires défini-
tivement arrêtées entre les trois puissances. » Le 1 2 juil-
let, l'Empereur lui avait dit de télégraphier au roi
Victor-Emmanuel qu'il pouvait rester à chasser dans les
montagnes; qu'il n'y avait plus à s'inquiéter; que la
paix était assurée. Aussi avait-on été complètement
surpris quarante-huit heures après par la déclaration de
guerre. Et le commandant Lonclas concluait que nous
ne pouvions pas compter sur le concours immédiat des
deux puissances et qu'évidemment les premiers événe-
ments auraient décidé la question avant leur interven-
tion armée.
En descendant du chemin de fer à la gare de Metz à
6 heures du soir, il avait couru à l'hôtel de l'Europe, rue
des Clercs, où était installé l'état-major général : tout le
monde y était dans l'attente du résultat de l'enga-
gement de Sarrebruck :
« Le général Jarras, à 8 heures, Ta emmené dîner, et
LE PRINCE IMPERIAL 161
à 10 heures seulement, le maréchal Le Bœuf, de retour
du combat, l'a reçu et lui a donné l'ordre de rester
jusqu'au lendemain pour voir l'Empereur : le général
Lebrun qui était avec le maréchal Le Bœuf n'était pas
content de ce qui avait été fait à Sarrebruck. »
«Je couche sur un canapé de la salle à manger de
l'hôtel, raconte encore le commandant Lonclas; et le
lendemain, mercredi, 3 août, à 7 heures, le maréchal
Le Bœuf me fait appeler et m'interroge : il veut toujours
que je parle moi-même à l'Empereur et il me conduit
à la préfecture où est le quartier impérial. J'y trouve
l'accueil habituel, à peine poli. Les généraux Pajol et
Favé sont de service et me font entrer dans le cabinet
de l'Empereur qui me parle avec grande bonhomie :
on n'enverra plus de mobiles au camp et ceux qui s'y
trouvent vont être dirigés sur les places fortes du
Niçrd et de l'Est.
« En sortant, je trouve le Prince Impérial aimable et
souriant : il me tend la main et me demande si j'étais
hier à Sarrebruck. Je lui réponds que j'étais au camp
de Ghàlons avec le maréchal Ganrobert : alors il me
charge de ses amitiés pour lui : il est gentil enfant,
mais il zézaie en parlant. »
On lit dans le carnet du général Lonclas à la fin du
récit de son voyage : « Le maréchal Ganrobert est
satisfait de ce que je lui dis. »
Le lendemain 4 août, les officiers et canonniers des
batteries réunies au camp de Ghâlons qui avaient des
mitrailleuses les essayèrent pour la première fois sous
la direction d'ouvriers des ateliers de Meudon envoyés
pour expliquer et montrer le mécanisme tenu jus-
qu'alors secret.
iv. H
162 CANROBERT
Dans l'après-midi, le général de Montebello amena
au maréchal Ganrobert son tils Jean, engagé au 1 er hus-
sards, que le maréchal prit auprès de lui comme secré-
taire. Dans la conversation le général de Montebello
confia au maréchal qu'il avait été faire visite la veille
au soir à l'Impératrice qui, par deux fois, l'avait chargé
de dire au maréchal que, quoi qu'il arrivât, il devait
s'arranger pour empêcher le renvoi des mobiles à
Paris : « Qu'ils aillent n'importe où, mais pas à Paris » ,
a-t-elle répété plusieurs fois.
Dans la journée, la division Lafont de Villiers, venant
de Soissons, s'installe au camp, et vers 6 heures
du soir, le jeune Charles Walewski, secrétaire d'am-
bassade à Londres qui vient retrouver au camp le
bataillon de mobiles dans lequel il est lieutenant, en
débarquant du chemin de fer, fait visite au maréchal
qui l'invite à dîner.
Il est surpris du calme des officiers — qui sont peu
nombreux — Lonclas, Boussenard, de Forzans, de
Reyniès.
Pendant le dîner — très simple — servi par des
ordonnances en tenue, deux plats et pas de vins fins,
le maréchal lui dit : Je ne pense pas que vous restiez
ici, je viens de proposer qu'on vous verse dans des
régiments de ligne. » Soit absence de nouvelles, soit
mauvaise humeur, il n'y avait aucun entrain ni aucune
joie, et le jeune diplomate en demeura profondément
frappé.
Le maréchal avait une cause toute particulière d'en-
nui : depuis son voyage au camp, la maréchale avait
été s'installer avec ses enfants dans une petite propriété
du Val-Fleury près de Meudon que le maréchal louait
LA MARECHALE AU VALFLEURY 163
à la famille de Pastoret, et sur l'emplacement de la-
quelle est actuellement l'institution Galliera. « Je me
réjouis de ton arrivée dans cette jolie et calme rési-
dence où je vois d'ici nos deux chérubins qui gam-
badent sur le gazon, à l'ombre des grands arbres... »
ainsi avait-il répondue la nouvelle de cette villégiature
qu'il approuvait complètement. Mais, dans la journée
du 4, il reçoit une lettre où la maréchale lui parle de
son désir d'aller à Metz dans les ambulances de la
Société de secours aux blessés (croix rouge). Ce projet le
chagrine : il ne peut admettre que sa femme quitte
ses enfants et il lui répond le jour même : « Tu m'an-
nonces ton prochain départ pour Metz avec Mmes de
Bourgoing et Goralie Gahen : cela me contrarie. La
charité chrétienne, le dévouement le plus noble ne
me semblent pas exiger tant de sacrifices! »
Son déplaisir est si marqué que le D r Quesnoy en
écrit à la maréchale : « Permettez-moi, madame la
maréchale, de vous parler de vos projets d'accompa-
gner le premier convoi d'infirmiers à la frontière.
a Depuis que vous avez écrit cette phrase, le maréchal
ne cesse de parler de ce qu'il considère comme une
imprudence. Le général de Montebello était présent et
le maréchal l'a prié de vous le dire : « Montebello,
a vous direz ça le plus doucement possible. » Depuis
hier, le maréchal m'en a parlé dix fois : il ne voudrait
pas 'que vous vous sépariez de vos enfants. »
La maréchale renonça en effet à ses projets et resta
à Paris jusqu'au 4 septembre.
Le lendemain, 5 août, parvient à 5 heures du matin,
par le télégraphe, le premier ordre de mouvement :
« Le 6 e corps d'armée devra être rendu à pied, le plus
164 CANROBERT
vite possible, à Nancy. » Le colonel Borson, qui a déjà
préparé le départ et l'écoulement par route du corps
d'armée, a vite fait l'itinéraire des trois divisions, et
vient le présenter au général Henry qui, on ne sait pour
quoi, se met à hurler, avec force jurons. Ce n'est pas
un méchant homme, mais qu'il est mal embouché, et
combien il est pénible de servir sous ses ordres! Voilà
un nouveau télégramme : l'ordre est modifié, ce n'est
plus sur ses jambes, mais en chemins de fer que le
corps d'armée se mettra en mouvement.
En conséquence à midi la première division se rend
à la gare, mais son embarquement se fait avec une
lenteur déplorable, faute de matériel. Ce n'est pas la
faute du chef de gare qui déploie nuit et jour une
activité merveilleuse.
Le commandant Gaffarel et le lieutenant de Reyniès
partent par le premier train pour faire le logement.
Dans la journée (5 août) on apprit la défaite de
Wissembourg. Le maréchal, habitué à la guerre, pleura
un vieux camarade qu'il aimait, le général Abel Douav,
mais ne s'inquiéta pas autrement du combat défavo-
rable, où une seule division avait admirablement fait
son devoir et résisté sept heures à une troupe cinq fois
supérieure.
Assez avant dans la soirée il reçut une lettre fort
curieuse de la maréchale. Elle avait dîné la veille, à
Saint-Gloud, chez l'Impératrice ; il y avait la comtesse
Walewskaet sa fille Élise depuis comtesse de Bourque-
ney, la maréchale Pelissier, Mme deRayneval, le géné-
ral Lepic et l'amiral Jurien de la Gravière. Après le
dîner une dépêche avait appris le combat malheureux
de Wissembourg.
L'IMPÉRATRICE ET LA MARÉCHALE 165
L'Impératrice, devenue nerveuse, s'était mise à
pleurer et avait entraîné la maréchale dans son cabinet
cl lui avait dit que malgré tout elle gardait confiance,
puis elle avait pris sur son bureau une bible à la reliure
fatiguée par un usage continuel, l'avait ouvert au verset
34 d'Isaïe : « Voyez-vous, avait-elle dit à la maréchale,
lorsque après l'attentat Orsini, je suis rentrée aux Tui-
leries avec ma robe de satin blanc toute tachée de sang,
cette bible, posée sur ma table, a été le premier objet
dont la vue m'ait frappée : je l'ai prise, je l'ai ouverte au
hasard, c'est ce verset d'Isaïe que j'y ai lu : « On fera
des complots contre vous; mais ce ne sera pas par mon
ordre. Quiconque se soulèvera contre vous sera ren-
versé à vos pieds... c'est pourquoi toutes les armes qui
auront été préparées pour vous blesser ne porteront pas
contre vous... »
« Et il y a huit jours, avait continué l'Impératrice,
après avoir, le 28 juillet dernier, embrassé à la gare
du parc l'Empereur et mon fils partant pour cette
guerre, quand je rentrai, je retrouvai encore cette bible,
je l'ouvris machinalement et j'y lus le psaume 89.
« J'exterminerai ses ennemis devant ses yeux, je frap-
perai de plaies ceux qui le haïssent.
« Ma vérité et ma miséricorde l'accompagneront et
par la vertu de mon nom il sera élevé en puissance. . . »
Et l'Impératrice, toujours profondément émue, s'était
montrée, malgré sa douleur, absolument confiante dans
le résultat de la guerre.
Le samedi, 6 août, se passe au camp de Ghàlons sans
nouvelles du théâtre de la guerre; la l re division conti-
nue son mouvement par chemin de fer sur Nancy et,
à midi, la division de cavalerie part par la route pour
166 C A IN ROBERT
aller coucher à Sainte-Menehould. «Nous devons quit-
ter le camp demain dimanche, à 10 heures, par train
spécial avec un peloton de cavalerie. Embrasse les
chers petits, » écrit le maréchal dans la journée. Mais
le lendemain (7 août, dimanche), les destinées de la
France étaient changées et tous les projets boule-
versés.
Il était 4 heures du matin, lorsque le commandant
Lonclas entra dans la chambre du maréchal et le
réveilla. Il faut allumer une bougie; il ne fait pas encore
clair. Le commandant Lonclas tient à la main un télé-
gramme qu'il tend au maréchal qui lit : « Saverne,
7 août, 3 h. 45 : J'ai été attaqué hier matin à 7 heures
dans la position de Frœschwiller par des forces très
considérables. J'ai perdu la bataille et fait de grandes
pertes. La retraite commencée à 4 heures, s'est effec-
tuée en grande partie sur Saverne, je n'ai plus ni
vivres, ni munitions, envoyez-moi tout de suite à
Saverne, par le chemin de fer cent mille rations de
biscuit et de vivres de campagne ainsi que des muni-
tions pour mon artillerie et mon infanterie. Mac-
Mahon. »
En un quart d'heure le maréchal est habillé : il fait
venir les chefs de service et pendantdeux heures il étudie
le moyen d'aider son camarade. Enfin tout est réglé le
mieux qu'il soit possible. Le capitaine Génin, de l'état-
major de l'artillerie, va partir séance tenante, pour con-
duire un convoi transportant tout ce dont on peut dis-
poser au camp, et le maréchal Ganrobert télégraphie :
« 6 h. 25 minutes. Je vous expédie les cinquante mille
rations de pain que j'ai, ainsi que cinquante mille
rations de sucre et de café et le peu de biscuit du
BATAILLE DE FROESC HWI L LER 167
camp. Quant aux munitions je n'ai pas mon parc, Je
vous envoie deux cent mille cartouches d'infanterie.
Maréchal Ganrobert. »
Le maréchal donnait absolument tout ce qu'il avait,
croyant qu'avant toute chose il fallait remédier au plus
grave et le maréchal Mac-Mahon répondait à 9 h. 35 de
S a ver ne :
« Merci de me venir en aide : envoyez-moi aussi
du campement, gamelles, marmites, car la plupart de
mes hommes ont perdu leurs sacs et ne peuvent plus
faire la soupe. »
Tandis que ces dépèches s'échangent, le mouvement
des troupes du camp sur Nancy se continue; à 5 heures
du matin l'artillerie de réserve se met en route par voie
de terre et le maréchal se prépare à monter lui-même
dans son train spécial, lorsqu'à 8 heures lui est trans-
mis ce télégramme de l'Empereur de 4 h. 50 du matin :
« Conservez les troupes que vous avez à Ghàlons.
Rappelez celles qui sont en route et dites-moi celles
qui sont arrivées à Nancy.
« Napoléon. »
Alors des avis sont envoyés sur toute la ligne du
chemin de fer et sur les différents points de la grande
route de Ghâlons à Nancy où sont en marche la cava-
lerie et l'artillerie de réserve. Le maréchal l'annonce
au major-général à 8 h. 30 du matin :
« Toutes les troupes parties hier du camp ont reçu
l'ordre d'y rentrer sauf ma première division, déjà
arrivée à Nancy sans artillerie. Dois-je la faire revenir
ici? »
Mais déjà la réponse à cette question était envoyée de
168 G AN ROBERT
Metz à 8 h. 1 5 et arrivait au camp de Chàlons à
10 heures :
« Rappelez à vous les troupes de votre corps d'armée
qui sont à Nancy, je vous envoie un officier pour vous
expliquer ma position.
« Napoléon. »
Vers 10 heures et demie deux dépêches du minis-
tère de l'Intérieur et une proclamation signée de tous
les ministres parvenaient au bureau du camp. Nous
avions subi deux échecs : c'est vrai, mais on paraissait
à Metz et à Paris en exagérer la portée. Le maréchal,
absorbé depuis A heures du matin par la nécessité
d'envoyer des ressources au maréchal de Mac-Mahon,
lit les dépêches et se mettant à table avec ses officiers,
leur dit qu'il faut réduire à ses proportions réelles
l'importance de notre double insuccès : « Le maré-
chal de Mac-Mahon dit qu'il a perdu une bataille, il
n'avait cependant qu'un corps d'armée avec lui : ce
n'est donc qu'un combat. Il n'y eut que deux corps
d'armée sur huit d'engagés : les trois quarts de l'armée
sont intacts ; rien n'est donc compromis, il faut regarder
les choses avec calme, ne pas s'emballer ni se laisser
aller au désespoir et à des décisions qui ne sont pas en
rapport avec la réalité » , et il cherche à calmer les
esprits, à leur donner confiance.
Les troupes qui maintenant rentrent au camp, ne
comprennent rien à leur départ et à leur retour si pré-
cipité, d'autant plus, qu'en route, le bruit d'une grande
victoire a couru. A Bar-le-Duc, le préfet, étant à la
gare au moment du passage de l'escadron d'escorte
du maréchal, a invité les officiers de cette escorte avec
DESARROI GENERAL 169
ceux du 10 e de ligne et leur a offert le Champagne, tout
heureux des bruits qui circulent.
Le maréchal va voir les troupes qui reviennent, puis
il rentre et écrit un mot à la maréchale comme il le fait
tous les jours pour la rassurer et lui parler de ses
enfants. Mais le soir il est étonné de ne pas avoir de
nouvelles des événements ni d'avis de l'arrivée de l'of-
ficier que l'Empereur lui a annoncé. Il envoie alors
des télégrammes à divers préfets et sous-préfets de la
frontière pour avoir quelques renseignements. La
soirée et la nuit se passent sans télégramme; le lundi
S août, à 4 heures et demie du matin, le commandant
Gaffarel qui revient le dernier de Nancy est reçu par le
maréchal; il a rencontré dans la nuit du 6 au 7 août à
Frouard, le colonel Klein de Kleinenberg, qui, envoyé
par l'Empereur auprès du maréchal de Mac-Mahon,
retournait à Metz pour apporter la nouvelle de la
bataille de Reichshoffen.
Dans la journée du 7 août des trains de blessés ont
commencé à paraître, etdans l'un d'eux le commandant
Gaffarel a vu le lieutenant-colonel Golonieu des turcos,
les deux jambes traversées, étendu sur les coussins d'un
wagon de première classe; il a causé avec lui. Tout
ce dont le courage et la valeur étaient capables avait
été donné et les pertes étaient énormes, nous avions eu
à lutter un contre trois. Le maréchal écoute le comman-
dant Gaffarel, puis n'ayant toujours rien reçu, il com-
mence à s'impatienter, et envoie ce télégramme au
maréchal Le Bœuf :
« L'officier que m'avait annoncé l'Empereur n'est
pas encore venu. Vous me laissez sans nouvelles, je
m'en plains à vous. »
170 CANROBERT
L'inquiétude du maréchal augmentait parce que les-
troupes qui revenaient au fur et à mesure au camp et
celles qui y étaient demeurées, apprenaient peu à peu
les événements et les commentaient : il pouvait en ré-
sulter un découragement qui propagerait la peur dans
les âmes.
Il était déjà sous cette pénible impression, lorsque le
commandant Boussenard lui annonça que des chevaux
des écuries impériales avec des bagages, des palefre-
niers et des valets venaient de débarquer du chemin
de fer et se rendaient au camp sous la conduite du
capitaine Faverot de Kerbrech," officier d'ordonnance
de l'Empereur. Cette nouvelle irrita le maréchal qui fit
mander auprès de lui le capitaine Faverot de Kerbrech.
« Je ne veux pas, lui dit-il, que vous m'ameniez
votre convoi ici ; comment l'Empereur veut donc aban-
donner l'Alsace et la Lorraine ! Nous ne sommes pas si
battus que ça! Six corps n'ont même pas vu un Prus-
sien... Allez-vous-en! Mes soldats en voyant vos équi-
pages vont dire que l'Empereur est tué, prisonnier
ou en fuite. Des officiers qui vous ont aperçu croient
déjà que tout est perdu.
« Allez-vous-en, je ne veux plus vous voir ici... »
Le malheureux capitaine ne savait pas quoi répondre.
Le commandant Boussenard l'emmena et lui indiqua
les moyens de cacher sa présence et celle de son convoi
dont la vue aurait fait répandre les bruits les plus sau-
grenus sur l'armée de Metz et sur l'Empereur.
Vers 10 heures, un télégramme du maréchal Le Bœuf
en réponse à la plainte du maréchal Ganrobert de
5 heures du matin est apporté : « Metz, 8 août, 8 heures
du matin. J'étais absent. — (Le maréchal Le Bœuf était
LES CHEVAUX DE L'EMPEREUR 171
à Saint-Avold auprès du maréchal Bazaine toute la
matinée du 7.) — J'ignore ce dont était porteur l'offi-
cier que devait vous envoyer l'Empereur. Les nouvelles
ne sont pas bonnes. Mac-Mahon battu, en retraite sur
Nancy. Failly intact, en retraite sur le même point.
Bazaine avec toute l'aile gauche, en retraite sur Metz.
« L'ennemi vient de franchir le Rhin au-dessus de
Schlestadt.
« L'ennemi qui a battu Mac-Mahon a ses premiers cou-
reurs vers Lutzelbourg. La concentration sur Ghâlons
peut devenir difficile. »
Le maréchal Le Bœuf ne répondait pas au sujet de
l'officier envoyé par l'Empereur et ne transmettait non
plus aucun ordre.
Ce télégramme dénotait un désarroi complet chez
les chefs de l'armée; aussi le maréchal Ganrobert sen-
tait-il plus que jamais la nécessité de maintenir le
moral de ses officiers et de ses soldats. Après déjeuner
il réunit ses aides de camp et ses officiers d'ordon-,
nance ; il leur répète à plusieurs reprises et toujours
avec le plus grand calme que l'on s'est exagéré les
échecs de l'avant-veille; ensuite il lit les journaux, les
dépêches et correspondances et il s'efforce de tirer au
clair et d'expliquer les faits dont il ne connaît que le
brutal résultat: il cherche sur les cartes à déduire des
renseignements qu'il possède la marche des Allemands.
Il est plongé dans ce travail lorsqu'à 2 heures arrive un
télégramme de l'Empereur qui a mis quatre heures
pour venir de Metz; il le lit : » 10 heures 5, matin. Je
vous envoie le général Reille qui part d'ici à midi. Si
vous pouvez vous trouver à Chàlons même, cela lui
permettra de revenir plus tôt. — Napoléon. »
L72 C AN ROBERT
Le maréchal envoie, à Mourmelon, prier le chef de
gare de lui préparer un train pour Châlons-ville et il
télégraphie au général de Lanières qui commande à
Ghàlons : « 2 heures et demie, soir. Le général Reille
doit arriver à Ghàlons par le train parti de Metz à midi.
Faites-le prévenir à son arrivée en gare que je le verrai
à riiôtel de la Haute-Mère-Dieu . »
A 3 heures 50, le maréchal quittait le camp avec le
commandant Lonclas, et à 5 heures il était à Ghàlons,
où il apprenait que le train de Metz n'arriverait qu'à
8 heures du soir. Ayant du temps, il alla voir le général
de Linières, puis il se rendit à la préfecture où il trouva
dans le jardin Mme Sohier occupée à couper des roses;
après quelques mots, elle amena le maréchal à son
mari qui était dans son cabinet :
« Vous allez dîner avec moi, monsieur le maréchal,
dit le préfet, en se levant. » — « Non, j'ai déjà refusé
au général de Linières, mais c'est moi qui vous emmène
dîner à la Haute-Mère-Dieu, » Et tous deux se rendirent
à pied à l'hôtel, tandis que le commandant Lonclas
allait à la gare attendre le général Reille.
Le train aurait déjà dû être là. Aussi le dîner se
passa dans l'attente; le maréchal ne savait rien de
plus que le préfet; il ne cessait de répéter qu'il lui
paraissait absurde d'abandonner sans coup férir trois
provinces, quand le quart de l'armée seulement avait
vu le feu; il craignait qu'on eût perdu la tête à Metz.
L'arrivée du capitaine Faverot de Kerbrech au camp de
Ghàlons avec les chevaux et les bagages de l'Empereur
qui allaient être dirigées sur Paris l'avait affecté; il
s'arrêta là de sa conversation et ne dit point que la
présence de l'écurie impériale lui était apparue comme
L'ENVOYE DE L'EMPEREUR 173
le prélude d'une fuite pitoyable, mais il ne cacha pas
Timpatience où il était depuis la veille d'être fixé sur la
situation et de connaître de la bouche d'un aide de camp
de l'Empereur ce qu'on avait décidé, car jusqu'à présent
tout ce qu'il savait ne lui paraissait que contradiction.
A 10 heures, le général Reille, amené de la gare par
la voiture du préfet, entrait dans le petit salon où
étaient le maréchal et M. Sohier préfet; tous trois se
connaissaient intimement depuis longtemps ; aussi les
deux convives se levant en même temps embrassèrent
le général, Celui-ci s'assit, dit quelques mots de la
façon dont on avait appris la défaite de Frœschwiller.
Le colonel Klein de Klenenberg, envoyé par l'Empe-
reur dans la journée du 6 aux nouvelles, n'avait pu
parvenir jusqu'à Reichshoffen, les trains étant arrêtés,
bien avant Hagueneau par des convois de matériel
refluant vers l'intérieur. Mais il avait vu la débâcle des
fuyards, des blessés et des convoyeurs; il avait cons-
taté l'importance de la défaite du 1 er corps au reflux de
cette horde en débandade : il avait télégraphié à l'Em-
pereur, vers minuit, dans des termes pondérés et de
façon à ne pas effrayer si ce télégramme venait à
tomber entre les mains d'un tiers, et à ne pas faire
connaître d'une façon trop explicite notre défaite.
Aussitôt l'Empereur avait, à son tour, prévenu l'Impé-
ratrice et les ministres. A Metz, on était déjà, depuis
10 heures du soir, sous le coup de la retraite du corps
du général Frossard à Forbach ; le télégramme du com-
mandant Klein de Kleinenberg, malgré sa modération,
avait jeté le quartier général dans un désarroi complet.
On avait voulu reprendre, sur l'heure même, une
revanche : réunir les quatre corps d'armée actuelle-
174 CANROBEHT
ment en avant de Metz, avec eux pousser droit aux
Prussiens et les attaquer à fond là où on les rencon-
trerait, presque certain de les trouver en état d'infé-
riorité numérique. A 3 heures du matin, l'Empereur
était allé à la gare, était monté en wagon avec le maré-
chal Le Bœuf, le général Pajol, le colonel d'Andlau,
le commandant Samuel, les capitaines de France et
Méquillet dans l'idée de saisir le commandement des
troupes à Saint-Avold et aux environs et de prendre
une offensive énergique ; mais le commandant Klein de
Kleinenberg était arrivé et, sur son rapport, l'Empereur
avait changé d'avis et était rentré à la préfecture où le
maréchal Le Bœuf avait encore fait tous ses efforts pour
le décider : l'Empereur affolé, épuisé, peut-être
même à ce moment en proie à une crise de coliques
néphrétiques, était demeuré immobile et muet, assis,
plié en deux dans un fauteuil et penché sur une carte.
Alors, faute de prendre une décision, on avait
débattu divers projets et on s'était rallié, vers 5 heures
du matin, à une retraite générale et une concentration
de toute l'armée à Ghâlons; puis on avait encore
changé d'avis. A ce moment de l'entretien, M. Sohier,
craignant d'être indiscret, se leva, dit adieu au maré-
chal et au général et se retira. Et l'aide de camp de
l'Empereur ajouta : « Voici l'ordre que je suis chargé
« de vous transmettre. L'Empereur reste à Metz avec
« les troupes qui y sont actuellement, pour chercher à
« inquiéter l'ennemi sur ses derrières.
« Le maréchal Ganrobert s'entendra avec le ministre
« de la Guerre pour retourner à Paris avec ses trois
« divisions, toute son artillerie, son matériel, et sa
« cavalerie.
M. MAURICE I\IC HA 111) 175
« Les neuf bataillons de mobiles déjà au camp de
<i Chàlons se rendront à Verdun, où ils seront placés
« sous les ordres d'un officier énergique. »
Le maréchal écouta l'air pensif, puis, quand l'aide
de camp de l'Empereur eut fini sa communication, il
l'interrogea Le général Reille, qui a été très réservé déjà
dans l'exposé des événements, déclare n'avoir pas été
mis au courant des conseils de l'Empereur et ne pou-
voir donner aucun commentaire ni explications. Le
maréchal le pousse : les instructions qu'il lui apporte
lui paraissent mauvaises et surtout contradictoires :
« Si l'on doit se rencontrer avec l'ennemi à Metz, on
doit y réunir autant de monde que l'on en a, afin de se
rapprocher de l'égalité numérique et même, si c'est
possible, avoir l'avantage du nombre. Pourquoi diviser
en deux l'armée? »
Devant « la répugnance du maréchal d'obéir aux
ordres qu'il lui apporte » , le général Reille lui propose
de venir avec lui à Metz : « Vous vous expliquerez
avec l'Empereur, lui dit-il » . Le maréchal accepte la
proposition, et montant avec le général Reille dans la
voiture du préfet qui était restée à sa disposition, tous
deux partent à la gare avec le commandant Lonclas,
et vers minuit ils sont en wagon, en route pour Metz.
Durant le trajet, le général Reille raconta qu'il était
venu de Metz en compagnie de M. Maurice Richard,
ministre des Beaux-Arts, qui avait été envoyé pour s'en-
quérir de visu de l'état de santé de l'Empereur que les
membres du ministère croyaient tout à fait incapable
■de continuer à assurer le commandement de l'armée.
M. Maurice Richard devait aussi obtenir une commu-
nication plus rapide des dépêches relatant les événe-
176 C AN ROBERT
ments en raison de la surexcitation de l'opinion
publique qu'il fallait calmer, car de toutes parts on
accusait le ministère de garder les dépêches et de
cacher la vérité. Il était reparti plein de confiance dans
le résultat final : l'Empereur lui avait parlé de la retraite
générale sur Châlons, et en route, il avait répété à plu-
sieurs reprises : « avoir partout, sur la route, cons-
taté l'enthousiasme des populations et la volonté de se
défendre : certainement, répétait-il, nos efforts seront
couronnés de succès, et nous chasserons l'ennemi au-
delà des frontières. »
Le général Reille raconte aussi au maréchal qu'il a
parlé à M. Maurice Richard de la conduite admirable
du comte de Leusse, maire de Reichshoffen, qui a aidé
le maréchal de Mac-Mahon dans la mesure du possible,
qui l'a accompagné dans ses reconnaissances et a trans-
formé son château en hôpital : « J'ai dit au ministre
qu'il fallait le nommer officier de la Légion d'honneur
d'une façon éclatante, et j'ai fortement insisté, car
c'est un exemple qu'il importe de donner. »
n Je suis d'autant plus dans vos idées, dit alors le
maréchal, que c'est moi qui ai décoré de ma main le
comte de Leusse, dans la tranchée de Sébastopol, alors
qu'il n'avait pas vingt ans, pour avoir accompli un
acte de sang-froid et de courage extraordinaires. Il
était employé comme volontaire de marine dans une
batterie sur laquelle une bombe de 36 centimètres vint
à tomber : sa mèche allumée menaçait d'amener son
éclatement immédiat, et plusieurs des assistants se
cachaient ou se jetaient à terre, lorsque le jeune de
Leusse se baissa et, prenant le projectile par ses deux
anses, le porta contre le parapet et le jeta par-dessus :
LE COMTE DE LEUSSE 177
il éclatait quelques secondes après. Au dedans du
remblai, il eût tué ou blessé une dizaine de personnes.
Vous comprenez alors si je vous approuve » , dit en
terminant le maréchal.
Vers 3 heures du matin, le train arrivait en gare de
Frouard où se trouve l'embranchement sur Metz : les
bâtiments du chemin de fer étaient pleins de monde :
des paysans avec leurs femmes et leurs enfants et des
ballots, des soldats, des blessés, des traînards; quel-
ques officiers avec leur caban et des sacoches en ban-
doulière, des gens de toutes sortes, les uns affaissés,
les autres étendus ou assis sur leurs bagages; quelques-
uns dormant malgré le tohu-bohu, le mouvement, le
bruit de cette foule. Dans ce désordre l'arrêt devait
être long; le maréchal et le général descendirent pour
aller voir le chef de gare et savoir s'il avait quelque
nouvelle. Tandis qu'ils percent la foule, ils voient une
petite dame assez forte, à la taille assez bien prise, les
hanches développées et dessinées dans un grand mac-
farlane. Elle se retourne et le général Reille se pré-
cipite au-devant d'elle. « Vous ici, madame, mais que
faites-vous! — Je vais retrouver ma fille qui est à
Styring. — Mais, madame, vous êtes seule; puis-je
vous être utile? » Et le général fait toutes les offres de
service possibles. Le maréchal s'éloigne de quelques
pas et regarde cette dame aux cheveux noirs, aux
yeux perçants, fumant allègrement une cigarette avec
une désinvolture qui se remarque au milieu de gens
plutôt empruntés ou désorientés tout à l'entour. Le
général revient près du maréchal : « C'est une voisine
d'Indre-et-Loire, Mme Manuel, veuve de l'ancien
syndic des agents de change de Paris, qui va rejoindre
iv. 12
178 CASRORERT
sa fille tout récemment mariée à l'un des messieurs
de Wendel. »
Le chef de gare interrogé ne sait rien du théâtre de
la guerre, mais les ordres sont donnés sur le réseau de
faire refluer en arrière tout le matériel roulant : c'est
ce qui produit l'encombrement que l'on voit. Après
deux heures d'attente, le train est reformé et il repart à
5 heures pour arriver à 7 heures et demie en gare de
Metz, où le gâchis est également intense : pendant une
demi-heure, le train dont la locomotive siffle sans
décesser, avance, recule, change de voies, se gare pour
repartir et n'aborde au quai qu'à 8 heures et demie.
Le maréchal en descend avec l'aide de camp de l'Empe-
reur : à peine ont-ils fait quelques pas, qu'ils retrouvent
Mme Manuel aussi alerte qu'à Frouard. Le général
Reille lui fait de nouvelles offres : « Voulez-vous que
je mette à votre disposition mon vieil ordonnance,
homme de confiance?... » Mme Manuel refuse : le
maréchal et le général la saluent et sortant sur la
place, montent dans l'une des voitures de place qui font
le service de la maison de l'Empereur et qui attend heu-
reusement, car il pleut à seaux. Ils passent la sombre
porte Serpenoise sous les remparts de Gormontaigne et
longent l'esplanade transformée en campement : du
milieu des tentes et des feux se dresse le maréchal Ney
en bronze, un fusil à la main. Ils longent la rue des
Clercs, tournent sur la place de la cathédrale, de-
vant la statue de Fabert, et traversent la Moselle. Sur
tout le parcours, pendent aux fenêtres des drapeaux
minables, loques mouillées qui ressemblent à des
linges sortant de la lessive. On les a arborés pour
l'entrée de l'Empereur, et on n'a pas eu le courage
A METZ 179
de les retirer à la nouvelle de la défaite. Sous le ciel
bas et sombre et sous l'averse au lieu de claquer au
vent en signe d'allégresse, ils semblent le symbole de
la mort ou de la douleur.
En débouchant du pont, la voiture vient se ranger
devant la préfecture, sur le perron de laquelle deux
grenadiers en bonnet de police, avec la tunique à bran-
debourgs blancs, sont en sentinelle.
Le maréchal et le général pénètrent dans une salle
du rez-de-chaussée. Le capitaine Pierron est là; il met
au courant les deux arrivants : l'Empereur est parti en
breack à 5 heures pour Faulquemont où est le quartier
général du maréchal Bazaine. Le général Lebrun, le
général Ghangarnier, MM. Franceschini-Pietri, Davil-
liers et de Massa l'accompagnent. Il n'y a personne de
la maison de l'Empereur, mais le maréchal Le Bœuf
est resté, il est dans une pièce à côté occupé à télégra-
phier et dicter des ordres. Le maréchal Canrobert se
fait annoncer; le maréchal Le Bœuf l'accueille chaude-
ment et lui dit que tout est changé depuis la veille, et
que l'on craint une concentration de l'ennemi qui se
préparerait à nous attaquer par notre droite. L'Empe-
reur a nommé le maréchal Bazaine commandant en chef
de toutes lestroupes sous Metz, auxquelles on veut réunir
les 5 e et 6 e corps (de Failly et maréchal Canrobert) et
les divisions indépendantes de cavalerie de Forton (cui-
rassiers et dragons) et du Barail (chasseurs d'Afrique).
Le maréchal a déjà télégraphié et est encore occupé à
dicter des dépêches aux commandants de ces troupes
pour les aviser de se rendre le plus vite possible à Metz
et il tend au maréchal Canrobert le texte du télé-
gramme concernant le 6 e corps qu'il vient d'envoyer.
180 CANROBERT
« Faites partir sur-le-champ une de vos divisions
pour Metz. L'Empereur compte que cette division
pourra être ici demain. »
Le maréchal, tout heureux de cette nouvelle décision,
la confirme par ce télégramme qu'il envoie séance
tenante :
k Metz, 8 h. 55 matin.
« Vous avez dû recevoir Tordre de l'Empereur de
diriger immédiatement sur Metz une division d'infan-
terie, désignez la 3 e : accusez réception ici.
« Maréchal Canrobert. »
Tandis que les deux maréchaux causent, un employé
apporte un télégramme de l'Empereur daté de Faul-
quemont 8 h. 20. Toute l'armée va replier ses cam-
pements sur les positions arrière de la Nied française,
c'est-à-dire près de Metz. Alors le maréchal Canrobert
se retire pour laisser le major général dicter l'ordre de
mouvement prescrit par le télégramme. En sortant du
cabinet du maréchal Le Bœuf, il se croise avec le colo-
nel Lewal le chef de la section des renseignements à
l' état-major général.
Le colonel Lewal a fait partie de l'état-major du
maréchal Canrobert en Italie, et depuis il n'a cessé de
le voir et de rechercher son appui. Il est en confiance
avec lui, aussi expose-t-il ce qu'il sait de la situation :
L'avant-veille tout a été sens dessus dessous. Toute
notion exacte de la situation faisait défaut, les esprits
les plus rassis, les plus pondérés déraisonnaient et exa-
géraient ridiculement.
Ainsi voici ce qu'a écrit un des aides de camp de
STUPEUR ET AFFOLEMENT 181
l'Empereur les plus énergiques : « Jamais défaite n'a
été aussi grande! le corps de Mac-Mahon est réduit à
200 hommes par division, et celui de Frossard est à
peu près dans les mêmes conditions. Il est probable
que les Prussiens attaqueront aujourd hui le corps de
Bazaine qui subira le même sort.
« ... Stupeur générale partout, et, par-dessus tout, la
crainte de voir Paris se déclarer en République avec un
comité de Salut public...
«On a disséminé les troupes de Bazaine, il sera écrasé,
si l'ennemi se présente, et il se présentera.
«... On fait partir nos chevaux pour Ghàlons à
2 heures. Les Prussiens y seront avant nous.
«... Je suis dans l'anéantissement.
« Je ne puis rien dire d'assez fort sur celte déroute.
La fuite n'a pas eu lieu, mais c'est labsorption complète
du corps de Mac-Mahon.
«Nous partirons sans doute cette nuit pour Ghàlons.
J'aurais voulu qu'on restât ici. »
G'étaitde l'affolement, des plaintes, des accusations,
des récriminations : le prince Napoléon, allant, venant,
haussant les épaules, avec son masque césarien et sa
haute taille, critiquait tout, blàmantles uns et les autres,
lançant des boutades, entremêlées d exclamations de
sa voix puissante et sonore ; le général de Béville
disait du mal de tout le monde; les autres étaient
ahuris; et au milieu de ces sorties dissolvantes et de
ces figures décomposées, l'Empereur, l'œil plus terne
que d habitude ; souffrant, n'interrompait son silence
que pour dire en se tordant plié en deux dans son
fauteuil : « Oh! j'ai là dans les reins une pelote d'ai-
guilles qui me perforent les intestins. »
182 CAÏNUOBEKT
« Matériellement, disait le colonel Lewal, l'échec du
6 n'est rien, mais moralement c'est grave. L'Empereur
en tant que souverain et chef d'armée est frappé;
tout le monde autour de lui en a conscience; la con-
fiance n'existe plus. »
« Toute la matinée, on est resté dans l'ahurissement,
l'indécision et le gâchis. A huit heures, l'Empereur s'est
décidé à la concentration de toute l'armée sur Châlons;
l'évéque Mgr Dupont des Loges l'attendait avec son
clergé pour la messe et l'a attendu deux heures. A
10 heures, l'Empereur s'est souvenu qu'il devait aller
à la cathédrale et il a envoyé l'abbé Métairie l'excuser
auprès de l'évéque. Dans l'après-midi il y a eu un
branle-bas dans toute la préfecture : des valets, des
ordonnances empilaient hâtivement des effets dans des
malles, des cantines, des caisses de toutes sortes; à
3 heures des fourgons sont venus devant le perron, on
a entassé dessus tous les bagages et le convoi est parti
vers 5 heures pour la gare.
« Dans la soirée, sur les nouvelles que nulle part l'en-
nemi ne poursuivait sa victoire et laissait nos troupes
sans les inquiéter, on s'est calmé.
a On s'est couché sur l'idée de la concentration géné-
rale à Cliàlons et l'abandon d'une partie du territoire,
ce qui n'était pas accepté par beaucoup. Hier matin,
raconte toujours le colonel Lewal, le lieutenant-colonel
Fay qui voyait avec un profond chagrin cette retraite
considérée par lui comme une lâcheté, après avoir
réfléchi toute la nuit, a pris sa plume et a écrit une lettre
pour blâmer une décision aussi lamentable et en mon-
trer les inconvénients : « Tout est perdu, y disait-il, si
l'on rétrograde sur Châlons. . . » Et il montrait le décou-
LE LIEUTENANT-COLONEL FAY ECRIT A L'EMPEREUK 183
rarement, la panique, gagnant de proche en proche.
« Notre armée, à Metz au contraire, double sa force à
cause des fortifications. Elle pourra inquiéter les Prus-
siens en marche sur Paris. L'Empereur devrait la quitter
et la mettre sous le commandement du maréchal
Bazaine.
« Le 7 e corps (général Douay), dans l'Est, devrait se
rejeter sur Langres pour inquiéter les communications
de l'ennemi. Sa Majesté irait à Chàlons avec les i er ,
5 e et 6 e corps et le noyau d'une armée de réserve qui
s'augmenterait des bataillons de la garde mobile et qui
se retirerait au besoin sur la Loire, si elle n'était pas
encore prête au passage des Prussiens, elle agirait sur
leur flanc droit ou se retirerait sur Paris, suivant les
circonstances... » et sa lettre terminée, ne sachant
comment l'envoyer à l'Empereur, il s'est décidé à la
mettre sous enveloppe avec la suscription : « à Sa Ma-
jesté » , et il l'a fait porter par son ordonnance. L'Em-
pereur était dans son cabinet avec le général Lebrun
quand elle lui fut remise.
L'effet de cette lettre fut immédiat et complet, puis-
qu'à 11 heures et demie l'Empereur télégraphiait au
ministre : « Je désire que le maréchal Canrobert soit
rappelé à Paris « et qu'il envoyait à midi le général
Keille à Chàlons donner de vive voix au maréchal Can-
robert l'ordre de s'y rendre,
Et puis dans la soirée, on a encore change, et main-
tenant le 6 e corps, au lieu d'aller à Paris, vient à Metz.
Le colonel Lewal dit aussi tout bas au maréchal que
Ion ignore dans l'état-major ce qui se passe entre le
conseil des ministres et l'Empereur et surtout entre
l'Impératrice et l'Empereur qui télégraphient au moven
184 CANR0BE11T
de leur chiffre spécial; il y a eu surtout ces jours ci,
(I, s é( hang< s inc< ssants de dépêches et il semble qu'il
n'y ail pas même façon de voir ou de comprendre chez
le souverain et la souveraine; mais ce n'est qu'une
supposition.
Ce que tout le monde dit, aussi bien les aides de
camp de l'Empereur que les officiers de l'état-major
général, c'est qu'il ne peut plus commander l'armée
et qu'il devrait rentrer à Paris, reconstituer une armée
et reprendre en mains le gouvernement.
Le général Lebrun lui a parlé dans ce sens avant-
hier dimanche et hier dans l'après-midi, frappé de sa
prostration, le premier écuyer, M. Davillier Regnault
deSaint-Jean-d'Angélys'en est entretenu avec M. Fran-
ceschini Pietri, toujours très réservé et qui, certaine-
ment, n'aurait pas pris sur lui une démarche de ce genre;
mais entraîné par M. Davillier, il Ta suivi; tous deux
ont tellement insisté qu'ils ont fini par persuader l'Em-
pereur et ils ont, sur sa prière, télégraphié à l'Impé-
ratrice dans ce sens.
Il semble que l'Empereur n'osait pas avouer lui-
même à 1 Impératrice l'impuissance physique où il était
et qu'il chargea MM . Davillier et Pietri de laire cet aveu.
Voici le télégramme qu'ils envoyèrent et qui ne fut
connu qu'un an après ces événements :
Pietri à V Impératrice : confidentiel pour l'Impératrice
seule.
« N'écoutant que mon dévouement, j'ai demandée
l'Empereur s'il se sentait assez de forces physiques
pour les fatigues d'une campagne active, de passer les
LE PRINCE IMPERIAL ET CLAIRE CANROBERT 185
journées à cheval et les nuits nu bivouac. Il a convenu
avec moi qu il ne le pouvait pas.
« Je lui ai dit alors qu'il valait mieux aller à Paris
réorganiser une armée et soutenir l'élan national, avec
le maréchal Le Bœuf comme ministre de la guerre et
laisser le commandement en chef an maréchal Bazaine,
uni en a la confiance et auquel on attribue le pouvoir de
tout réparer. S'il y avait encore un insuccès, l'Empe-
reur n'en aurait pas l'irresponsabilité entière, c'est
aussi l'avis des vieux amis de l'Empereur. »
Tandis que le colonel Lewal parle avec le maréchal
Canrobert, les portes du salon s'ouvrent et le Prince
Impérial apparaît souriant, charmant dans sa tunique,
avec son regard ouvert et ses cheveux frisant légère-
ment; il va au maréchal, lui dit bonjour, puis : « Gom-
ment va la petite Claire? » Le maréchal est tout ému
de ce souvenir pour sa fille qu'il adore, et le Prince
continuant, en lui tendant un papier : « J'envoie cette
dépèche à maman, lisez » Et le maréchal lit : « Tout
va toujours bien. Le général Ghangarnier est arrivé; il
nous a beaucoup fait rire. Louis. » Puis, l'enfant s'en
va comme il est entré, gai, insouciant.
Le général Lleille qui a rejoint le maréchal, envoyant
le jeune prince s'éloigner, lui dit : » Il gamine ainsi
toute la journée, passe son temps sans travailler, ce
qui est fâcheux; mais il est gentil, gai, très affectueux
pour tous; c'est une nature sympathique à laquelle on
s'attache. L'Empereur le gâte énormément et lui donne
à table tout ce qu'il veut.
Il est 1 1 heures. Le char à banc de l'Empereur est
signalé; on entend un grand bruit de grelots et les
postières aux larges poitrails gris pommelé débouchent.
L86 G AN ROBERT
Dans la voiture, l'Empereur et ses compagnons, cou-
verts de cabans et de caoutchoucs, tous encapuchonnés,
sont ruisselants d'eau. — La pluie ne cesse pas depuis
le matin.
Le maréchal Ganrobert salue le souverain, dit bon-
jour au général Ghangarnier arrivé de la veille au soir,
et dont la présence auprès de l'Empereur est l'événe-
ment dont tout le monde parle au quartier impérial.
Il y a vingt ans que le maréchal n'a vu cette ancienne
connaissance de 1832 et il le trouve maigri et parche-
miné; après quelques mots échangés, le maréchal
monte avec l'Empereur, au premier étage, dans un
salon. L'Empereur s'asseoit devant un grand bureau
où il fait étaler des cartes. Le maréchal remarque
leur petite échelle (864 millièmes) . La France entière
tient en quatre feuilles. L'Empereur y a tracé des traits
rouges qui indiquent les positions des corps d'armée.
Le maréchal Le Bœuf et le général Lebrun ont suivi le
maréchal Ganrobert. Aussitôt la porte refermée sur
eux, le maréchal Ganrobert prend la parole : « Sire,
nous avons six corps sur huit qui n'ont pas été engagés,
peut-être est-il encore temps de se jeter sur l'armée
prussienne qui s'est battue à Forbach, avant qu'elle ne
soit rejointe par le prince Frédéric-Charles? »
L'Empereur répond que l'Impératrice la prévenu
d'après un avis qu'elle a reçu de Belgique et qui vient
du général Ghazal, que les diverses armées prussiennes
ont dû faire leur jonction ou du moins sont sur le
point de la faire; aussi veut-il concentrer, ce soir
même, les quatre corps présents sur Metz, sous la Nied
française; c'est uniquement pour donner cet ordre et
en discuter les moyens d'exécution, qu'il vient d'aller
CONCENTRATION l>E L'ARMEE J87
voir le maréchal Bazaine qu'il a nommé, cette nuit
même, par décret, commandant en chef des troupes
sous Metz. Si l'armée est forcée sur la Nied, elle se
retirera sous les forts de la ville et le 6 e corps aura eu
le temps de la rejoindre ; une de ces divisions doit déjà
arriver cette nuit.
Y eut-il d'autres explications? nous ne l'avons pas
su. Mais en sortant du cabinet de l'Empereur, le maré-
chal Le Bœuf causa avec le maréchal Ganrobert et lui dit
avec exaltation : « C'est l'Autriche qui nous a mis dans
la situation déplorable où nous sommes; elle nous a
promis son alliance, qui entraînait celle de l'Italie;
avant même la déclaration de guerre l'archiduc Albert
est intervenu ; c'est lui qui a pesé sur l'Empereur pour
le changement de l'organisation de l'armée; au lieu
de trois armées, il a obtenu qu'il n'y en aurait qu'une
et tout le travail préparé depuis 1867 a été à refaire
en quarante-huit heures. Puis il a arrêté l'exécution
de notre plan d'offensive jusqu'au Rhin qui eût em-
pêché, par suite de l'occupation des débouchés des
lignes de chemins de fer, la concentration de l'armée
prussienne ; il nous a envoyé un plan de campagne
composé par lui et il a insisté pour que nous nous
maintenions en deçà de la frontière sur l'expectative,
pour venir donner la main à son armée du côté de
Nuremberg.
« Jusqu'à ces derniers jours nous nous attendions
à voir le gouvernement autrichien se déclarer ; dès son
arrivée à Saint-Avold, il y a quinze jours, le général
Frossard voulait pousser de lavant en Prusse rhénane;
j'ai dû l'en empêcher par ordre formel de l'Empereur;
ce n'est que par une lettre du colonel de Bouille —
188 C AN ROBERT
attaché militaire à Vienne — adressée à son ami le
commandant Laveuve, aide de camp du général Le-
brun, et que celui-ci m'a montrée, que nous avons
perdu tout espoir... »
Venant ensuite à la situation présente, le major-géné-
ral ajouta, en désignant Metz, ses Torts et ses défenses,
d'un grand geste de son bras étendu : a Nous pouvons
tenir deux mois ici, à l'abri, et pendant ces deux mois
il se passera bien des choses... Il Faudra nous attaquer
sur notre terrain... alors... » Et le maréchal Le Bœuf
laissa à son collègue le soin de conclure.
Puis le maréchal Canrobert vit plusieurs autres offi-
ciers dont la conversation lui laissa une impression
pénible : « l'Empereur est incapable de commander : le
maréchal Bazaine doit être général en chef; c'est lui
qui est le sauveur; il vient déjà, cette nuit, d'être nommé
commandant de l'armée de Metz; il faut maintenant
la démission du maréchal Le Bœuf. »
Le maréchal Canrobert n'avait pas de goût pour «le
sauveur » . Il avait même été fort vexé de le voir nom-
mer commandant de la garde en 1869 au lieu du géné-
ral Bourbaki à qui ce poste était promis. La garde (en
garnison à Paris et aux environs) confiée à un maréchal
de France, son égal, lui paraissait un amoindrissement
d'autorité pour le commandant de l'armée de Paris.
Et puis, le caractère de l'ancien commandant en
chef du Mexique ne lui plaisait pas. Mais, en la cir-
constance, comme plus tard, il ne laissa pas voir, même
à ses plus intimes, le fond de ses sentiments; il considé-
rait qu'il n'avait qu'à obéir, et à tout faire pour aider
celui qui avait « le redoutable honneur de commander
en chef » . Le maréchal Bazaine a par écrit témoigné
L'IMPÉRATRICE DEMANDE LE MARÉCHAL CANROBERT 18!)
de la discipline, de l'abnégation de son lieutenant
« qui avaient si singulièrement facilité sa tâche » .
Le maréchal Caurobert reprit le train à une heure
sans avoir déjeuné; son voyage fut d'une lenteur déses-
pérante : àFrouard, à Bar-le-Duc,à toutes les grandes
gares, des arrêts sans fin; et dans le personnel, la
crainte de voir arriver les Prussiens. Vers 1 1 heures
du soir seulement le maréchal rentrait au camp,
avec le commandant Lonclas, tous deux mourant de
faim.
Le lendemain matin (10 août), vers 5 heures trois
quarts, après un bon sommeil, le maréchal, déjà occupé
à presser le départ successif de ses divisions et le sien
pour Metz, reçoit un télégramme de l'Empereur :
« Metz, 5 h. 30 du matin. L'Empereur au maréchal
Ganrobert : l'Impératrice fait appel à votre dévoue-
ment. Allez immédiatement vous mettre à sa disposi-
tion et laissez le commandement du camp au plus
ancien général de division. — Napoléon. »
Au moment d'aller à l'ennemi avec son corps
d'armée, on l'appelait pour un poste vraisemblable-
ment plus politique que militaire.
C'était un rude coup pour lui : son silence et sa
réflexion ne laissèrent aucun doute à ses aides de
camp sur l'impression qu'il en ressentait.
Les emmenant à part ainsi que le lieutenant de For-
sanz, il leur communiqua le télégramme de l'Empereur,
leur recommanda de n'en souffler mot à personne, et
leur annonça qu'ils allaient partir avec lui, quelques
chevaux de selle et les ordonnances nécessaires. Ensuite
il fit demander son chef d état-mnjor le général Henry
pour le prévenir qu'il allait s'absenter momentané-
190 C ATS ROBERT
ment, et lui recommander de lui télégraphier, à Paris,
aux Tuileries, les moindres nouvelles et surtout de lui
transmettre tous les ordres qui pourraient venir; il se
garda d'ailleurs bien, quoique l'Empereur le lui recom-
mandât, de remettre le commandement au plus ancien
divisionnaire; c'est donc qu'il était décidé, à moins
qu'il n'en reçût Y ordre absolu, à revenir à son corps
d'armée pour le conduire à l'ennemi.
A midi le maréchal et les trois officiers sont en gare
de Ghâlons où M. Sohier, prévenu, les attend. La for-
mation du train est désespérément longue. Les olficiers
la surveillent et s'assurent de l'embarquement des
chevaux. Pendant ce temps le maréchal cause avec
M. Sohier ; ils savent que le ministère est tombé la veille
et que le général Palikao, appelé à l'improviste de
Lyon, a été chargé dans la soirée d'en former un. Nou-
veau venu dans la politique et dans des circonstances
aussi difficiles, réussira-t-il?
Enfin le train est prêt : le maréchal serre la main à
M. Sohier et monte en wagon avec ses trois officiers.
Pendant le trajet il ne déserra pas les dents; il était
préoccupé de ce qui l'attendait à Paris.
Depuis la veille 5 heures, il n'y avait plus de gouver-
nement, et le maréchal Baraguay-d'Hilliers insistait
pour être relevé de son commandement. Ainsi en pré-
sence de Paris surexcité, de l'émeute presqu'en perma-
nence, ou toujours prête à éclater, il n'y avait personne
pour commander, pour maintenir l'ordre : car les mi-
nistres démissionnaires étaient tombés à un tel degré
d impopularité qu'il leur eût été impossible de conti-
nuer à gérer les affaires. Jamais on n'a vu des personnes
aussi honnies et vilipendées que l'étaient dans ces jours
ARRIVEE A PARIS 191
d'angoisses les membres du gouvernement qui avait
déclaré la guerre.
En présence de cette absence d'autorité et de l'acti-
vité révolutionnaire agissant partout et sans cesse,
l'Impératrice avait pensé au maréchal Canrobert pour
sauver la situation en maintenant Tordre et le trône.
Pourrait-il refuser?
Aussi absorbés que le maréchal, les trois officiers
n'échangèrent pendant le trajet que quelques mots; à
un moment donné cependant ils se concertèrent et le
commandant Lonclas prit la parole au nom de tous
et dit : « Si, monsieur le maréchal, vous restez à Paris,
nous permettrez-vous de retourner à l'armée? » —
« Oui » , répondit le maréchal, et ce fut tout.
On arriva à 10 heures et demie à la gare de l'Est. Sur
le quai, devant le cabinet du chef de gare, le comman-
dant Lonclas, qui ouvrait la portière, vit la maréchale
Canrobert : elle était assise sur une chaise, vêtue d'une
robe de visite grise avec des dentelles écrues : sur ses
genoux était son fils Marcel qui dormait à poings for-
més, les jambes nues, pendantes.
Le maréchal fut vite auprès de sa femme et les offi-
ciers la saluèrent : « Il y a une foule assez houleuse
aux abords de la gare, dit la maréchale, elle sait que
vous arrivez et si l'on acclame ceux qui partent à la
frontière, on injurie et conspue ceux qui en revien-
nent ou qui restent : j'ai donc apporté des habits civils
que vous allez mettre dans le bureau du chef de gare :
mon coupé attend devant une sortie dérobée : ainsi
nous pouvons partir sans être reconnus et éviter les
manifestations. » Toujours calme et précise, la maré-
chale parlait avec un air d'autorité qui frappa les offi-
L02 CAMROKKKT
ciers : le maréchal congédia ses deux aides de camp,
leur donnant rendez-vous pour le lendemain 8 heures
du matin, hôtel de Bristol, place Vendôme, et il or-
donna au lieutenant de Forsanz de demeurer à la gare
et de surveiller les chevaux et de faire garer leur écurie
pendant la nuit. Les officiers saluèrent la maré-
chale qui entra, tenant son fils toujours dormant dans
ses bras, chez le chef de gare avec le maréchal.
Tant dans le bureau du chef de gare que dans son
coupé, en allant aux Tuileries, la maréchale admira-
blement renseignée exposa la situation à son mari et
insista de la façon la plus formelle pour qu'il refusât
les offres qui allaient lui être faites. Elle prêchait un
converti.
Le refus que le maréchal allait opposera la demande
de l'Impératrice devait avoir des conséquences graves
pour le pays; car l'absence de commandant ou de
gouverneur permettrait dans huit jours au prince Na-
poléon d'obtenir de l'Empereur pour son protégé,
le général Trochu, la place de gouverneur de la capi-
tale.
Si le maréchal Ganrobert eût commandé à Paris au
4 septembre, il eût défendu la représentation natio-
nale et eût assuré de ce fait la constitution d'un
gouvernement régulier; il n'eût pas trahi la parole
donnée à sa souveraine, il n'eût pas négocié avec
les chefs de l'émeute la chute d'un gouvernement qu'il
était chargé de défendre pour se faire mettre à sa
place.
Et alors, au lieu d'un gouvernement issu de l'émeute,
l'Europe pour intervenir, et la Prusse pour négocier
eussent trouvé un gouvernement régulier!
DANS LA CAHE DE L'EST 193
Ces conséquences si néfastes m'ont amené à exposer
la situation telle qu'elle se trouvait lorsque l'Impéra-
trice voulait confier au maréchal Ganrobert le soin de
protéger le trône et l'assemblée issue du suffrage uni-
versel qui représentait alors le pays.
iv. 13
CHAPITRE VII
L'EMPEREUR ET L'IMPÉRATRICE OU METZ ET PARIS
Le soir de la fermeture du scrutin du plébiscite toutes
les personnes appartenant à la Maison impériale étaient
réunies aux Tuileries et assistaient à l'arrivée des résul-
tats du vote. Ceux de Paris furent les premiers connus,
et décontenancèrent beaucoup d'assistants . L'Empe-
reur resta calme, presque souriant : le Prince Impérial
eut un mouvement de révolte que réprima aussitôt le
général Frossard, mais l'Impératrice très nerveuse ne
cacha pas son dépit. L'un des officiers d'ordonnance de
l'Empereur, le capitaine Pierron, ancien chef du cabinet
de Maximilien et depuis auteur militaire et membre du
conseil supérieur de la guerre, m'a affirmé lui avoir
entendu dire ce soir-là que la guerre seule pouvait
sauver l'Empire de la révolution. Plusieurs généraux
aides de camp auraient renchéri, et dès lors l'idée de
chercher la consolidation de la dynastie par une guerre
populaire fit son chemin.
Lorsque éclata la nouvelle de la candidature Hohen-
zollern, il semble qu'à Saint-Gloud l'Impératrice et les
aides de camp qui avaient appuyé son idée, le soir du
plébisciste, aient cru avoir trouvé l'occasion cherchée et
c'est vraisemblablement dans l'entourage de l'Impé-
ratrice que naquit l'idée de la demande de garantie
L'IMPERATRICE A SAINT-CLOUD 195
adressée au roi de Prusse, après la renonciation du
prétendant.
Dans la soirée du 1 I juillet 1870, vers 10 heures, à
Saint-Cloud lorsqu'on servait le thé, l'Impératrice
aurait dit : « Pourvu que la Prusse et l'Espagne ne
reculent pas. » — « Mais, Madame, aurait répondu
l'un des écuyers de l'Empereur, le prince Ponia-
towski, qui a depuis raconté ces détails, si après la
sommation, plutôt hautaine, qui a été lancée de la tri-
bune de la Chambre, la Prusse donne satisfaction à la
France, ce sera une grande victoire diplomatique. »
— « Vous êtes Italien, vous ne comprenez rien aux
affaires de notre pays » , lui aurait répondu l'Impéra-
trice.
Le lendemain, quand l'Impératrice eut communica-
tion du télégramme du désistement, elle se trouvait
avec plusieurs personnes dont la comtesse Walewska et
le général Reille — aide de camp de l'Empereur — et
le capitaine Dreyssé, dans la salle de billard du château
de Saint-Cloud; à peine eut-elle lu, qu'elle froissa le
papier d'un geste impatient et le jeta à terre.
Cependant la guerre était déclarée au milieu d'un
enthousiasme et d'une exaltation extraordinaires. A
Saint-Cloud toutefois l'exubérance chez les familiers
et les personnages de la cour ne dura pas : on comp-
tait d'abord sur l'alliance de l'Autriche et de l'Italie,
et le 25 juillet on était en droit d'espérer la conclusion
immédiate d'un traité, lorsque l'énervante et perpétuel-
lement néfaste question de Rome fut soulevée par cette
fameuse dépêche : « Si la France défend son honneur
sur le Rhin, ce n'est pas pour le sacrifier sur le Tibre. »
A partir de ce moment on dut dans le gouvernement
196 C AN ROBERT
et autour des souverains commencer à douter des con-
cours éventuellement promis, et être moins assuré du
succès. Le jour du départ de l'Empereur et du Prince
Impérial de Saint-Gloud pour Metz , l'Impératrice,
malgré son énergie, parut profondément frappée; à
peine rentrée de la gare du parc au château elle envoya
ce télégramme à sa mère en Espagne.
«28 juillet, Saint-Cloud.
u A la comtesse de Montijo.
« L'Empereur et Louis viennent de partir. Je suis
pleine de confiance dans l'issue finale. Tout le monde
bien portant.
« Eugénie. »
Elle s'enferma ensuite dans son petit cabinet où
elle avait réuni un grand nombre d'objets, porcelaines,
laques, cristaux, pierres diverses d'Orient montées,
ayant appartenu à Marie-Antoinette, et d'où par la
fenêtre elle découvrait une vue magnifique sur Long-
champ et sur le bois de Boulogne. Assez tard dans
l'après-midi, elle fit appeler Mlle Redel, depuis
Mme Victor Duruy, qui s'était consacrée à l'éducation
des demoiselles d'Albe et elle lui ouvrit son cœur : on
l'accusait d'avoir voulu la guerre, on lui attribuait ce
mot : « C'est ma guerre. » Elle ne l'avait jamais pro-
noncé. Gomment pouvait-on oublier qu'elle avait un
fils unique qui partait, et, s'émotionnant au fur et à
mesure qu'elle parlait, elle se mit à verser des torrents
de larmes.
EMOTIONS DE L'IMPERATRICE 197
Mais voici une dépêche qu'on lui remet; elle est du
Prince Impérial.
« Metz, 28 juillet.
« Nous avons eu une réception magnifique à Metz et
tout le long du chemin de fer. Papa et moi nous nous
portons bien. Votre affectionné et respectueux fils.
« Louis Napoléon. »
Aussitôt l'Impératrice se met sur le petit bureau de
laque noir qu'elle a acheté à la vente Beauvau et qui
a été commandé par Marie-Antoinette pour le palais
de Saint-Gloud où elle l'a fait replacer et elle écrit :
« U Impératrice au Prince Impérial.
« J'espère que tu n'es pas trop fatigué et que les
émotions de la journée ne te feront pas mal. Je pense
bien à toi. Je suis heureuse et fière de te voir partager
les fatigues et les dangers de nos braves soldats.
« Eugénie. »
Vers l'heure du dîner la réponse est apportée :
«Metz, 28 juillet.
«Tout va bien. Je ne suis pas fatigué, je viens de
visiter les camps. Tous les soldats sont enchantés. Je
vous embrasse de tout cœur. Votre affectionné et
respectueux fils.
« Louis Napoléon. »
198 CANHOBEHT
Le lendemain 29 juillet l'Impératrice écrit une
longue lettre à l'Empereur sur l'état des négociations
qui lui paraissent en bonne voie, en raison d'une pre-
mière dépêche du comte de Beust dont elle donne copie,
et d'une autre émanant du marquis Visconti Venosta
qui annoncent toutes deux que la question romaine va
être vidée. L'Impératrice dans sa lettre se félicite de
s'être opposée aux demandes de l'empereur d'Autriche
et de son ministre qui nous conseillaient d'abandonner
Rome à son sort. Très calme, Napoléon III répond le
lendemain matin :
«Metz, 30 juillet, 7 h. 35 du matin.
« Louis va très bien : il a dormi seize heures de
suite. Je viens de recevoir ta lettre du 29 et la copie
de l'autre. L'intention est bonne, mais je voudrais
des actes. Nous t'embrassons tendrement.
« Napoléon. »
A 4 heures de l'après-midi l'Empereur télégraphiait
encore.
« Je vais très bien, mais fatigué par la chaleur. Nous
t'embrassons tendrement.
« Napoléon. »
Le lendemain un des officiers d'ordonnance de l'Em-
pereur, le capitaine d'artillerie Guzman, apporte à
Metz des nouvelles de l'Impératrice. Son caractère
droit et sérieux lui ont valu la confiance de la souve-
raine et elle le charge de dire à l'Empereur qu'elle
désire venir à Metz. L'Empereur redoute cette sur-
prise et télégraphie sans perdre une minute :
COMBAT DE SARHEBRÛCK L99
« Malgré mon désir de te revoir, je crois qu'il est
mieux d'y renoncer. D'ailleurs il est possible que nous
partions d'ici demain. Nous sortons de la messe :
lévêque a été très convenable. Nous t'embrassons ten-
drement.
« Napoléon, h
L'Empereur médite le 31 juillet et le 1 er août une
attaque sur Sarrelouis ; mais il change d'avis, et tous les
projets mis en l'air aboutissent à la petite affaire de
Sarrebrûck (2 août) , qu'il raconte ainsi par le fil télé-
graphique dès qu'il est rentré à Metz :
« 2 août, 5 h. 55 soir.
« A V Impératrice, Saint-Cloud.
« Louis vient de recevoir son baptême de feu. Il a été
admirable de sang-froid, il n'était nullement impres-
sionné et semblait se promener au bois de Boulogne.
Une division du général Frossard a pris les hauteurs
dominant la rive gauche de Sarrebrûck. Les Prussiens
ont peu résisté. Il n'y a eu qu'un feu de tirailleurs et
de canonnades, nous étions en première ligne. Mais les
balles et boulets tombaient à nos pieds. Louis a con-
servé une balle qui est tombée près de lui. Il y a eu des
hommes qui pleuraient en le voyant si calme. Nous
t'embrassons tendrement. Je saurai tenir à Vimercati
le langage qu'il convient.
« Napolkon. »
Cette dernière phrase est importante ; elle montre que
l'Impératrice, sachant que le comte Vimercati était à
200 G AN ROBERT
Metz porteur d'un traité approuvé de l'Empereur
d'Autriche et du roi d'Italie pour prier Napoléon III de
le signer, avait insisté auprès de son mari pour qu'il
n'en fit rien.
L'Impératrice était en promenade dans le parc avec
ses deux nièces, lorsque le télégramme racontant le
combat de Sarrebruck arriva à Saint-Gloud. On alla de
suite à sa recherche et on le lui remit; elle le lut et le
relut à voix haute, tout heureuse et fîère de son fils.
Elle courut au corps de garde du château, pour le lire
aux voltigeurs qui y étaient, puis elle l'envoya en com-
munication, à titre privé, au Président du Conseil,
M. Emile Ollivier. Soit que, sans réfléchir que cette
dépêche était d'ordre intime, le ministre l'ait montrée
à un reporter du Gaulois, soit que celui-ci l'ait copié
subrepticement, le télégramme paraissait le lendemain,
en gros caractères, dans le Gaulois, et quoique l'Im-
pératrice ait fait déclarer que c'était par le fait d'une
indiscrétion seule qu'on avait pu avoir connaissance
d'une correspondance particulière, le texte de cette
missive mal interprété servit à ridiculiser l'aimable
et sympathique personnalité de l'infortuné Prince
impérial.
L'Impératrice quittant le poste des voltigeurs remonta
à son petit cabinet et elle écrivit ces deux télégrammes.
« 2 août, 6 h. 32 soir.
« V Impératrice à l Empereur .
« Je suis bien heureuse de la nouvelle que vous me
donnez. Elle compense les inquiétudes que j'ai depuis
SURPRISE DE WISSEMBOURG 201
tant de jours. — Vous ne me dites rien de vous et
pourtant vous savez bien combien je vous associe tous
deux dans la même pensée.
« Ètes-vous fatigué? Je vous embrasse de tout cœur.
« Eugénie. »
« 2 août, 6 h. 33.
« L Impératrice au Prince Impérial.
«Je sais, tu t'es bien conduit. Je suis fière et bien
heureuse. Ta dépèche m'a beaucoup plu. Tes cousines
— les demoiselles d'Albe — te félicitent ainsi que tout
le monde. Je t'embrasse de toute mon âme.
a Eugénie. »
La journée du 3 fut calme. Le lendemain, 4 août, la
maréchale Ganrobert dinait à Saint-Gloud et elle y était
encore lorsque furent apportées presqu'en même temps
les deux dépêches du maréchal de Mac-Mahon annon-
çant la défaite de Wissembourg à l'Empereur qui les
transmettait à l'Impératrice telles qu'il les avait reçues.
La première était ainsi conçue :
« Division Douay attaquée par quatre divisions :
Douay blessé grièvement, obligé battre en retraite se
rallie près du Pigeonnier. » La deuxième portait :
h Trois régiments de la division Douay : général tué
(chiffré) ; troupes ennemies considérables, au moins
deux corps d'armée, une pièce prise : position en arrière
de Frœschwiller : j'y livrerai bataille s'il le faut. Pour
20* C AN ROBERT
reprendre l'offensive il faudrait au moins trois divi-
sions de renfort. »
L'Impératrice, aussitôt ses invités partis, télégraphia
en ces termes au maréchal Le Bœuf à Metz :
« Dès que vous aurez des nouvelles de Mac-Mahon,
à n'importe quelle heure de la nuit, faites chiffrer par
Pietri et envoyez-les-moi. Je ne veux pas réveiller
l'Empereur, c'est pour cela que je vous écris directe-
ment.
r Eugénie. »
A minuit et demi le maréchal Le Bœuf répondit qu'il
n'avait rien de plus.
Les deux mauvaises dépêches du maréchal de Mac-
Mahon furent cachées pendant plus de vingt-quatre
heures : on ne les communiqua au public et à la presse
que le lendemain 5 août, après 3 heures de l'après-
midi.
Sous ce coup inattendu l'irritation fut profonde à
Paris : l'exaltation s'accrut et le chauvinisme déborda.
« Il avait fallu 100,000 Prussiens pour venir à bout de
8,000 Français et ceux-ci n'avaient été battus qu'après
avoir causé à l'ennemi des pertes plus élevées que leur
effectif. » Cent autres rodomontades du même genre
se débitent sur les boulevards dans la soirée du 5 :
« Demain le maréchal Mac-Mahon prendra sa re-
vanche ! »
A l'encontre du public, les ministres sont tout à fait
inquiets : si l'armée du prince royal entre en Alsace avec
100,000 hommes, elle va tomber sur le maréchal de
Mac-Mahon qui nen a que 35,000; c'est grave. . . La
nuit s'écoule : aucune dépêche, mais à midi en Bourse,
FOLLE EXALTATION A PARIS . 2<Ki
un farceur ou un spéculateur — on n'a jamais su qui —
affiche une dépêche : « Grande victoire, 25,000 pri-
sonniers dont le prince royal de Prusse. » La dépêche
est-elle même affichée? A-t-elle existé? En un clin
d'œil la Bourse, les boulevards, la rue du Quatre-Sep-
tembre sont une fourmilière exultante, criante ; les uns
hurlent la Marseillaise, les autres achètent toutes les
lanternes vénitiennes qui se trouvent chez les épiciers,
et elles font bientôt prime, les drapeaux se passent de
mains en mains, les maisons s'en couvrent, et la foule
hurle toujours, chante, crie, rit, danse. Des mobiles
avec d'énormes ceintures de flanelle bleue se font
remarquer parmi les plus bruyants : la circulation est
arrêtée, les voitures s'accumulent, et des gens grim-
pent dedans et sur les sièges : on s'embrasse. En une
demi-heure la capitale est dans une exaltation folle.
Mais peu à peu : « Est-ce sûr? » se répète-t-on, et en
une demi-heure aussi, l'enthousiasme tombe : il n'y a
pas un mot de vrai, aucune nouvelle n'est arrivée de
la frontière.
Alors la joie se change en colère contre le ministère,
c'est lui qui a fait le coup. Des bandes se forment
criant» A bas le ministère! » et sur l'air des lampions :
« Des nouvelles, des nouvelles! » elles se promènent
dans le centre de Paris. M. Ghevandier de Valdrôme
ministre de l'intérieur se rend à Saint-Cloud voir l'Im-
pératrice pour lui rendre compte de l'ébullition de la
capitale et du désenchantement qui suit et qui menace
de tourner à l'aigre.
A ces nouvelles, l'Impératrice demeure maîtresse
d'elle-même, quoiqu'elle soit depuis quelques heures
en proie à un énervement qui augmente d'instant en
204 CANllOKEKT
instant. Elle prie le ministre d'aller chez le président
du conseil pour lui demander la réunion immédiate de
leurs collègues qui prendront les décisions nécessaires
pour empêcher le renouvellement de pareille équipée.
Les ministres se réunissent à 6 heures, et parlent
d'envoyer l'un d'eux, estimé et aimé de tous, M. Mau-
rice Richard, auprès de l'Empereur pour lui demander
d'assurer, au quartier général, un service de renseigne-
ments constants.
Tandis qu'ils délibèrent, ils reçoivent une dépêche
de l'Empereur, annonçant que le corps du général
Frossard est engagé et que le résultat est encore incer-
tain. Aicsi on se bat en Lorraine, et l'on n'a aucune
nouvelle d'Alsace, où la situation est surtout consi-
dérée comme très grave. De plus en plus inquiets, les
membres du gouvernement décident de faire télégra-
phier à tous les préfets de la frontière « pour les ren-
seigner sur la situation du maréchal de Mac-Mahon » .
Quand les ministres se séparent et rentrent chez eux,
plusieurs des bandes qui se promènent viennent mani-
fester, place Vendôme, devant le ministère de la Jus-
tice, et place Beauvau devant le ministère de l'Inté-
rieur. M. Ghevandier de Valdrôme, prévenu, descend
dans la rue, se présente aux manifestants, et parvient
à les renvoyer. Il redoute des troubles, et il fait dire
au général d'Autemarre d'Ervillé, commandant la
garde nationale, de se rendre aux Tuileries à minuit,
où il inspectera le service d'ordre. Toute la soirée, la
foule est nombreuse et agitée sur les boulevards, on
achète les journaux qui ne disent rien, on s'énerve;
sur beaucoup d'endroits on crie et on forme des
groupes bruyants.
SANS NOUVELLES DE LA GUERRE 205
Il peut être minuit : M. Ghevandier de Valdrôme est
dans son cabinet avec MM. de Walcknaer, de Sancy et
Durangel, quand un télégramme lui est transmis. C'est
la copie d'une dépêche de l'Empereur à l'Impératrice
annonçant la double défaite de Forbach et de Frœsch-
willer : l'Impératrice, en la communiquant, prescrit
de convoquer les ministres et annonce son retour à
Paris dans la nuit même.
Immédiatement, M. Ghevandier de Valdrôme envoie
MM. de Sancy et Durangel réveiller ses collègues et
les appeler d'urgence place Beauvau.
Toute cette journée du samedi 6 août, l'Impératrice
a été nerveuse; on l'eût été à moins. Dans la matinée
elle a été avisée par l'Empereur, que le maréchal de
Mac-Mahon avait concentré son corps d'armée à
Frœschwiller et demandait un autre corps d'armée de
l'armée de Lorraine en renfort. Dans l'après-midi,
elle ne tient pas en place, elle sort, fait quelques pas
dans le parc, puis remonte dans son petit cabinet et
écrit des télégrammes.
Au Prince Impérial : « Tout le monde, à Saint-Gloud,
pense à vous, les heures semblent bien longues, mais
l'idée d'un beau retour soutient nos forces et nos espé-
rances. »
A l'Empereur : « L'impression produite à Paris a
exalté le sentiment patriotique sans ébranler la con-
fiance. J'ai déjà reçu la réponse à propos de la veuve du
général Douay. Je compte lui écrire par la poste.
« Eugénie. »
A 3 heures et quart, on lui remet un télégramme de
l'Empereur : « Metz, 3 heures. Je n'ai pas de nouvelles
20 G CANRORERT
de Mac-Mahon. Ce matin, les reconnaissances du côté
de la Sarre ne signalaient aucun mouvement de l'en-
nemi. J'apprends maintenant qu'il y a un engagement
du côté du général Frossard. Il est trop loin pour que
nous puissions y aller. Dès que j'aurai des nouvelles, je
te les enverrai. Napoléon. »
C'est au moment où elle reçoit ce télégramme que
M. Ghevandier de Valdrôme vient la voir pour lui
apprendre l'effervescence de Paris ; à peine est-il
reparti que l'Impératrice répond à l'Empereur : a Nous
attendons les nouvelles avec une impatience fébrile.
Tout semble calme pour le moment. Le conseil se réu-
nira ce soir, ne vous tourmentez pas. Je suis sûre que
Paris ne sera pas une cause de difficultés. Courage,
cher ami, chacun doit faire son devoir là où les cir-
constances l'ont placé. Je suis calme et confiante, soyez-
le aussi. »
A 6 h. 40, elle reçoit encore un télégramme. Le
résultat du combat du général Frossard est encore
incertain : « J'ai bon espoir » .
Quoique surexcitée par les émotions, les alterna-
tives continuelles de craintes et d'espérances par où
elle passe, l'Impératrice est d'une énergie superbe, et
dans cette crise terrible qui va durer un mois — jus-
qu'au 4 septembre — elle n'aura pas un moment de
faiblesse, pas le moindre abandon de sa dignité. Elle
sera pour tous un exemple de constance, de volonté et
de courage, tandis qu'autour d'elle on comptera bien
des défaillances.
Vers 7 heures, le duc et la duchesse de Montmorency
viennent au château et y amènent le prince de Metter-
nich, qui reste à dîner avec l'Impératrice. Quant à eux,
ENERGIE DE L'IMPERATRICE 207
ils vont à Bougival, villa Staub, passer la soirée chez
la princesse de Metternich qui vient d'avoir une fille,
et ne sort pas encore.
Vers 11 heures du soir, le prince rentre à Bougival.
« L'Impératrice est très énervée, dit-il à la princesse
ainsi qu'au duc et à la duchesse de Montmorency qui
l'ont attendu, mais il n'y a pas de nouvelles ce soir, elle
s'est étendue sur son lit, j'espère qu'elle passera une
nuit tranquille. »
Dans le palais de Saint- Cl oud, l'amiral Jurien de la
Gravière avec MM. de Brissac et Poniatowski veillent.
A minuit, ils sont appelés pour traduire un télégramme
chiffré. Ils prennent les tables et lisent : « 350 Mac-
Mahon, 27 a, 36 perdu... une bataille sur la Sarre » .
Ici, on trouve un point, puis ils continuent à traduire.
« Le général Frossard en retraite. » A ces mots, l'amiral
Jurien entre dans la chambre de l'Impératrice, il lui
répète ce qui vient d'être traduit. La souveraine étendue
toute habillée d'une robe marron, se lève d'un bond,
va au salon, où M. de Brissac lui lit la fin du télégramme
qu'il vient de déchiffrer et qui, d'après ceux qui l'ont
vu cette nuit-là, était à peu près conçu en ces termes :
« L'armée en retraite — ou en déroute — il faut s'at-
tendre aux événements les plus graves... il faut que
nous soyons à la hauteur des circonstances... il faut
déclarer l'état de siège et armer Paris... tout peut se
réparer... Je n'ai pas de nouvelles de Mac-Mahon. »
Ce choc violent, reçu au milieu de la nuit, ne démonta
pas l'Impératrice : « Il faut qu'ils aient tous perdu la
tête » , dit-elle, et appelant M. de Brissac, elle lui dit
d'envoyer copie du télégramme de lEmpereur au mi-
nistre de l'Intérieur et de lui prescrire de réunir le
208 GANROBERT
conseil en le prévenant quelle va, séance tenante,
rentrer aux Tuileries; puis passant dans une pièce voi-
sine, elle dicte deux autres télégrammes. D'abord un
à l'Empereur pour lui demander de plus amples détails,
car elle est étonnée du décousu de la dépêche qu'elle
vient de recevoir et ne peut s'en expliquer les derniers
mots : «Je n'ai pas de nouvelles de Mac-Mahon. » Gom-
ment sait-on alors qu'il a été battu? puis elle adresse à
la princesse Mathilde, à Saint-Gratien, un second télé-
gramme ainsi conçu :
« Saint-GIoud, minuit 35.
u J'ai de mauvaises nouvelles de l'Empereur. L'ar-
mée est en retraite. Je rentre à Paris où je convoque le
conseil des ministres.
« Eugénie. »
Ensuite, elle prie le prince Poniatowski de faire
atteler un coupé et d'aller au plus vite à Bougival,
réveiller le prince de Metternich et le ramener, parce
qu'elle tient à l'avoir à côté d'elle pour rentrer dans
Paris en pleine nuit.
L'écuyer après une course à grande allure arriva
vers une heure et demie du matin, sur les bords de la
Seine, et là, erra longtemps dans les rues désertes de
Bougival. A la fin, un passant attardé lui indiqua la villa
Staub. Aussitôt devant, il cria de toutes ses forces :
« Metternich! Metternich ! » Au bout d'un instant une
fenêtre s'ouvrit, et une forme blanche y apparut, c'était
la princesse : « Que voulez-vous? » — « Sa Majesté
demande au prince devenir de suite. Je l'attends pour
DEPART NOCTURNE DE L'IMPERATRICE 209
le conduire à Saint-GIoud. » Un quart d'heure après,
le prince de Metternich descendait, et le coupé rem-
menait vivement à Saint-GIoud. En chemin, le prince
Poniatowski le mit au courant de ce qui s'était passé
depuis 11 heures. « C'est d'autant plus fâcheux, se
contenta de dire l'ambassadeur d'Autriche, qu'une
alliance devient impossible maintenant. »
Devant le perron du château de Saint-GIoud un lan-
dau était arrêté, attelé de deux chevaux russes tout
noirs à longues crinières et longues queues; l'Impéra-
trice, en costume de voyage, toute prête à partir, atten-
dait dans son salon. A peine le prince de Metternich
fut-il arrivé que l'Impératrice monta avec lui dans le
landau. L'amiral Jurien de la Gravière, MM. de Cossé-
Brissac, de Lezay-Marnezia et Poniatowski s'installèrent
dans une seconde voiture, et on fila au grand trot pour
Paris.
Sur la route, dans le bois de Boulogne, avenue de
l'Impératrice et aux Champs-Elysées, pas même un
ivrogne noctambule : tout le monde dormait.
Lorsque le landau de l'Impératrice croisa l'avenue
Marigny, il s'arrêta un instant : l'ambassadeur d'Au-
triche en descendit, rentra à pied à l'hôtel de l'am-
bassade qu'il louait à l'Impératrice qui en était pro-
priétaire. — Cet hôtel, qui a depuis appartenu à
M. de Hirsch, est au n° 1 de la rue de l'Elysée au coin
de l'avenue Gabriel.
Dix minutes après, l'Impératrice était aux Tuileries.
C'est à peine si, prévenus, les serviteurs, qui y étaient
restés, avaient ouvert les portes et allumé les lampes;
on entra de suite dans la salle du conseil. Le géné-
ral d'Autemarre et son aide de camp, M. Edmond
iv. i4
210 G AN ROBERT
Dollfus de service depuis minuit, reçurent la souve-
raine dont les traits décomposés les frappèrent : les
salons que l'on traversa avaient l'air d'être vides : les
rideaux étaient enlevés des fenêtres; des housses de
toile rayée recouvraient les meubles poussés et alignés
contre le mur et partout les tableaux, les bustes, les
garnitures de cheminées enveloppés formaient de
grosses masses informes.
Presque sur les pas de la souveraine, les ministres
accoururent, puis le maréchal Baraguay d'Hilliers
commandant l'armée de Paris, puis le général Trochu,
puis le général de Ghabaud-Latour président du comité
du génie, que sur l'ordre de l'Impératrice, MM. de
Lezay-Marnezia et M. E. Dollfus étaient allés réveiller;
car d'après le télégramme de l'Empereur, il fallait
armer d'urgence la capitale. Il était vraisemblablement
3 heures et demie ou 4 heures du matin, lorsqu'un nou-
veau télégramme chiffré de l'Empereur fut apporté : il
répondait à celui de l'Impératrice demandant comment
on avait appris les défaites. On n'avait pas reçu à Metz de
télégramme direct du maréchal de Mac-Mahon; l'on
avait appris sa défaite par le général de Laigle — du
moins ainsi traduisait-on un groupe qui, en fait, voulait
dire « Colonel Klein de Kleinenberg » , mais personne
ne songea qu'il n'y avait pas de général de Laigle et les
ministres envoyèrent le télégramme de l'Empereur au
Journal officiel où il parut à 1 1 heures tel qu'il était
traduit, avec l'erreur.
Dans ce même télégramme l'Empereur annonçait
qu'il quittait Metz et se rendait à Saint-Avold pour
voir si les corps encore intacts — 3 e et 4 e corps et la
garde — pouvaient prendre une offensive vigou-
NUIT DIT 6 AIT 7 AOUT 211
reuse avec quelques chances de succès sur l'armée
prussienne déjà éprouvée par la bataille de Forbach.
L'Impératrice ouvrit la séance, et lut les télégrammes
qu'elle avait reçus. Alors à en croire un des ministres,
le général Trochu prit la parole : « Avez-vous lu mon
livre? j'avais tout prévu... » et il parla longuement,
critiquant tout, choses et gens, n'indiquant aucune
mesure, aucun remède. Les assistants étaient agacés,
confus, gênés « blessés » même de cette faconde incon-
venante, intempestive qui faisait perdre du temps inu-
tilement. D'autres ministres parlèrent ensuite : tous
inquiets, convaincus que la défaite allait amener d'ici
peu la chute de l'Empire, et leur propre chute.
Les télégrammes succèdent aux télégrammes : tout
est changé à Metz depuis tout à l'heure : la gare de
Bening étant occupée par les Prussiens, l'Empereur
a renoncé à l'offensive à laquelle il pensait à 3 heures
du matin; après être monté en wagon il est rentré à la
préfecture; maintenant il est question d'une concen-
tration de toute l'armée au camp de Ghâlons et le mi-
nistre de la guerre est directement avisé d'assurer le
retour immédiat au camp des troupes du maréchal
Canrobert en route pour Nancy; un quart d'heure
après, il reçoit l'ordre de faire venir à Paris les qua-
trièmes bataillons demeurés dans les dépôts et dont il
peut disposer. Ces dépêches successives montrant le
désarroi et le décousu des projets à Metz n'apportent
ni la décision ni la netteté dans la discussion des
ministres. « Rien ne se décide et on patauge » , a dit
un des assistants.
Il faut cependant annoncer le désastre au pays; les
ministres composent avec une dépêche de l'Empereur
211 CANROBERT
et une du maréchal Lebœuf un télégramme factice
qu'ils font précéder de l'affirmation qu'ils ne cachent
rien, et ils signent tous, en datant le document de
6 heures du matin.
Dans le salon, à côté de la salle du conseil, attendent
l'amiral Jurien de la Gravière, le général d'Autemarre,
MM. Edmond Dolltus, de Brissac, Poniatowski, de
Lezay-Marnezia et les chefs de cabinet des ministres.
L'amiral Jurien reparle sans cesse de la dépêche de
minuit et demie : « Le maréchal de Mac-Mahon sur la
Sarre... » C'est une erreur; puisqu'il est en Alsace il
n'est pas sur la Sarre qui est en Lorraine; peut-être y
a-t-il encore un dernier espoir, d'autant plus qu'on n'a
pas de nouvelles directes de son armée et l'amiral veut
s'y raccrocher. Mais l'une des personnes présentes
rétablit le texte avec la ponctuation exacte : sur la
Sarre se rapporte non au maréchal de Mac-Mahon,
mais au général Frossard. Hélas, tout est vrai. Déjà il
fait grand jour, lorsque, dans la porte du salon vide de
meubles où se tiennent debout, se causant à voix basse,
comme à un enterrement, les quelques assistants, on
voit apparaître une forme de géant. C'est M. Haussmann
qui arrive de voyage : en rentrant de la gare par la
rue de Rivoli, il a vu du mouvement et de la lumière :
il s'est informé, et ainsi prévenu des désastres et de
l'arrivée de l'Impératrice, il est accouru, prêt à offrir
ses services, car il n'est plus rien.
u Entrez » , lui dit-on, en lui montrant la porte de
la salle du conseil toute couverte de toiles grises, et où
nul huissier, nulle consigne n'arrêtait les visiteurs. Le
voyant, l'Impératrice le remercie et l'invite à assister
à la délibération : c'était au moment où l'indécision de
M. HAUSSMANN 213
tous et la loquacité de certains élaient à leur comble.
Le général Chabaud-Latour, cependant, sur une
question de l'Impératrice, déclare que la défense de la
capitale exige la proclamation de l'état de siège. Mais
il n'y a pour ainsi dire pas de troupes à Paris, objecte-
t-on ; et la discussion continue sans aboutir à rien de
pratique; à la fin, M. Haussmann, invité par l'Impéra-
trice à donner son avis, s'exprime nettement, sans
phrases : « Il faut séance tenante proclamer l'état de
siège, c'est indispensable, pour la sûreté du trône qui
va être menacé, et pour la défense du territoire et de
la capitale. S'il n'y a pas assez de troupes, il faut faire
venir celles restant encore en Algérie et les régiments
d'infanterie de marine qui sont dans nos ports. Mais
déjà l'amiral Rigault de Genouilly, à la première nou-
velle de la défaite, à une heure et demie du matin
avait pris sur lui de les appeler à Paris dans les
quarante-huit heures; il faut faire une proclamation
annonçant ces mesures. L'autorité, le bon sens pratique
des avis de M. Haussmann font impression, et l'Impé-
ratrice lui demande de rédiger la proclamation. Il se
met à l'angle d'une table et écrit. Une fois cette déci-
sion prise, l'amiral Rigault de Genouilly et les généraux
Dejean et Chabaud-Latour se mettent vite d'accord
pour l'exécution des mesures urgentes, et ils le font
avec une précision et une justesse qui eurent des résul-
tats aussi favorables que le permirent les circonstances.
L'amiral Rigault de Genouilly, homme d'autorité, se
mêlait peu aux discussions parlementaires qu'il consi-
dérait comme oiseuses. Il avait été à l'École polytech-
nique avec le général Dejean, et tous deux étaient très
liés. Le général Dejean qui n'était que ministre inté-
214 C AN H QBE HT
rimaire — avant le départ du maréchal Le Bœuf, il était
directeur du Génie au ministère, — avait aux yeux
de plusieurs de ses collègues le grand défaut d'être
modeçte et surtout de ne pas être orateur : mais il
savait à fond son métier, avait un grand bon sens, était
travailleur et actif.
L'amiral Rigault deGenouilly et lui décidèrent, outre
l'appel des régiments d'infanterie de marine à Paris
dans les quarante-huit heures, le transport en France
des régiments restés en Algérie, et la mise à terre des
équipages de la flotte, qui viendraient à Paris consti-
tués en bataillons, tandis que le régiment d'artillerie de
marine enverrait de Lorient deux mille artilleurs com-
mandés par le général Pélissier : on leur confierait,
ainsi qu'aux canonniers de la flotte, la défense des forts
extérieurs de Paris : ils les armeraient et les garni-
raient d'artillerie, les considérant comme « des vais-
seaux échoués » , disait l'amiral Rigault de Genouilly.
Voici ces dépèches :
Aux cinq préfets maritimes :
« Déchiffrez vous-même. Bataille perdue. Tous les
efforts à faire pour défendre la capitale; suspendez
armement des transports, et avisos; organisez les
équipages en bataillons et tenez-les prêts à venir à
Paris. »
Aux cinq préfets :
« Envoyez immédiatement à Paris les régiments
d'infanterie de marine; qu'ils arrivent le 9 et le 10. »
MESURES DE DEFENSE 215
Au préfet de Lorieni :
« Envoyez à Paris toutes les batteries d'artillerie :
envoyez le général Pélissier avec les troupes (2,000 artil-
leurs) . »
Le conseil se sépara vers 6 heures du matin. Le gé-
néral de Ghabaud-Latour se rendit directement 12 rue
Saint-Dominique, au comité du génie, où habitait le
secrétaire, le colonel Segretain. Il eut avec cet officier
une longue conversation. L'Impératrice, lui dit-il,
avait appelé, cette nuit, aux Tuileries, les ministres,
les membres du conseil privé et quelques militaires.
Elle avait lu des dépêches annonçant les défaites et
Ton avait décidé des mesures que le comité du génie
devait cette après-midi — quoique ce fut dimanche —
mettre à exécution; il fallait que le colonel Segretain
convoquât sans perdre une minute tous ses membres
pour une heure.
Le général de Ghabaud-Latour ajouta qu'il avait été
impressionné par le courage digne et simple de l'Impé-
ratrice : « Ne vous occupez pas de l'Empereur et de
mon fils, mais uniquement du pays » , avait-elle dit.
Dans la journée le comité décida la construction
de casemates, de magasins de siège dans les forts et
sur les remparts, l'établissement de ponts-levis et de
fermetures aux portes, aux lignes de chemin de fer
et au lit de la Seine, le tracé de nouveaux forts ou
ouvrages extérieurs et l'organisation de la défense de
Saint-Denis.
Rentrés vers G heures, les ministres retournèrent
encore aux Tuileries vers 8 heures. Aussitôt réunis.
2iG CAINHOBEUT
l'Impératrice leur lit de nouvelles dépêches annonçant
la retraite générale de l'armée sur Châlons : les mi-
nistres approuvent et l'Impératrice le fait télégraphiera
l'Empereur, puis on parle de la situation intérieure.
Par bonheur, les Chambres sont en congé, et
voilà cependant que plusieurs ministres ont l'incon-
cevable idée d'en demander la convocation. Lorsque
les difficultés, les embarras sont si grands, comment
vouloir y ajouter encore la plus grosse et la plus
dangereuse des calamités, celle d'avoir un parle-
ment en temps de crise, quand il faut agir et non
parler?
Et trois ministres menacent l'Impératrice de donner
leur démission devant l'invasion, si elle ne convoque
pas les députés, si bien qu'elle est obligée de céder : un
décret illégal — car l'Empereur seul peut convoquer
la Chambre — est rédigé; les Chambres sont convo-
quées pour le 11 août. Le décret paraîtra à Y Officiel
dans la journée.
On dirait les Grecs du bas-Empire discutant du sexe
des anges, lorsque le canon des Turcs fait brèche dans
les murailles de Byzance.
Pendant cette discussion l'Impératrice reçoit encore
deux dépèches de Metz : une de l'Empereur de
8 heures 25, disant que l'on n'avait pas de nouvelles de
Frossard, et une du Prince Impérial dont la jeunesse
enjouée et insouciante n'était pas effleurée par ce
malheur : » Metz 8 heures 35, écrivait-il, nous allons
bien papa et moi. Papa s'apprête à faire un mouve-
ment pour couper les Prussiens ; tout le monde est con-
tent à Metz.
Louis. »
ASPECT DE PARIS 217
Les ministres se séparent vers 11 heures pour reve-
nir encore aux Tuileries à 2 heures Pendant leur con-
seil de 8 heures du matin se passa, au cabinet du
ministre de la guerre rue Saint-Dominique, un incident
qui frappa les officiers d'ordonnance du ministère et
que ceux qui vivent à l'heure actuelle se rappellent :
le colonel de Glermont-Tonnerre chef du cabinet dic-
tait des lettres ou des dépêches, quand le général
Trochu entra dans leur bureau et les prenant comme
auditeurs, il commença : « Avez-vous lu mon livre...
j'avais tout prévu... » Ces officiers avaient à travailler,
ils ne savaient comment éviter ce discours ; ils conti-
nuèrent leur besogne, ce qui n'arrêta pas l'intarissable
général.
Le dimanche, 7 août 1870, il faisait à Paris un temps
splendide et le soleil autant que la chaleur avaient
chassé beaucoup de citadins de leurs demeures dès le
matin. Vers 10 heures, les affiches clairsemées de la
proclamation du conseil des ministres parurent sur
les murs et les numéros supplémentaires de Y Officiel
donnant la proclamation et les dépêches arrangées
furent mis en vente dans les kiosques des marchands
de journaux : placards et journaux eurent d'abord peu
de lecteurs; mais peu à peu les mauvaises nouvelles se
répandirent et lorsque vers une heure ou deux heures,
après déjeuner, la foule envahit les gares des lignes de
banlieue, pour aller passer l'après-midi à la campagne,
ce fut une explosion, et les récriminations et les malé-
dictions commencèrent : « C'est la faute de l'Empe-
reur, c'est la faute de Le Bœuf, c'est la faute de Fros-
sard, de Failly, etc. . . Voilà ce que c'est que de prendre
des généraux de salon... c'est surtout la faute du minis-
218 C AIN ROBERT
tère. »Lon ne peut croire aujourd'hui à quel degré
invraisemblable d'impopularité tombèrent dès ce mo-
ment les ministres qui avaient déclaré la guerre.
Personne ne voulait penser que c'était la faute de
toute la nation et que chacun en particulier, à un bien
petit nombre d'exceptions près, avait demandé et
acclamé la guerre.
Dans la matinée un ministre avait été parler à l'Im-
pératrice du remplacement du général Dejean par le
général Trochu au ministère de la Guerre. Le général
Trochu est orateur... il est populaire. Le général
Dejean, au contraire, est inconnu et n'apporte aucune
force à ses collègues, tandis que le ministère, en s'ad-
joignant le général Trochu, profitera de sa popularité.
L'amiral Rigault, qui apprend cette combinaison, en
prévient le général Dejean : aussi celui-ci, lorsque dans
l'après-midi les ministres se réunissent de nouveau aux
Tuileries, s'adresse à l'Impératrice et lui expose qu il
considérerait sa retraite du ministère en ce moment
comme une fuite, mais que si l'on a besoin de sa place,
il sera trop heureux d'aller reprendre son commande-
ment à côté du maréchal de Mac-Mahon, à l'armée du
Rhin.
L'Impératrice le remercia et le pria de conserver ses
fonctions.
L'Impératrice, malgré tout, a-l-clle fait une dé-
marche auprès du général Trochu dans la matinée du
7 août? L'amiral Jurien de laGravière et M. Schneider,
à en croire le général Trochu, seraient venus en son
nom lui offrir la présidence du conseil et le soin de
former un ministère; mais il est impossible de croire
un seul mot du général Trochu; qu'on en juge : il a
M. ROUHER 219
écrit, en 1872 et 1873, deux livres. L'un : Pour la
vérité et la justice; F a Litre : la Politique et le siège de
Paris. Dans le premier, page 83, il écrit à propos de
cette journée du 7 août : « Le commandement de
Paris m'a été offert officieusement... » Dans le second,
page 53 : « Je nie formellement que le commandement
de Paris m'ait été offert. »
A 2 heures de l'après-midi, les ministres et les
membres du conseil privé sont réunis aux Tuileries ;
plusieurs d'entre eux, entre autres M. Rouher qui était
la veille et le matin à sa propriété de Gercey et qui vient
d'en arriver, n'assistaient pas à la séance de la nuit et
à celle du matin. Pour ceux-là, l'Impératrice, en
ouvrant la séance, rappelle que la retraite et la con-
centration de Ghâlons décidée à Metz ont été « approu-
vées dans la matinée par le conseil des ministres » .
A cette communication, M. Rouher proteste : aban-
donner l'Alsace, la Lorraine et une partie de la Cham-
pagne, c'est inadmissible. Il n'y a pas à envisager uni-
quement la position stratégique, « il faut aussi tenir
compte du moral du pays et chercher, dans une passe
aussi terrible, à le remonter et non pas à l'abattre; or,
la retraite jusqu'à Ghàlons, dès qu'elle sera connue,
produira un effet néfaste; avant de s'y résoudre, il
faudrait savoir si c'est d'une nécessité absolue. »
Sur ces observations, les ministres qui avaient
approuvé par un télégramme envoyé à l'Empereur la
retraite sur Ghâlons, demeurent d'abord déconte-
nancés, hésitent, puis, peu à peu persuadés, retournés
par la parole de M. Rouher, finissent par se ranger à
son avis, et leur président env îe ce nouveau télé-
gramme à l'Empereur :
220 CANllOBERT
« Nous avons répondu un peu vite ce matin sur
l'effet de la retraite de Ghàlons. L'effet ne sera pas
bon... Dejean n'inspire confiance à personne, dans le
public : il est probable que si nous ne prenons pas l ini-
tiative la Chambre le renverra. Je demande à Votre
Majesté de m'autoriser à signer, en son nom, le décret
qui nomme ïrochu : l'effet sera infaillible.
« E. Ollivier. »
Le ministère affolé est de plus en plus persuadé que
la popularité du général Trochu le sauvera, et M. Emile
Ollivier, sans attendre la réponse de l'Empereur, va
renouveler ses instances, que le général repousse.
A 2 heures et demie, l'Impératrice, satisfaite des me-
sures militaires décidées dans la matinée et déjà en
voie d'exécution, télégraphie à l'Empereur :
« Dans vos opérations militaires, ne vous préoccupez
pas de l'opinion de Paris. L'important n'est pas de
faire vite mais de bien faire... Dans trois jours, nous
aurons à Paris 29,000 hommes de bonnes troupes, plus
les quatre régiments d'Afrique. Avec la garde natio-
nale, il sera facile de les porter à 40,000 hommes. On
se maintiendra facilement, si une armée tient la cam-
pagne. L'audace avec laquelle ils procèdent leur sera
fatale, si nous ne prenons pas une revanche trop vite. »
Dans cette séance où l'Impératrice s'absente par
moments ainsi que le chef du cabinet pour dicter ou
écrire des télégrammes à l'Empereur, les ministres dis-
cutent sur l'opportunité de la présence du Prince Impé-
rial à l'armée et émettent l'avis que, vu les dangers
qu'il y court, le prince devrait revenir à Paris. Ils s'in-
quiètent aussi de la santé de l'Empereur : peut-être
T É L É G R A M M E S E C II E T 221
n'est-il pas en état de commander? Les ministres
comptent sur M. Maurice Richard qui est en ce moment
à Metz pour leur dire à son retour ce qu'il en est.
La conclusion de cette discussion ne manque pas de
piquant. A peine les ministres ont-ils demandé le
retour du Prince Impérial à Paris, que M. E. Ollivier
télégraphie à l'Empereur :
« A l'unanimité, le conseil des ministres et le conseil
privé croient qu'il serait bon que le Prince Impérial
revînt à Paris.
a E. Ollivier. »
Et l'Impératrice y ajoute :
» Je n'ai pas cru devoir m'y opposer.
« Eugénie. »
Puis avec son chiffre spécial, elle fait suivre ce télé-
gramme des ministres approuvé par elle de celui-ci :
« Pour des raisons que je ne puis pas expliquer dans
cette dépêche, je désire que Louis reste à l'armée et
que l'Empereur promette son retour sans le faire effec-
tuer; le conseil des ministres et le conseil privé pensent
unanimement, au point de vue politique, que la concen-
tration stratégique des forces militaires sera approuvé
par le pays. »
Ainsi l'Impératrice est en contradiction complète
avec les ministres, et pour expliquer à l'Empereur ce
qu'elle ne peut dire dans une dépèche, elle fait mander
par télégramme, auprès d'elle et d'urgence, le capi-
taine de vaisseau Charles Duperré qui commande le
Taureau à Cherbourg, et en qui, à juste titre, -elle a
une confiance absolue.
22ï CANROBËRT
L'heure s'avançant, les ministres se séparent et
rentrent chez eux. M. Ollivier a fait appeler au minis-
tère de la justice le général Trochu qu'il veut décider
à devenir son collègue, mais il emploie, en vain,
toutes les ressources de son éloquence, et une heure
après avoir quitté les Tuileries, il télégraphie de la
place Vendôme à l'Impératrice :
« Le général Trochu vient de me déclarer qu'il
ne peut pas prendre le ministère de la Guerre et
qu'il faut le laisser. » En même temps, l'Impératrice
reçoit de Metz une dépêche de l'Empereur annonçant
que nulle part l'ennemi ne poursuit nos troupes, et
que le corps du général Frossard s'est concentré à Put-
telange. Elle répond :
« J'ai reçu votre dépêche, j'en suis très contente.
Pour moi, il est évident que nous aurons un succès, si
nous ne nous pressons pas. E. Ollivier vient de m'adres-
ser cette réponse : « Trochu vient de me déclarer qu'il
« ne peut prendre le ministère et qu'il faut le laisser. »
Puis, peu après, elle télégraphie de nouveau à Metz
ces lignes qui sont grosses de conséquences, car on y
voit pour la première fois le nom du maréchal Ba-
zaine :
« L'opinion est montée à Paris contre le maréchal
Le Bœuf et le général Frossard. On les accuse d'avoir
amené les défaites. Entendez-vous avec le maréchal
Bazaine pour les opérations à venir. »
A 6 heures du soir, l'Empereur fait savoir que l'on
n'a encore que des « détails très vagues » et que « l'on
dit qu'il y a eu plusieurs charges de cavalerie. »
A Paris, particulièrement sur les boulevards, à partir
de 4 heures, les groupes se sont peu à peu formés, et
ANGOISSE CROISSANTE 22:}
vers 9 heures, de la Madeleine à la Bastille, la foule
est débordante. On lit les journaux, on discute; on
conspue le ministère; il faut mettre les ministres en
arrestation... Tout ce qui arrive est de leur faute...
Ceux qui ont vécu ces jours-là se rappellent la ter-
rible angoisse qui torturait les cœurs.
Anéantis, trompés dans notre foi aveugle, tous, il
faut le dire, nous avions désiré la guerre, croyant,
dur comme roche, à l'invincibilité de notre armée,
ne cessant de répéter comme un axiome que : « Là, où
est le soldat français, là est la victoire » , et maintenant
brutalement détrompés par le coup terrible qui brisait
nos espérances et notre enthousiasme trop violent des
premiers jours, nous maudissions les ministres. Porte-
paroles du pays, tous, depuis Sadowa, s'étaient oppo-
sés, comme députés, aux armements déclarés indispen-
sables par l'Empereur, le maréchal Niel et M. Thiers;
devenus ministres depuis six mois, ils avaient diminué
le contingent, arrêté toutes les mesures en cours d'exé-
cution et crié bien haut qu'ils désarmaient. Aussi leur
reprochait-on les défaites et il leur était devenu im-
possible de gouverner en raison de leur impopularité
En fait, une seule autorité restait à Paris, celle du
maréchal Baraguay d'Hilliers.
Dans la nuit du 6 au 7, l'Impératrice, en partant de
Saint-Gloud pour Paris, n'avait fait réveiller ni ses
nièces — les demoiselles d'Albe — ni les dames de sa
maison — la maréchale Pélissier, la comtesse Glary,
Mme de Rayneval et Mlle de Larminat. Le dimanche
matin seulement, elles apprirent les événements. Toutes
furent bientôt prêtes, et partirent retrouver l'Impéra-
trice.
22 V CAJN110BEHT
Peu de temps après leur départ, la maréchale Ganro-
bert, qui n'avait pas eu de nouvelles dans la journée du
6, se présente au château de Saint-Gloud. Il était
9 heures.
Elle ne voit personne au perron; elle entre. Le ves-
tibule est vide. C'est dimanche. On est à la messe sans
doute. Elle monte l'escalier : toujours personne. Il y a
cependant des malles sur le palier. Les portes sont
toutes grandes ouvertes. On dirait qu'on est parti subi-
tement. Elle circule partout : toujours personne. A la
fin, elle rencontre une employée à la lingerie, occupée
à emballer et qui la met au courant du départ de la
nuit et du matin.
Elle retourne à Paris, va directement aux Tuileries
où l'Impératrice la reçoit et lui remet une copie du
télégramme qu'elle vient de recevoir et que la maré-
chale a gardé dans ses papiers.
« Metz, 7 août, 8 heures 30 matin.
« Pour nous soutenir ici, il faut que Paris et la France
consentent à de grands efforts de patriotisme. Ici on
ne perd ni le sang-froid, ni la confiance, mais l'épreuve
est sérieuse. Mac-Mahon, après la bataille de Reichshof-
fen, s'est retiré en couvrant la route de Nancy. Le
corps de Frossard a été fortement atteint. On prend
des mesures énergiques pour le défendre.
« Le major général est aux avant-postes.
« Napoléon. »
Pendant que l'Impératrice dans l'après-midi préside
le conseil des ministres et le conseil privé, les
LE PARTI REPUBLICAIN 520
députés de la gauche présents à Paris se réunissent.
Au 18 de la rue de la Sourdière, voie étroite, sombre et
sale qui va de la rue Saint-Honoré à la rue Gomboust,
est une maison sinistre à laquelle d'énormes grilles,
dont les barreaux sont terminés en pointes, donnent
un aspect de prison; c'est là que les députés de l'oppo-
sition ont établi le siège de leurs réunions et c'est là
qu'ils décident de demander la convocation immédiate
des Chambres et chargent leur chef, M. Jules Favre,
d'aller présenter leur requête à M. Schneider. A la
demande du chef de la gauche, le Président du corps
législatif répond que les ministres ont été au-devant de
son désir et de celui de ses amis, et qu'un décret va
paraître à Y Officiel annonçant la convocation pour le
Il août. Cette date paraît trop éloignée au député et il
insiste pour la réunion immédiate — pour le lendemain
lundi. — M. Schneider promet de transmettre ses obser-
vations, et en effet sur son intervention, les ministres,
dans la soirée, coupent la poire en deux, et décident la
convocation pour le 9. Ainsi dans le numéro de Y Officiel
paru le lendemain 8, on peut voir à la fois deux décrets,
le premier convoquant la Chambre le II, le deuxième
la convoquant le 9.
Dans la matinée du lundi 8 à Metz, l'Empereur, sur
la lettre que lui a envoyée le lieutenant-colonel Fay, a
prescrit la réunion sous Metz des corps de l'armée de
Lorraine, et sous Paris la création dune nouvelle
armée, dont le (V corps, aux ordres du maréchal Can-
robert, sera le premier élément.
C'est à 10 heures que l'Empereur a pris cette déci-
sion. A 10 heures 25, il a prévenu le ministre de la
Guerre et envoyé le général Reille au camp de Chà-
iv. 15
Ï26 CANROBERT
Ions pour aviser le maréchal Canrobert. Mais aupara-
vant il a télégraphié à l'Impératrice :
» La retraite sur Châlons devient trop dangereuse.
Je puis être plus utile en restant à Metz avec
100,000 hommes bien organisés. Il faut que Canrobert
retourne à Paris et soit le noyau d'une nouvelle armée.
Ainsi deux grands centres : Paris et Metz. Telle est
notre conclusion. Prévenez-en le conseil. Rien de
nouveau.
« Napoléon. »
L'Impératrice répond : elle veut persuader l'Empe-
reur que Paris est calme et que la révolution n'y est
pas à craindre. Elle est préoccupée — et elle a raison
— de concentrer pour l'action, devant l'ennemi, le
plus grand nombre de forces. De plus l'arrivée du
général Ghangarnier dont on lui a annoncé la présence
à Paris l'inquiète. Elle redoute ce nouveau venu, auquel
l'exil et la disgrâce donnent une auréole particulière.
Peut-être l'opinion et les députés vont-ils le désigner
pour être à la tête d'une armée? Elle pense alors au
général Palikao demeuré à Lyon pour un grand com-
mandement actif, et elle dicte au lieutenant de vaisseau
Gonneau la dépêche suivante à l'Empereur :
« Paris, 8 août, 10 heures du matin.
« Ne vous préoccupez pas de Paris, j'en réponds.
Nous nous occupons aussi de former une armée ici. Ne
vous privez pas de Canrobert. Vous n'aurezjamais trop
de monde. Nous avons appelé Palikao pour former une
armée à Paris. L'opinion le désigne. Changarnier arrivé
GÉNÉRAL PALIKAO 227
ce matin a demandé une audience au ministre. Essen-
tiel prévenir demande en envoyant Palikao. »
Il semble que les ministres aient fait quelque résis-
tance au choix du général Palikao, car ce n'est qu'assez
avant dans la soirée que M. E. Ollivier lui télégra-
phie en le prévenant qu'un train spécial est à sa dispo-
sition.
A Metz, M. Maurice Richard voit l'Empereur (dans
la journée du 7 et la matinée du 8), et il le trouve
a affalé, absorbé sur sa carte, ne répondant rien.
Poussant des soupirs et se tenant le côté gauche, de
temps en temps il répète : « Quel malheur! » Mais pas
un mot de récrimination... Son dos voûté, ses mouve-
ments si lents donnent à M. Maurice Richard l'im-
pression d'un homme qui est au bout de la vie et que
la souffrance et la maladie mettent hors d'état de com-
mander. La veille et dans la journée, le général Lebrun
et MM. Davillier et Franceschini Pietri lui ont conseillé
de rentrer à Paris et de remettre le commandement
au maréchal Bazaine. Tous les ministres à Paris pensent
de même. L'Impératrice conseille aussi la remise du
commandement au maréchal Bazaine ; mais, par contre,
à l'idée que l'Empereur peut revenir à Paris, elle se
cabre toute droite et lui adresse directement la réponse
à la dépêche de M. Franceschini-Pietri proposant son
retour dans la capitale. « Avez-vous réfléchi à toutes
les conséquences de votre rentrée à Paris sous le coup
de deux revers. » Et l'Empereur cède, comme toujours,
aux colères de l'Impératrice; car c'est ce qu'il redoute
le plus au monde. Il renonce ainsi à revenir, aban-
donne le projet de la constitution de deux armées,
l'une à Metz et l'autre à Paris, et le soir même, décide
228 Ci N ROBERT
que le 6 e corps sera appelé à Metz que les I er , 5 e et
7 e corps devront chercher à y venir aussi. Et, pour
disposer dans une bataille de toutes les troupes réunies
autour de la ville, il demande l'envoi de huit quatrièmes
bataillons à Metz, qui constitueront la garnison de la
place que l'armée n'aura plus à fournir.
Le soir, l'Empereur épuisé ne peut dîner : il se
couche. Vers 7 heures, il fait appeler le capitaine Pier-
ron, et, lui montrant plusieurs dépêches entassées sur la
table de nuit à côté de son lit : « Voulez-vous me les
lire? » Et le capitaine commence. A la deuxième ou
troisième l'Empereur l'arrête. « Je souffre trop... je
n'en peux plus... Laissez-moi... » Vers 10 heures du
soir, le capitaine Vosseur, revenant de Puttelange, où il
a vu le général Frossard, est introduit. Il voit l'Em-
pereur couché, somnolant, mais qui trouve cependant
moyen d'être aimable et de le remercier.
A Paris le lundi 8 août, vers midi, l'Impératrice fit
appeler M. Chevreau, préfet de la Seine. En 1868 lors
de la mort de M. de Moustier et en décembre 1869
l'Empereur avait voulu l'avoir comme ministre de
f Intérieur, mais les deux fois M. Chevreau avait refusé.
L'Impératrice, sachant que l'Empereur le jugeait capa-
ble d'être un véritable homme d'État, lui demanda
de se charger de constituer un nouveau cabinet, parce
qu'elle prévoyait que celui en fonctions tomberait le
jour de la réunion des Chambres, « si toutefois une
émeute dans Paris ne l'obligeait pas à démissionner
auparavant » .
M. H. Chevreau exposa « qu'après les revers et au
moment où le sol de la France était envahi, seul, un
cabinet présidé par un militaire pouvait donner satisfac-
M. II EMU CHEVREAU 2Î9
tion à l'opinion et le général Palikao lui paraissait
tout désigné. » L'Impératrice fut d'autant plus frappée
de ce que lui disait M. Chevreau qu'elle avait déjà eu
la même idée et l'avait télégraphié à l'Empereur à
10 heures : aussi pria-t-elle M. Chevreau d'envoyer
une dépêche au général Palikao à Lyon pour l'inviter
à se tenir prêt à répondre au premier appel qui lui
serait adressé.
M. Chevreau prononça ensuite le nom de divers
personnages politiques susceptibles d'entrer dans le
nouveau cabinet et proposa M. Jérôme David pour le
ministère de l'Intérieur; il était dévoué à l'Empire,
énergique et jouissait d'une autorité incontestable au
Corps législatif comme chef des bonapartistes autori-
taires, c'est-à-dire l'adversaire du ministère qui avait
déclaré la guerre.
Actuellement il est vice-président de la Chambre, et
en 1869, il a été question, lorsque le choix de leur
bureau a été accordé aux députés, de l'appeler à la
présidence en place de M. Schneider. Il est lié de longue
date avec l'Impératrice, et souvent il se fait son porte-
parole et son champion dans les milieux politiques. En
1867, lors des débats sur la liberté de la presse et du
droit de réunion, il a, sur la demande de la souveraine,
cherché à faire retirer ce projet de loi qui émanait de
l'initiative de l'Empereur; ce qui faisait dire à un
sénateur à qui il demandait de l'aider qu'il s'agissait
d' a une petite intrigue de ministre en herbe sous
cotillon » .
Au moment de la candidature Hohenzollern il a jeté
feu et flammes et a été un matin voir l'Empereur à
Saint-Gloud. Entré plein d'exaltation, il est sorti de
230 CANROBEUT
l'entrevue avec une figure décomposée : « Ça ne va
pas du tout, dit-il en revenant à son secrétaire et ami
M. Lara-Minot, l'Empereur ne veut pas de la guerre :
il se dit malade : c'est l'Impératrice qui y tient... » et
à ce moment comme il croisait un groupe hurlant à
Berlin : a C'est commode maintenant de calmer ce
peuple emballé. »
A l'entrée en campagne il est parti avec son ami
M. Albert Gahen d'Anvers pour suivre nos soldats, et il
a assisté le 6 août en compagnie de M. de Wendel, dont
il était l'hôte, à la bataille de Forbach : il a vu l'Empe-
reur la veille à Metz et est rentré à Paris à 4 heures ce
matin.
L'Impératrice répond à la proposition de M. H. Che-
vreau en le priant de pressentir M. Jérôme David ce
jour même; aussi à 2 heures, M. Noël des Vergers,
chef du cabinet de M. Chevreau, va chez lui, 75, ave-
nue des Champs-Elysées, et après une heure d'entre-
tien le quitte pour rapporter son assentiment à M. Che-
vreau.
Le soir de ce jour M. Jérôme David dînait en com-
pagnie de M. de Bouville, ancien préfet de Bordeaux, et
de M. Wachter, un journaliste qui avait été avec lui à
Saint-Cyr; il leur annonça qu'il s'attendait à être appelé
d'un moment à l'autre par l'Impératrice. Avant la fin
du dîner il était en effet demandé aux Tuileries, mais
c'était par l'un des amis qu'il avait dans la maison
impériale, et il fut étonné et même vexé de n'être pas
ce soir-là ni reçu, ni consulté par la Régente.
Il sortit des Tuileries vers 9 heures et croisa les
ministres convoqués pour un conseil qu'allait présider
l'Impératrice : M. Durangel, amené par M. Ghevandier
M- JÉRÔME DAVID *31
de Valdrôme, demeura dans le salon à côté de celui du
conseil et il y remarqua une allée et venue continuelle
de personnages politiques qui entraient, sortaient,
causaient avec les dames, les aides de camp, les offi-
ciers d'ordonnance, les chambellans et les écuyers de
service.
Dans cette séance, le général Dejean lut à ses
collègues un projet de loi permettant le versement
de la mobile dans l'armée active. C'était la mesure
que le maréchal Niel jugeait indispensable en cas de
guerre, et sans laquelle la création de la garde mobile
devait être une superfétation. Les ministres acceptè-
rent ce projet; mais le surlendemain la Chambre le
repoussa.
Tard, une députation de tous les partis du Corps
législatif se présenta pour parler à l'Impératrice.
Presque au même moment, le conseil était terminé et
l'Impératrice entrait, suivie des ministres, leurs ser-
viettes sous le bras, dans le salon où se tenaient les
dames et où le thé était servi. Elle se retourna, et
s'adressant à M. Emile Ollivier, elle lui offrit une tasse
de thé. « Merci, Madame; si j'ai soif, une de ces dames
me donnera un verre d'eau. » Ces paroles, le ton d'ai-
greur avec lequel elles furent prononcées et la con-
traction des traits de M. É. Ollivier frappèrent vivement
M. Durangel, qui vit aussitôt après les ministres tra-
verser le salon sans s'y arrêter, saluer l'Impératrice et
s'en aller. Depuis, M. É. Ollivier a souvent exprimé,
en termes violents, le dépit que lui causa la façon dont
l'Impératrice chercha alors à confier les affaires du
pays à un autre que lui.
Les ministres, en se retirant, passèrent en file in-
1,32 CAiSKOBEUT
dienne devant les membres de la députation de la
Chambre qui attendaient leur départ pour être intro-
duits auprès de l'Impératrice. Un instant après, ame-
nés devant elle, ils lui demandaient par l'organe de
l'un d'eux, M. Jules Brame, le renversement immédiat
des ministres qui étaient encore dans l'escalier. L'Im-
pératrice répondit que sous le régime parlementaire,
c'était à la Chambre, et non à elle, à décider du sort
du ministère et elle ajouta qu'à son avis il était regret-
table de créer une crise ministérielle en des moments
si graves.
M. Brame ayant ensuite parlé de la nomination du
général Trochu au ministère de la guerre, l'Impératrice
lui répondit : » Eh bien, je le lui ai proposé, et savez-
vous ce qu'il m'a répondu?... Qu'il accepterait peut-
être, mais à la condition de blâmer tout ce qui avait
été fait jusqu'à son arrivée au pouvoir. »
L'Impératrice disait-elle ce qu'elle pensait? Ne venait-
elle pas dans la matinée de chercher avec M. Henri
Chevreau à substituer au ministère en fonction un autre
ministère de son choix, et n'était-ce pas parce qu'elle
voulait le cacher aux représentants du régime parle-
mentaire qu'elle s'exprimait ainsi?
M. Brame insista aussi pour la nomination du
général Palikao au commandement de l'armée de
Paris, et l'Impératrice lui annonça que le général
devait être déjà en route. Là-dessus, la députation
se retira.
M. Durangel était toujours dans le salon. L'Impéra-
trice, le sachant par sa situation au courant des mou-
vements de l'opinion, l'avait prié de rester. Ayant con-
gédié les personnes de service ce soir-là, elle l'appela,
DÉPUTATION DE LA CHAMBRE 233
et l'amena dans l'embrasure d'une fenêtre donnant sur
le jardin réservé où est en partie aujourd'hui la rue
des Tuileries.
Dehors la nuit était superbe avee une pleine lune
d'août; les statues du jardin se détachaient en blanc
sur le vert des bosquets et des plates-bandes; deux
grenadiers en sentinelle, le bonnet de police sur
l'oreille, faisaient les cent pas, l'arme sur l'épaule, se
croisant, s'éloignant, pour revenir d'un pas rapide,
comme s'ils avaient voulu se réchauffer ou se tenir
éveillés. L'Impératrice alors regardant M. Durangel
fut prise d'un accès de larmes : « Que pensez-vous, dit-
elle, du retour de l'Empereur à Paris?" Et sans attendre
la réponse : « Ce n'est pas possible... Un Napoléon ne
peut rentrer que victorieux à Paris... » M. Durangel
n'avait rien à répondre; il s'inclina, et l'Impératrice,
après lui avoir longtemps parlé avec exaltation dans
le même sens, le congédia vers une heure et demie du
matin.
L'Impératrice, malgré le chloral qu'elle prend à
grandes doses depuis plusieurs jours, ne dort pas cette
nuit plus que celles qui ont précédé. Dès le petit jour,
on lui montre une dépêche de Bruxelles qui annonce,
sur un renseignement fourni par le général Ghazal,
l'attaque prochaine de l'armée de Metz par les trois
armées allemandes concentrées et présentant un effectif
de 450,000 hommes; puis elle reçoit le capitaine de fré-
gate Duperréqui vient de Cherbourg et qu'elle a appelé
pour l'envoyer auprès de l'Empereur. Il doit d'abord
empêcher l'Empereur et même le Prince impérial de
revenir à Paris : « J'aime mieux le voir tué à l'ennemi
que devenir un nouveau Louis XVII » , répète-t-elle. Et
234 CANUOBERT
le Times prétend qu'elle a déclaré que, si le Prince reve-
nait, elle le ramènerait séance tenante à l'armée. Peu
importe l'authenticité de ces mots. Ce qui est positif,
c'est qu'elle ne veut pas du retour de l'Empereur et du
Prince dans la capitale, malgré les ministres qui pour
lui forcer la main ont fait publier la veille (8 août) par
l'agence Havas une dépêche annonçant la rentrée de
son fils à Paris ; elle charge encore son messager de con-
fiance d'obtenir de l'Empereur la démission du maréchal
Le Bœuf, à laquelle elle tient d'une façon particu-
lière.
Dans la soirée du 8 ou la matinée du 9 août, à en
croire un ancien député, M. Darimon, et un agent
diplomatique danois, M. Hansen, les ministres auraient
appris qu'à l'ouverture des Chambres qui doit avoir lieu
ce jour même, 9 août, à deux heures, les députés de la
gauche ont formé le projet de faire envahir le corps
législatif et proclamer la République et que, pour parer
ce coup, ils ont décidé de faire arrêter une trentaine de
leurs collègues qu'ils feront conduire à la prison du
Havre.
Est-ce vrai? Les ministres parlementaires qui s'étaient
fait une situation en déblatérant contre le coup d'Etat
en auraient-ils aussi médité un? C'est douteux. Et ces
ministres étaient alors accablés d'une impopularité si
intense qu'il leur était impossible de rien tenter, surtout
pas un coup de force : il ne leur restait qu'à passer la
main à d'autres.
Un seul homme eût pu agir énergiquement, le ma-
réchal Baraguay-d'Hilliers, commandant l'armée de
Paris; mais de tout temps, il avait été mal avec le
général Palikao et avait appris avec beaucoup d'aigreur
MENAGES J)E COUP D'ETAT 2:35
sa prochaine arrivée à Paris. Déjà, depuis la nouvelle
des défaites, il voulait se retirer : il l'avait dit à M. Che-
vandier de Valdrôme. Avec l'Impératrice il avait eu
la veille (8 août) une explication désagréable. Des
troupes ayant été commandées pour prendre position
le soir dans la cour du Carrousel, l'Impératrice avait
proposé au vieux maréchal de leur faire apporter de
la nourriture des cuisines du château. « Non, avait-il
répondu; on dirait que c'est le repas des gardes du
corps... » faisant allusion au banquet de l'Orangerie
en 1789, où l'apparition de Marie-Antoinette avait
soulevé l'enthousiasme et provoqué le rejet des cocardes
tricolores. Ce même matin, l'Impératrice lui ayant dit
qu'il faudrait prendre des précautions pour empêcher
l'envahissement du Palais-Bourbon si on le tentait :
« Des émeutiers, des braillards... je balayerai tout
cela, et, s'il faut tirer, je tirerai... » L'Impératrice,
d'un ton d'autorité, l'arrêta net par ces mots : « Pas sans
ordre, n'est-ce pas» ? Le maréchal alors, comme s'il
eût été blessé, déclara d'une façon formelle qu'il ne
voulait plus garder son commandement. L'Impératrice,
qui le savait homme d'énergie, voulut le retenir. Rien
n'y fit, et, aussitôt qu'il eut quitté les Tuileries, elle
télégraphia à la princesse Mathilde à Saint-Gratien
pour lui demander de venir à Paris. Deux heures
après, la princesse, accompagnée de M. Benedetti,
causait avec l'Impératrice qui la priait d'aller voir le
maréchal et d'obtenir de lui qu'il revînt sur sa résolu-
tion.
La princesse se rendit alors place Vendôme, où le
maréchal la reçut. Elle commença par faire appel à son
dévouement : l'heure était grave, dangereuse; il ne
280 C AN ROBERT
pouvait abandonner un poste périlleux. Rien n'agit
sur le maréchal. Alors à bout, la princesse, se levant et
le regardant en face avec cette attitude superbe pleine
de majesté dont elle avait le secret : « C'est lâche, ce
que vous faites. Vous avez profité de l'Empire tant qu'il
a été heureux, maintenant que la chance tourne, vous
l'abandonnez! » Et elle sortit.
Plusieurs années après, un dimanche, vers deux
heures, la princesse Mathilde recevait dans son salon
de la rue de Berri ; parmi les visiteurs se trouvait le
général Bourbaki. Le maréchal Baraguay-d'Hilliers
entre; la Princesse le voit, et, de sa voix bien timbrée,
en le regardant en face, lui crie : « Sortez. » Le maré-
chal veut prendre la chose en badinant; mais la prin-
cesse se lève et lui coupe la parole par un « Sortez! »
encore plus net.
Ceux qui ont connu la princesse Mathilde, et qui ont
pu juger de l'ardeur de ses sentiments et de la hau-
teur de son caractère tout d'une pièce, savent avec
quelle autorité et quel feu elle sentait et s'exprimait, et
seuls, ils peuvent comprendre à quel degré ces deux
scènes furent saisissantes.
Quant au vieux maréchal, quelques années avant ces
événements, il avait déjà voulu, lorsqu'il commandait
à Tours, être relevé de ses fonctions, invoquant son
âge et son état de santé, disant qu'il ne pouvait plus
être bon à rien. L'Empereur l'en avait dissuadé par
une lettre où il lui disait : « Ce sont les vieux drapeaux
mutilés (le maréchal avait un bras de moins) qui con-
duisent les jeunes soldats à la victoire. »
De mauvaise humeur depuis le 8 août, le maréchal
Baraguay-d'Hilliers devint tout à fait furieux à partir
LA PRINCESSE MATHILDE 237
de l'arrivée au ministère de la guerre du général Palikao
et il se refusa à appliquer aux journaux, et en parti-
culier à celui du citoyen Delescluze, le Réveil, les pres-
criptions de l'état de siège. Alors, l'Impératrice, pour
trancher dans le vif, signa la nomination du général
Soumain au poste de commandant de la place de Paris
avec avis de signifier au maréchal son départ de la
place Vendôme. Le général Soumain, peu soucieux de
cette mission, demanda qu'on lui adjoignît le général
de Montebello qui parlerait au nom de la Régente : ce
fut accordé. «Les deux généraux, reçus par le maréchal,
lui remirent la copie d'un décret rendu en conseil des
ministres qui le relevait de ses fonctions. « Ah! dit-il,
c'est bien : on me f à la porte. Je m'en vais. »
Et, prenant son chapeau (en panama), il sortit laissant
les deux généraux seuls dans son cabinet. »
Ainsi, le 9 août, le commandant militaire de Paris
ne voulait plus rester à son poste; et en fait, il n'y
avait plus de gouvernement, car l'action des ministres
était nulle, et, à l'ouverture des Chambres, ils allaient
être renversés. Pendant ce temps rémeute était presque
à l'état permanent dans la rue, et nulle autorité n'exis-
tait pour prêter main-forte à la Régente, lui fournir un
appui, maintenir le pouvoir et réprimer la révolution.
C'était une situation terrible pour l'Impératrice; elle
sut la traverser sans désespérer une seule minute et
repousser tous les avis de répression à main armée ou
de coup de force qu'on lui proposa, pour ne s'occuper
que du pays : « Quand l'ennemi est sur notre sol, je
ne veux pas qu'une seule goutte de sang français soit
versée par mon ordre ou pour notre cause person-
nelle, » répéta-t-elle à plusieurs reprises.
238 CANRORERT
Le général Palikao, parti de Lyon le 8 au soir, dans
un train spécial, arriva à Paris, dans la matinée du 9,
et se rendit immédiatement aux Tuileries, où il fut
introduit auprès de l'Impératrice.
A l'annonce de son nom, Sa Majesté, qui était avec
les ministres, se leva, et, allant au-devant de lui, lui
tendit la main avec effusion comme à un messie
impatiemment attendu.
Immédiatement elle engagea la conversation, en
présence d'un ministre, lui parlant du commande-
ment de l'armée de Paris ou du poste de major général
de l'armée du Rhin, à Metz, en remplacement du maré-
chal Le Bœuf. Mais le général Palikao l'interrompit par
cette question : « Avant tout, me nommez-vous maré-
chal de France? » Il s'agissait bien de cela. L'Impéra-
trice le lui fit comprendre : il n'insista pas et il fut
décidé qu'il partirait pour Metz remplacer le maré-
chal Le Bœuf, et l'Impératrice le télégraphia à l'Em-
pereur.
« Paris, 9 août, 1 heure 13 soir.
« Le général Palikao accepte et part immédiatement
pour Metz. Il faudrait que la démission du maréchal
(Le Bœuf) fût donnée avant son arrivée. Cette mesure,
je crois, calmera la Chambre. Tout va bien ici; l'ordre
ne sera pas troublé. Le conseil et moi ne sommes pas
de l'avis apporté par M. Maurice Richard (retour de
l'Empereur à Paris pour y constituer une nouvelle
armée). — Je vous embrasse tendrement, ainsi que
Louis : ma tendresse augmente avec les événements. »
Tout surpris de l'envoi inopiné du général Palikao
à Metz, l'Empereur répond sur le coup :
ARRIVEE i)U GENERAL PALIKAO 23iî
« Je ne comprends rien à l'envoi de Palikao à Metz :
il ne peut rien changer à la situation. Je pensais que
c'était la démission du ministre de la guerre que l'on
demandait. L'autre (celle du major général) est impos-
sible. Pour ce qui concerne l'armée, il ne faut rien
faire sans me consulter. Ghangarnier est venu à Metz
se mettre à ma disposition. »
Ce à quoi l'Impératrice, qui sait que le ministère est
condamné par l'unanimité de la Chambre et qui vient
d'apprendre, par une dépèche de l'Empereur, que le
maréchal Bazaine a pris le commandement des troupes
réunies à Metz, répond :
« La situation deviendrait plus grave que vous
ne croyez si Palikao n'était pas ministre de la guerre.
Le maréchal Le Bœuf est rendu responsable des
ordres et contre-ordres donnés qui sont connus à
Paris.
« On vient de me dire qu'on demandait à la Chambre
son remplacement. Le général Palikao ne va plus à
Metz. Je suis en crise ministérielle : ne vous inquiétez
pas. Il est urgent, pour satisfaire l'opinion publique,
qu'à l'ouverture de la Chambre on annonce le rem-
placement du maréchal Le Bœuf. »
Cette dépêche à l'Empereur dictée, elle envoie
celle-ci personnellement au maréchal Le Bœuf :
« 9 août, 2 heures.
« L'Impératrice au maréchal Le Bœuf.
«Au nom de votre ancien dévouement, donnez votre
démission de major général : je vous en supplie. Je
2V0 CANROBERT
sais combien cette détermination va vous coûter; mais,
dans les circonstances actuelles, nous sommes tous
obligés au sacrifice. Croyez qu'il n'en est pas de plus
dur que la démarche que je fais auprès de vous.
« Eugénie. »
Puis pour satisfaire l'opinion et faire pression sur
l'Empereur et le maréchal Le Bœuf, elle fait envoyer au
Journal officiel une note qui paraîtra le lendemain
I août et annoncera — ce qui est faux — que le maré-
chal Le Bœuf et le général Lebrun viennent de donner
leur démission.
A ce moment, d'une heure à deux heures, la foule
envahit la place de la Concorde et les abords du Palais-
Bourbon. Sont-ce les soldats de la révolution con-
voqués par les députés de la gauche? Le maréchal
Baraguay-d'Hilliers, quoiqu'il veuille se retirer, tient
à honneur, étant encore commandant militaire de
Paris, de faire son devoir. On le voit, son bras coupé,
aller, venir, droit, raide, donnant des ordres positifs
aux troupes, en imposant à tous, aux députés, aux
soldats, au peuple, par sa tenue énergique et son
regard décidé. Grâce à lui, la foule est maintenue et
le Corps législatif n'est pas envahi, malgré les cris
que la foule répète en chœur : « A la frontière!...
A la frontière!... » et les bouteilles de vin que l'on
tend ou que l'on jette aux soldats par-dessus les pre-
miers rangs et que ceux-ci laissent tomber à terre sans
les ramasser.
A la Chambre, M. Jérôme David, qui se croit déjà
ministre de l'Intérieur, déclare qu'il revient de l'armée
CHUTE DU MINISTERE 241
qui a été héroïque, mais que le gouvernement n'a rien
prévu pour la guerre.
M. Clément Duvernois lui succède. Il a été le prin-
cipal artisan de l'arrivée au pouvoir du ministère par-
lementaire ; mais, évincé de la combinaison, il est
devenu son ennemi acharné, et il propose contre le
cabinet un ordre du jour qui est adopté à la presque
unanimité. Alors, des députés de la gauche demandent
qu'une commission executive soit substituée au gouver-
nement.
Quand on voit la sottise, l'impuissance et l'action
néfaste des parlements en temps de crise, on ne peut
s'empêcher d'admirer les vieux républicains de Rome
qui avaient institué la dictature pour sauver la Répu-
blique dans le danger.
Pendant qu'à la Chambre on divague, l'Impéra-
trice qui sait que le ministère va être renversé, d'au-
tant plus que M. É. Ollivier, connaissant ses senti-
ments, invite ses meilleurs amis à voter contre lui, se
décide à charger le général Palikao de former un
cabinet dont le rôle sera, en dehors de toute poli-
tique, d'organiser la défense du pays. Elle en prévient
le général qui va à la Chambre, en compagnie de M. de
Nieuverkerke, assister à la séance, tantôt dans la tri-
bune des sénateurs, tantôt dans l'un des bureaux.
A 4 heures et demie, les ministres étant tombés,
M. É. Ollivier se rend aux Tuileries offrir sa démission
à l'Impératrice, auprès de laquelle il paraît s'être ren-
contré avec le général Palikao qui accourait de son
côté.
Dans la conversation de quelques minutes qui aurait
eu lieu entre eux et l'Impératrice, celle-ci. montrant à
iv. 16
242 C AIN ROBERT
M. É. Ollivier la gravité de la crise, le territoire
envahi, l'Empereur incapable de commander et de
gouverner, l'émeute dans la rue, pas de gouverne-
ment, pas même de commandant militaire à Paris,
l'aurait prié de contresigner séance tenante un décret
nommant le général Palikao ministre de la guerre; au
moins il existerait une autorité, pour pouvoir donner
des ordres en cas d'insurrection, et M. É. Ollivier
aurait accédé à cette demande, puisque le général Pali-
kao, dans la soirée du 9 août, était déjà ministre de
la guerre en vertu d'un décret daté de ce jour et con-
tresigné de son prédécesseur.
L'Impératrice, sur la nouvelle de la chute du minis-
tère, avait prié M. Schneider de se rendre aux Tuileries
pour lui parler dès la fin de la séance de la Chambre, et
l'on venait lui annoncer qu'il était arrivé.
M. Schneider, président du Corps législatif, n'est pas
seulement le créateur du plus grand et du plus floris-
sant des établissements industriels que possède la
France, c'est aussi un homme politique, dune grande
pondération, d'un sens très fin et d'un tact parfait.
L'Impératrice n'a pas de goût personnel pour lui, et
cependant dans les circonstances présentes elle a re-
cours à lui, en raison de son influence sur la Chambre,
principalement sur les centres (droit et gauche) qui
forment la majorité qui a demandé et soutient actuel-
lement le régime parlementaire.
Aussitôt qu'il est introduit, l'Impératrice le prie de
conseiller le général Palikao qui est étranger aux ques-
tions du parlement, et M. Schneider insiste pour un
ministère modéré tirant même sur la gauche et met en
avant les noms de MM. Magne, de Talhouët, Brame,
LE GÉNÉRAL PALIKAO MINISTRE 248
Buffet, etc. et probablement celui de M. Emile de
Girardin.
Des télégrammes de l'Impératrice à l'Empereur, des
lettres et des notes laissées par les ministres du
10 août, il résulte que l'Impératrice et le général
Palikao finirent par établir une liste d'accord avec
M. Schneider et que cet homme d'État promit d'inter-
venir, dans la soirée même, auprès de ceux de ses
amis compris dans cette liste pour obtenir leur adhé-
sion : c'est en effet ce qu'il fit jusqu'à une heure assez
avancée de la nuit.
Vers sept ou huit heures, lorsque cette liste fut
établie, l'Impératrice télégraphia à l'Empereur que le
général Palikao était chargé de former le ministère :
« 9 août.
« Ce que je craignais est arrivé : j'ai un changement
de ministère. Palikao est à la tête : mesure admirable-
ment acceptée. L'annonce de la nouvelle situation du
maréchal Bazaine a produit le meilleur effet.
« Votre prestige est intact. Il n'en est malheureuse-
ment pas de même de votre major général.
« Tout le monde est aux plus grands sacrifices. Notre
seule préoccupation est que vous n'avez point assez de
monde.
« Eugénie. »
Avec les informations de la Chambre, on commu-
nique à l'Impératrice, du ministère des affaires étran-
gères, une dépêche de M. de La Boulaye — chargé
d'affaires à Bruxelles — disant que le général Ghazal,
244 CANROBERT
commandant en chef de l'armée belge, a transporté
son quartier général à Namur, et qu'il confirme l'at-
taque probable de l'armée française de Metz par les
armées allemandes réunies; sur quoi, avec juste rai-
son, l'Impératrice insiste pour l'envoi de renforts.
« 9 août, 6 heures du soir.
« Je crois absolument nécessaire que vous ayez des
renforts. D'après les avis que j'ai reçus, la jonction des
deux armées prussiennes va vous mettre au moins
300,000 hommes sur les bras. Appelez à vous les
troupes de Ghâlons et tout ce que vous trouverez ras-
semblé. Si vous approuvez, envoyez des ordres immé-
diats.
« Eugénie. »
Quelques minutes après elle se préoccupe des
mobiles de Paris, dont les rassemblements sont tou-
jours l'objet de craintes et d'inquiétudes, et elle télé-
graphie vers 8 heures du soir :
« La loi proposée autorise — celle rédigée par le
général Dejean — l'incorporation des gardes mobiles
dans l'armée. Je vous supplie de faire venir immé-
diatement les mobiles au camp de Châlons pour les
enrégimenter.
« Je pense qu'après-demain, je serai en mesure de
vous envoyer 15,000 hommes de Paris. Les voulez-
vous? Palikao m'a dit qu'il y avait trop de troupes à
Lyon; faut-il vous en envoyer une partie?
« Eugénie. »
L'IMPÉRATRICE DEMANDE LE MARÉCHAL CAN ROBERT 245
L'Impératrice tient aussi l'Empereur au courant des
événements accomplis au Corps législatif : elle le pré-
vient que le maréchal Baraguay-d'Hilliers ne veut pas
conserver son commandement, et qu'elle désire le ma-
réchal Ganrobert pour le remplacer; enfin, elle insiste
pour obtenir du maréchal Le Bœuf sa démission de
major général, que l'Empereur refuse toujours d'ac-
cepter.
Toute la journée (9 août), le capitaine de frégate
Charles Duperré est en chemin de fer, se dirigeant
sur Metz, où il descend vers 8 heures du soir. Il est
aussitôt reçu par l'Empereur qui, après une conversa-
tion assez longue, télégraphie à l'Impératrice à 10 h. 5
du soir.
« Metz, i) août, 10 h. 5 du soir.
L'Empereur à l'Impératrice.
« Je viens de voir Duperré. Il te portera ma réponse
(relative au retour de l'Empereur et du Prince impérial
à Paris) . Je crois que nous revenons au beau temps de
la Révolution où on voulait faire conduire les armées
par les représentants de la Convention. — On peut
nommer le général Dumont à Lyon, à la place de
Montauban (Palikao). Je ferai venir, si j'en ai le temps
et les moyens, le corps d'armée de Ghâlons. Il me
serait impossible pour le moment d'en faire venir
davantage.
« Je désire garder Ganrobert à la tète de son corps
d'armée. Quant au maréchal Le Bœuf, il ma déjà
donné sa démission; mais je ne puis l'accepter tant que
je n'aurai pas quelqu'un qui ait ma confiance pour le
246 CANK0BE11T
remplacer. Il faut mettre d'Autemarre à la place de
Baraguay-d'Hilliers, et trouver quelqu'un pour com-
mander la garde nationale de la Seine. — Nous t'em-
brassons tendrement. »
En même temps que l'Empereur, mais en dehors de
lui, le commandant Duperré télégraphie à l'Impéra-
trice.
« Metz, 9 août (vers 10 heures soir).
Commandant Duperré à l'Impératrice.
« L'Empereur a donné ce matin au général Ba-
zaine (sic) la direction des opérations et du comman-
dement de l'armée : il l'a nommé major général. C'est
par lui que tous les ordres doivent être transmis et
exécutés. Il faut donc que l'Empereur soit constam-
ment avec lui.
« La charge de major général devient donc une
superfétatiou : il faut la supprimer et l'enlever au
maréchal Lebœuf. Voilà ce qu'il faut répondre à la
dépêche de l'Empereur.
a Duperré. »
Irritée de la résistance que l'Empereur met à ne pas
sacrifier son major général qu'il estime et auquel il
tient, l'Impératrice, qui est habituée à trouver chez
l'Empereur plus de condescendance à ses volontés,
répond par ce télégramme où percent l'aigreur et le dépit
de ne pas être écoutée et où l'on voit qu'elle redoute la
constitution d'un ministère composé de personnalités
peu dévouées et sans énergie.
LE CAPITAINE DE FREGATE DUPEKRE 247
« 9 août, li heures soir.
& Impératrice à l Empereur.
« Vous ne vous rendez pas compte de la situation : il
n'y a que Bazaine qui inspire confiance. La présence
du maréchal Le Bœuf l'ébranlé aussi bien là-bas qu'ici.
Les difficultés sont immenses. M. Schneider me met le
couteau sur la gorge pour un ministère presque impos-
sible. Pour faire face à cette situation, je suis sans
commandant de troupes, et l'émeute est presque dans
la rue. D'Autemarre inspire confiance à la garde natio-
nale : si je le déplace, elle ne suivra plus son nouveau
général. Ganrobert m'est donc indispensable. Prenez
Trochu à sa place, vous donnerez satisfaction à l'opi-
nion publique; vous me donnerez un homme dévoué,
ce dont je manque complètement. Dans quarante-huit
heures, je serai trahie par la peur des uns et par
l'inertie des autres. »
Ainsi l'Impératrice tient absolument à faire partir
de Paris le général Trochu, à avoir le maréchal Ganro-
bert à coté d'elle comme commandant militaire de la
capitale, à ce que le maréchal Bazaine soit nommé
général en chef de l'armée, et que l'Empereur et le
Prince impérial ne reviennent pas à Paris; enfin, elle
a recommandé au commandant Duperré de s'entendre
discrètement avec M. Franceschini-Pietri, pour qu'on
lui télégraphie directement, et en dehors de l'Em-
pereur, tout ce qui est de nature à pouvoir ['inté-
resser.
A S heures le général Palikao, qui est resté aux
248 CANROBEHT
Tuileries, après M. Schneider, fait appeler M. Henri
Chevreau. L'Impératrice et lui voudraient le décider
à accepter l'Intérieur : on serait sûr d'avoir un
administrateur énergique et sage, en même temps
un homme de sang-froid et de courage qui effraierait
moins que M. Jérôme David et on éviterait un
homme politique ignorant l'administration ; mais
M. Chevreau refuse et à 8 heures il quitte les Tuileries
avec le général Palikao qu'il emmène diner chez lui à
l'hôtel de ville, où tous deux passent la soirée à parler
de la situation jusqu'à une heure du matin : alors
le général Palikao se rend chez M. Magne à qui il veut
offrir les Finances.
L'Empereur a en M. Magne une confiance particu-
lière, à cause de son savoir, de son sens juste et sur-
tout de sa grande droiture : il l'a nommé membre de
son conseil privé, et il le consulte souvent. Quoique
l'Impératrice n'ait jamais eu que des rapports officiels
avec lui, elle l'a apprécié depuis quarante-huit heures
dans les différents conseils où il est venu en qualité de
membre du conseil privé; elle a pu voir combien son
calme et son bon sens contrastaient avec la faconde,
l'agitation dans le vide des ministres : elle a recom-
mandé au général Palikao d'obtenir à toute force son
adhésion, parce qu'il est le seul homme d'État capable
d'assurer la réussite d'un emprunt devenu indispen-
sable.
Au moment où le général Palikao se présente avenue
Montaigne, chez M. Magne, M. Schneider en sort; il
est venu de son côté lui proposer les finances dans un
ministère où M. Emile de Girardin aurait eu l'inté-
rieur. Le choix de ce journaliste d'un esprit intaris-
GESTATION DU NOUVEAU MINISTERE 249
sable, mais souvent faux, mêlé à toutes sortes d'af-
faires douteuses, fantaisiste et caméléon s'il en fut,
avait beaucoup étonné M. Magne, mais il n'avait fait
à son propos aucune observation à son vieil ami
M. Schneider et s'était contenté de lui dire qu'il refu-
sait son offre, que M. Segris, venant d'émettre des
bons du trésor de l'invention de M. de Soubeyran,
seul l'un de ces deux messieurs pouvait prendre les
finances pour mener à bien une combinaison déjà en
cours d'exécution et dont ils étaient les auteurs, et
M. Schneider était parti convaincu que le refus de
M. Magne était définitif.
Maintenant le général Palikao revenait à la charge et
entrait en matière en présentant à M. Magne une liste
toute différente de celle de M. Schneider et où ne figu-
rait pas M. E. de Girardin.
M. Magne répéta au général Palikao ce qu'il venait
de dire à M. Schneider, et refusa aussi péremptoire-
ment. Toutefois le général ne parut pas très bien com-
prendre les raisons invoquées par M. Magne pour
motiver son refus.
Ainsi dans la soirée le général Palikao avait déjà
changé plusieurs noms de la liste établie d'accord avec
M. Schneider.
Après sa visite à M. Magne le général Palikao revint
aux Tuileries, où il revit l'Impératrice et demanda à
M. de Lezay-Marnezia daller chez M. Béhic (rue de Poi-
tiers, 12) pour le prier de prendre l'Intérieur. M. Béhic
ayant refusé, il retourna à l'hôtel de ville, et après
quelques mots échangés avec M. Henri Chevreau il lui
demanda de voir M. de Talhouët (faubourg Saint-
Honoré, 127), pour lui renouveler l'offre refusée par
•250 CANROBEUT
M. Béhic. Sur une réponse également négative de
M. de Talhouët que lui rapporta M. H. Chevreau, le
général Palikao retourna aux Tuileries à 4 heures où,
sans doute, il vit l'Impératrice et lui fit part de l'im-
possibilité où il se voyait d'obtenir le concours des per-
sonnages les plus modérés parmi ceux indiqués par
M. Schneider : alors l'Impératrice, qui avait exprimé
sa répugnance pour le centre gauche dans la dépêche
à l'Empereur de 1 1 heures du soir, où elle lui disait :
« M. Schneider me met le couteau sur la gorge pour
un ministère presque impossible » , se décida pour une
combinaison suivant ses idées, et le général Palikao fit
en conséquence appeler aux Tuileries M. Jérôme David,
M. Grandperret, procureur général à la cour de Paris
et M. Clément Duvernois. Le premier accepta l'inté-
rieur dont M. H. Chevreau lui avait déjà parlé, le
second la justice, et le troisième le commerce. Ces
désignations étaient non seulement contraires à l'esprit
de la combinaison projetée la veille au soir avec
M. Schneider et à la réussite de laquelle il avait
promis de concourir, mais celle de M. Jérôme David
était de nature à le vexer profondément : n'avait-il
pas été son compétiteur à la présidence de la Cham-
bre, et les bonapartistes encore nombreux au Corps
législatif ne le lui opposaient- ils pas en toute cir-
constance?
D'accord avec l'Impératrice, le général Palikao crut
devoir aviser le président de la Chambre de son change-
ment de décision par la lettre suivante :
CHANGEMENT DE COMBINAISON MINISTERIELLE 251
« Paris, 10 août 1870, h heures du matin.
« Monsieur le Président,
a J'ai l'honneur d'annoncer à Votre Excellence que,
réfléchissant plus mûrement à la responsabilité qui pèse
sur moi au milieu des circonstances actuelles, j'ai
modifié la liste dont je vous avais donné connaissance.
Cette liste, approuvée par S. M. l'Impératrice régente,
sera insérée au Journal officiel de ce jour.
« J'espère q ue Votre Excellence , dont le dévouement à
S. M. l'Empereur est bien connu, voudra bien continuer
à me prêter son concours dans la tâche difficile que j'ai
à remplir.
« Veuillez agréer...
« Le général de division, ministre de la guerre,
« Comte de Palikao. »
Le lendemain matin, lorsque dans les milieux par-
lementaires on connut la nomination de M. Jérôme
David à l'intérieur, on affecta de redouter les pires
résolutions : on le disait trop impulsif et capable d'agir
sur l'Impératrice, à l'insu de ses collègues : il irait
peut-être jusqu'à se passer de la Chambre pour gou-
verner sans contrôle.
C'est à la suite de ces conciliabules et des propos qui
y furent tenus qu'est probablement née la légende du
coup de force et du projet d'arrestation de trente députés
attribué au ministère précédent? Le général Palikao,
énervé des résistances, des refus, des mauvaises volontés
qu'il trouvait et des difficultés qu'il n'avait pas prévues,
252 CANROBERT
pensa-t-il sérieusement, avec le concours de M. J. Da-
vid, à proroger les Chambres età mettre en prison ceux
qui préparaient le renversement du gouvernement?
M. Schneider au courant de ces faits s'y serait-il opposé?
c'est ce que plusieurs députés ont alors prétendu et ont
même tellement répété qu'à la Chambre on considéra
longtemps le fait comme positif.
Dans la matinée du 10 l'Impératrice et le général
Palikao, prévenus de l'émotion que causait la nomina-
tion de M. Jérôme David à l'Intérieur, n'osèrent pas la
maintenir, et ayant fait appeler l'intéressé aux Tuileries
lui proposèrent, en échange de l'Intérieur, de prendre
les Travaux publics, ce qui fut accepté. Alors retour-
nant à la préfecture de la Seine, le général Palikao
déclara à M. Chevreau que l'Impératrice lui demandait
personnellement son acceptation, et que dans le cas où
il refuserait, il devrait aller lui-même transmettre sa
réponse à Sa Majesté. Devant cette mise en demeure
M. Chevreau retourna aux Tuileries où il fut l'objet de
« telles obsessions de l'Impératrice qu'il accepta, croyant
impossible de refuser lorsque d'autres commençaient
à faiblir. »
Pour les Finances et les Affaires étrangères, le général
Palikao se réservait de proclamer d'office aux Chambres
les noms de M. Magne et du prince de La Tour d'Au-
vergne; s'il parvenait cependant à joindre M. Magne
auparavant, il comptait sur son dévouement à l'Em-
pereur et sur son patriotisme pour obtenir son assenti-
ment en lui faisant valoir que refuser en pareil mo-
ment, lorsque l'Impératrice délaissée faisait appel à
lui, ce serait presque une désertion.
Quant au prince de La Tour d'Auvergne, il était à
FIN DE LA CUISE MINISTÉRIELLE 253
Vienne et le général Palikao le préviendra seulement le
lendemain 11 août par ce télégramme :
« Paris, IL août, 4 h. 45,
transmis à Vienne, 9 h. 15.
k Dans la composition d'un nouveau cabinetqui, par
suite des nécessités politiques, devait être porté immé-
diatement à la connaissance du pays, le nom de Votre
Excellence comme ministre a paru au Journal officiel
avant que j'aie le temps de demander et de recevoir
votre consentement.
« S. M. l'Impératrice espère néanmoins que votre
dévouement à l'Empereur et au pays vous fera accepter
un poste aussi important dans les circonstances pré-
sentes. Votre patriotisme a répondu par avance de
votre concours.
« Palikao. »
Vers 3 heures la liste est donc faite, le général Pali-
kao va à la Chambre, et en entrant dans la salle des
conférences, il voit M. Magne qui, en se rendant au
Sénat, s'était arrêté chez son ami, M. Schneider, pour
avoir des nouvelles : « L'Impératrice me charge de
vous remercier » , lui dit le général en lui présentant
une liste, et au même moment M. Jérôme David sur-
venant, ajoute : « Je ne veux pas être un obstacle et
si mon nom fait difficulté, je suis tout prêt à me reti-
rer. » — « Mais je vous ai absolument refusé, général,
je ne peux admettre qu'on dispose de moi. . . « réplique
M. Magne. A ce moment une agitation se produit. Le
général Palikao et M. Jérôme David partent en courant
254- C AN ROBE HT
et quelques minutes après, M. Jérôme David reparais-
sant, M. Magne lui renouvelle ses refus : « Il est trop
tard, la liste est lue » , lui est-il répondu quand
M. Bouilhet, le secrétaire de M. Schneider, tirant à part
M. Magne, lui dit à l'oreille : « On vous trompe
encore, la liste n'est pas lue. » Était-ce vrai? A la
minute d'après M. Bouilhet revenait et annonçait que
maintenant le fait était accompli.
M. Magne, comme l'avaient supposé l'Impératrice et
le général Palikao, ne pouvait plus maintenant se déro-
ber sans avoir l'air de commettre une lâcheté : il se
résigna, se donna tout entier à son devoir et sut, quinze
jours plus tard, assurer la réussite de l'emprunt de
805 millions, dont on avait un besoin absolument
urgent.
L'Impératrice aurait voulu qu'ua portefeuille spécial
et nouveau, celui de l'adminisl ration de la guerre et
des approvisionnements de Paris, fût confié à M. Hauss-
mann dont elle avait apprécié le sang-froid dans la
nuit du G au 7 août, et dont elle connaissait les qualités
administratives : mais sur des objections et sur des
menaces de refus de concours de la part de ministres
déjà nommés, elle dut renoncer à cette idée.
L'Impératrice n'a pas dormi encore cette nuit (du 9
au 10 août), et vers trois heures du matin, par suite
du refus de MM. Béhic et de Talhouët, elle a com-
mencé à redouter l'échec de la combinaison Palikao.
Ce serait l'inconnu, la crise aiguë, et toujours pas de
commandant militaire à Paris, en l'absence de tout
gouvernement. Elle a alors remis à M. Augustin Filon
un projet de dépêche qu'elle a griffonné et dans lequel
elle déclare à l'Empereur qu'elle a absolument besoin
ESTIME DE L'IMPÉRATRICE POUR LE GÉNÉRAL TROCHU 255
du maréchal Ganrobert, et qu'il est nécessaire de lui
donner Tordre de venir se mettre à sa disposition à
Paris. C'est alors que Napoléon III, à 5 heures du
matin, a télégraphié au maréchal.
Cependant, dans certains milieux, on parle encore
du général Trochu comme commandant militaire de
Paris.
L'Impératrice a toujours eu du goût pour le général
Trochu. Avec sa nature chevaleresque, elle admirait ce
caractère « antique qui ne transige pas avec les prin-
cipes » . Elle estimait profondément l'homme privé,
sans fortune, qui avait adopté les nombreux enfants de
son frère, devenus orphelins, et qui avait refusé un don
personnel de l'Empereur pour leur éducation. Quand
le général a été invité à la cour, elle a parlé de lui
avec éloge à ses dames et leur a recommandé d'être
particulièrement aimables avec cet homme intègre et
indépendant.
Lorsqu'elle est revenue à Paris dans la nuit qui a
suivi Reichshoffen et Forbach, elle l'a fait appeler avec
les ministres pour avoir ses conseils.
C'est à cette heure que ses yeux se sont dessillés. Le
général a tout blâmé : son éloquence, lorsqu'il faut
passer à l'action, disparait subitement : il a tout prévu,
et lui seul peut tout sauver; mais il met de telles con-
ditions à ses services qu'il apparaît qu'il n'a aucune
idée, et qu'en dehors de la critique, il n'y a rien à tirer
de lui.
Dans la soirée du 8 août à la sortie de l'Opéra,
il a rencontré son ami, M. Maurice Bixio, et, jusqu'à
2 heures du matin, en arpentant le boulevard des Ita-
liens, les rues Le Peletier et Drouot, il s'est épanché :
256 ' CANROKEUT
« J'avais tout prévu... et maintenant je vois quel va
être mon sort. Je serai appelé à commander l'armée de
Paris, je resterai le dernier, et, lorsque tout aura été
compromis, perdu même, je serai condamné à succom-
ber et à traiter sous le coup des défaites et de la honte ! »
Le lendemain 9 août, il a été voir le maréchal Bara-
guay-d'Hilliers qui lui a confié son désir de se retirer et
lui a dit qu'il le demanderait pour son successeur. Dès
lors, il compte sur le commandement de Paris. Sortant
dans la matinée du 10 de chez lui (119, rue de Gre-
nelle), il croise le capitaine de Kerdrel, aide de camp
du général de Ghanaleilles ; ils causent ensemble, et il
annonce au capitaine qu'o/i lui a fait l'offre du gou-
vernement de Paris. «L'accepteriez-vous, mon général?
— Très probablement, car je crois que l'on peut obtenir
beaucoup de la population parisienne, en s'adressant
à son cœur et à son patriotisme. »
C'est après cette conversation qu'il écrit une longue
lettre au général Waubert de Genlis pour être montrée
à l'Empereur, où il préconise la retraite de l'armée sur
Paris si l'on veut éviter qu'elle soit coupée. Cette lettre,
le général Trochu l'a lue à la tribune de l'Assemblée
nationale, en 1871, et l'a publiée, mais pas dans son
entier. Jamais il n'en a montré le passage suivant,
quoiqu'il soit typique : « Le maréchal Baraguay-d'Hil-
liers s'est ouvert de l'état de sa santé et de son moral
qui ne lui permet plus de rester au commandement
de Paris et m'a proposé de le remplacer. Je vois mainte-
nant le poste qui nie convient. . . »
Si l'on doit en croire le général Palikao, à la pre-
mière séance du conseil qu'il a présidé, il aurait proposé
la nomination du général Trochu au commandement
LES GENERAUX PALIKAO ET TUOCHU 257
de Paris à ses collègues; mais aucun d'eux ne l'aurait
appuyé.
Il y a évidemment erreur, car la première séance
des nouveaux ministres eut lieu le 10 août, le jour
même où l'Impératrice appelait le maréchal Ganrobert
à Paris pour lui en confier le commandement; le
général Palikao ne put donc faire la même proposition
en faveur du général Trochu que le lendemain après
le refus du maréchal Ganrobert.
Le général Palikao pensait déjà à donner un autre
commandement au général Trochu, car un jour —
probablement le 12 août — M. Brame lui ayant reparlé
de l'employer pour donner satisfaction à l'opinion
publique, il lui répondit qu'il partageait entièrement
ses vues et ajouta : « L'Empereur n'est pas en état
d'être commandant en chef : le maréchal de Mac-
Mahon n'a pas assez d'initiative et peut être tué, je
compte sur Trochu pour le remplacer et je vais l'en-
voyer au camp de Ghâlons avec mes instructions. »
Ge serait donc avec l'arrière-pensée de le voir
général en chef de l'armée de Ghâlons que le géné-
ral Palikao lui avait donné le commandement du
12 e corps.
Dans la matinée du 10, pendant que le général Pali-
kao cherche à former son ministère, l'Impératrice
reçoit ce télégramme du Prince impérial :
« 10 août, Metz.
« J'ai vu M. Duperré qui m'a donné de bien bonnes
nouvelles de Paris. Papa va bien.
« Louis. »
iv. 17
258 CANROBERT
On lui remet encore des télégrammes importants
de Belgique. Le général Ghazal, commandant en chef
de l'armée belge d'observation sur la frontière alle-
mande, confirme ses renseignements antérieurs. Les
Allemands amènent de la Baltique les corps qui y
étaient restés : ils sont destinés à tourner Metz par le
nord et attaquer Thionville — ce renseignement était
faux — tandis que les trois armées déjà en France —
prince royal, prince Frédéric-Charles, général Stein-
metz, — marcheront contre l'armée française qui est
en avant de Metz. L'Impératrice communique le ren-
seignement à l'Empereur avec ce commentaire.
« Paris, 10 août (vers 11 heures du matin?)
L Impératrice à F Empereur .
« Je vous envoie communication d'une dépêche que
je reçois. Voulez-vous que nous envoyions des masses
de gardes nationales mobiles dans la direction de
l'armée? Nous nous chargeons d'assurer leur nourri-
ture et leur armement.
« Le ministère sera formé aujourd'hui à 3 heures; je
l'espère, du moins. Je pourrais alors, en faisant venir
les gardes nationales des départements avoisinant
Paris, envoyer l'infanterie de marine, excellente
troupe, au camp de Ghâlons. Toute ma préoccupation
est que vous n'ayez pas assez d'hommes. M'autorisez-
vous, chaque fois que je pourrai former un noyau dont
j'aurai assuré l'approvisionnement, à vous l'envoyer?
Vous ne m'avez rien répondu au sujet de plusieurs de
mes dépêches d'hier. Je vais bien. Je vous embrasse
DÉPÊCHE DE BELGIQUE 259
tendrement. Ne vous tourmentez pas pour nous. Tout
s'arrange. »
L'Empereur répond :
« Metz, 10 août, I h. 10 soir.
it Je refuse les bataillons de mobiles. Je fais venir le
corps de Ghàlons. Le ministre de la guerre doit s'occu-
per, surtout, d'armer les populations des campagnes
qui demandent des armes.
« Formez des centres avec les quatrièmes bataillons
à Paris, Ghàlons et Langres.
« Mac-Mahon va reformer son corps à Ghàlons.
« Napoléon. »
Gette dépêche est suivie de celle-ci, du major géné-
ral au ministre de la guerre :
« Metz, 10 août, 2 h. 15 soir.
« L'Empereur ordonne de continuer sans interruption
et sans aucune perte de temps le mouvement de toutes
les divisions du camp de Ghàlons sur Metz ; que la
Compagnie de l'Est fasse tous ses efforts pour hâter le
mouvement par tous les moyens possibles. Je préviens
le maréchal Ganrobert. Entendez-vous avec la Compa-
gnie. »
Vers une heure, la Chambre se réunit (10 août).
Les nouveaux ministres ne sont pas encore là et les
députés en profitent pour faire une sottise immense
qui va paralyser les efforts militaires tentés jusqu'à la
fin de la guerre : elle repousse le projet de loi du
général Dejean autorisant l'incorporation des mobiles
260 CAN1ÎOBERT
dans la troupe de ligne et vote un appel des anciens
soldats qui, se croyant définitivement libérés, ne rejoin-
dront leurs corps qu'à contre-cœur.
Le général Palikao ne fait que passer à la Chambre
vers 3 heures et demie pour y lire la composition de
son ministère, de là il va au Sénat, et retourne ensuite
au ministère où les décisions à prendre d'urgence l'ap-
pellent instamment. A 4 heures du soir, il télégraphie
au maréchal Le Bœuf à Metz :
« Nous avons une division d infanterie de marine ; la
voulez-vous?... Répondez.
« Palikao. »
Avant l'arrivée de la réponse, on lui apprend que le
Corps législatif s'est déclaré en permanence. Ce n'est
pas exact, car la proposition de M. Estancelin qui est
ainsi rédigée : « Tant que l'ennemi sera sur le sol de
la France, c'est un devoir patriotique pour la Chambre
de rester en permanence, » a recueilli 117 voix
contre même nombre — 117. — Il n'y a donc pas de
majorité; par conséquent la proposition n'est pas
acceptée. Mais le général Palikao croit à son adoption
et il est convaincu surtout que ce sera une cause per-
manente de troubles; aussi, fait-il expédier avec la
mention « urgence » ce correctif à son offre de tout à
l'heure de la division d'infanterie de marine :
« Paris, 10 août, 4 h. 50 soir.
« La Chambre s'étant déclarée en permanence, con-
sidérez comme non avenue la dépêche chiffrée en-
voyée il y a une heure. »
T,A CHAMBRE EN PERMANENCE 261
Quelques instants après, il recevait cette réponse
d'acceptation éventuelle du maréchal Le Bœuf :
« Metz, 10 août, 4 h. et demie soir.
« Le mouvement des trois divisions Ganrobert est
commencé. Dès qu'il sera terminé, envoyez la division
d'infanterie de marine avec effet de campements, mar.
mites et cartouches. »
Cette dépêche, comme toutes celles du ministre au
major général, avant d'être transmise au destinataire,
est communiquée à la Régente : on la lui donne en
même temps qu'un télégramme par lequel l'Empereur
refuse l'infanterie de marine; après avoir lu les deux
communications, elle s'irrite de ce que le maréchal Le
Bœuf accepte éventuellement une troupe dont l'Empe-
reur ne veut pas, et elle le lui fait sentir par cette dé-
pêche où elle commet une erreur en attribuant au ma-
réchal Le Bœuf le télégramme de refus de l'Empereur.
« Paris, 10 août, 6 heures du soir.
L Impératrice à l Empereur .
« Je reçois du major général une dépêche de 4 heures
et demie — c'est celle de l'Empereur, — par laquelle
il demande que la division d'infanterie de marine reste
à Paris. Ces télégrammes contradictoires, écrits en
l'air, transpirent dans le public. Ils produisent le plus
déplorable effet, parce qu'ils trahissent dans le com-
mandement une hésitation et un défaut d'unité dont
tout le monde redoute le danger.
« Eugénie. »
262 CANROBEIIT
Ce à quoi l'Empereur répond :
« L'apparente contradiction s'explique. Le major
général écrit qu'on peut envoyer la division de marine
lorsque celles de Ghâlons seront arrivées. De mon côté,
comme il faut encore trois fois vingt-quatre heures pour
que les divisions de Ghâlons arrivent, j'ai pensé qu'il
serait trop tard pour faire venir l'infanterie de marine.
Je suis désolé de vous contrarier, mais le bien du ser-
vice n'exige aucun changement dans les circonstances
actuelles. Il a plu à torrents cette nuit. Pas d'engage-
ments.
« Nous t'embrassons tendrement.
a Napoléon. »
Après le dîner, suivant l'avis que lui a donné le com-
mandant Duperré dans son télégramme de la veille au
soir, l'Impératrice demande instamment à l'Empereur
de supprimer la fonction de major général ; ce que
Napoléon se refuse à faire pour les motifs suivants :
« Metz, 10 août (dans la soirée).
« Il m'est plus impossible de me passer d'un major
général que d'un ministre de la guerre. Il n'y a aucun
rapport entre ces fonctions et celles du maréchal
Bazaine. Un seul exemple : si je supprime, sans le rem-
placer avantageusement, le major général, l'armée
pourrait manquer de vivres, la cavalerie de fourrages
et tous les détails de service souffriraient. Il ne faut
rien connaître aux choses de la guerre pour penser
qu'à la veille d'un combat je puisse supprimer le rouage
le plus important de l'activité. J'apprends avec peine
IRRITATION DE L IMPERATRICE 263
que la Chambre s'est déclarée en permanence : c'est
une violation manifeste de la Constitution.
« Napoléon. »
C'est à 1 1 heures ou 1 1 heures un quart du soir que
le maréchal Canrobert parvient aux Tuileries, où la
maréchale le laisse : il monte au premier étage et se
trouve dans un des salons de l'Impératrice où sont les
dames, le lieutenant de vaisseau Conneau et plusieurs
autres personnes. L'Impératrice, dans une salle à côté,
préside le conseil : aussitôt que la séance aura pris fin
elle le recevra; en attendant on lui remet un télé-
gramme à son nom qui a été expédié aux Tuileries; il
le lit :
« 10 août, 2 h. 35 soir.
«Continuez sans interruption et sans aucune perte de
temps le mouvement de toutes vos divisions du camp
de Ghâlons sur Metz.
« Après la l re division embarquée, commencez par
l'infanterie de la deuxième. »
S'il n'était déjà irrévocablement décidé à refuser les
offres qui vont lui être faites, cet ordre l'y contrain-
drait. Comment en effet pourrait-il abandonner le com-
mandement de son corps d'armée, le jour où on l'ap-
pelait au combat?
En attendant il cause avec les personnes de service.
L'Impératrice, lui dit-on, est admirable : il semble qu'à
chaque moment une nouvelle mine se creuse sous ses
pas, et, malgré tout, elle ne se trouble pas et tient tête à
tous les dangers.
264 CANROBERT
Un des membres du conseil privé, qui a assisté aux
conseils qu'Elle a présidés deux fois par jour depuis le
7 août, a été surpris de sa lucidité et de sa fermeté qui
faisait contraste avec la faiblesse et l'incohérence des
ministres. « Durant ces longues séances, les discussions
étaient confuses, tous parlaient à la fois, s'interrom-
pant sans se répondre; mille incidents venaient à la
traverse de la discussion de sujets à traiter d'urgence.
Elle s'exagérait les droits des ministres responsables en
ne les interrompant point, mais au moindre joint, elle
ramenait la discussion à l'objet du débat et l'y mainte-
nait tant qu'elle pouvait, la ramenant encore s'il y avait
lieu et ne lâchant prise qu'une solution obtenue. Le
malheur avait épuré son esprit, en le dégageant de
toutes les faiblesses et futilités féminines et des préoc-
cupations d'avenir pour la dynastie qu'elle considérait
comme perdue. »
» Elle pense exclusivement au pays : ses discours,
ses efforts, n'ont pour but que de sauver la France et
ménager à l'empire une chute honorable et digne du
nom de Napoléon. La mort de l'empereur à la tête de
son armée lui semble à souhaiter. Souvent depuis
48 heures, ce sentiment s'est fait jour, malgré toutes les
réserves imposées par la situation de mère et d'épouse
comme une espérance pour l'avenir de son fils. Elle
montre véritablement un caractère viril et supérieur. »
Elle veut que le prince impérial reste loin de Paris
dans la crainte qu'on ne s'empare de sa personne et
qu'on le garde en otage comme Louis XVII. Elle croit
que, pour assurer son avenir, l'Empereur doit se faire
tuer : a Sa place est à l'armée, dira-t-elle à plusieurs
reprises à M. H. Chevreau. »
LES DIAMANTS DE LA COURONNE 265
Lorsque, le 25 août, elle enverra cette dépêche à
l'Empereur : •< ,1e viens d'aviser le maréchal de Mac-
Mahon de secourir à tout prix le maréchal Bazaine : je
vous embrasse ainsi que Louis, » c'est avec l'idée que
l'Empereur comprendra sa pensée secrète, quand
après Sedan, M. H. Chevreau lui lira la dépêche annon-
çant que l'Empereur est prisonnier, en la lui prenant
des mains, elle s'écriera : « Non, vous vous trompez :
Il est mort! »
En ce moment-là elle trahissait le fond de son cœur.
Le 10 août au soir elle est épuisée, à bout de
forces. Elle ne vit plus que par les nerfs et la volonté;
elle ne mange pas, et malgré le chloral qu'elle prend
en grande quantité et qui agit sur son organisme, elle
ne peut dormir. Elle s'occupe de tout. En dehors des
questions militaires, elle s'est entretenue avec MM. Se-
gris et Magne de questions financières ; elle a fait mettre
en charge, après inventaire, les diamants de la cou-
ronne à la Banque de France : elle a envoyé en Angle-
terre ses deux nièces : Pepa, sa fameuse femme de
chambre, toute tremblante de peur, aurait pu devenir
une gêne, et elle l'a expédiée aussi, en lui défendant
de rien emporter pour qu'on ne vienne pas l'accuser de
détournements. Elle reçoit sans cesse le prince de
Metternich en qui elle a une confiance toute particu-
lière. Celui-ci lui parle souvent du danger de la révolu-
tion en permanence. 11 a même insisté d'une telle
façon, en lui dépeignant l'émeute victorieuse entrant
aux Tuileries, qu'il l'a amenée à se faire confier ses
diamants et bijoux personnels, et, un soir, il les a
emportés dans sa voiture, aidé de l'un de ses secré-
taires, M. de Mongelas, et il les a mis en lieu sûr en
266 C AN ROBERT
Angleterre, où l'Impératrice les retrouvera après le
4 Septembre.
Ces dangers, que l'ambassadeur de confiance dépeint
sans cesse à l'Impératrice, excitent et montent son ima-
gination. Elle a toujours eu un culte pour Marie-Antoi-
nette : elle en a étudié la vie ; elle s'est entourée d'ob-
jets qui lui ont appartenu et de souvenirs qu'elle a
cherchés et acquis de ses propres deniers; et, mainte-
nant, elle se croit appelée à subir le même sort.
Peut-être même durant toute cette journée du
10 août est-elle plus nerveuse, plus inquiète qu'un
autre jour. N'est-ce pas la date de la chute de la royauté?
Nous nous souvenons encore de la crainte supers-
titieuse qui envahit l'esprit de nombre de bourgeois de
Paris toute cette journée. Combien devait être davan-
tage frappé l'esprit de la souveraine qui se retrouvait,
près d'un siècle après, comme Marie-Antoinette dans
ce même palais des Tuileries et dans des circonstances
aussi dramatiques.
Le maréchal Ganrobert retient surtout, qu'après
bien des transes, l'Impératrice, qui s'est crue aban-
donnée de tous, a maintenant autour d'elle deux mi-
nistres de son choix et qu'elle est en droit de compter
sur le général Palikao, tandis que, quand elle a télé-
graphié à l'Empereur la nuit précédente, il n'existait
plus aucune autorité militaire à Paris, et elle était sans
défense à la merci de la première émeute. Il peut donc
maintenant, en toute conscience, retourner à ses sol-
dats, devant l'ennemi, pour la bataille qu'on lui
annonce comme imminente.
Maintenant il est minuit; le conseil est fini. L'Impé-
ratrice apparaît suivie du général Palikao. Elle va au
ÉVOCATION DE MARIE-ANTOINETTE 207
maréchal Canrobertet le remercie chaudement d'avoir
répondu à son appel. Il est surpris du changement
opéré en elle. Elle a vieilli de dix ans : ses traits si
purs sont tirés, les rides s'accusent; ses joues paraissent
creusées; ses beaux yeux se sont cernés et ont le regard
de la fièvre; elle a l'air d'avoir froid : d'un mouvement
saccadé qu'elle répète continuellement, elle ramène sur
sa poitrine les pans d'un petit mantelet de drap noir à
capuchon orné de broderies mauves et de soutaches
d'or, comme quelqu'un qui veut se réchauffer. Elle
emmène le maréchal avec le ministre dans sa biblio-
thèque en traversant son salon où sont au-dessus des
portes les portraits de Dubuffe.
Une masse de meubles couverts de housses est em-
pilée au centre, et le long des murs ; les vitrines qui con-
tiennent des miniatures et des souvenirs sont aussi ca-
chées par des toiles grises et sur la cheminée, la statue
en marbre blanc : Une heure de la Nuit (par Pollet) ,
sous la figure d'une femme, s'envole d'un nuage, en se
détachant à côté de la masse des toiles de couleur indé-
cise qui recouvrent vases et candélabres. Dans la fenêtre
est le bureau de l'Impératrice, couvert de papiers et de
notes : pour couper les courants d'air, un paravent
de feuillages appliqué contre une glace le cache en
partie. C'est contre ce paravent que l'Impératrice s'ar-
rête : « Maréchal, dit-elle, j'ai désiré vous voir pour
vous donner le commandement de Paris. Je compte
sur votre dévouement. Vous avez de l'influence sur les
soldats et je suis convaincue que vous réussirez dans ce
commandement. »
Quand l'Impératrice a fini de parler, le maréchal
tire de sa poche la dépèche qu'on vient de lui remettre
268 CANROBERT
et qui pressait le transport de son corps d'armée à
Metz, et la tendant à l'Impératrice, lui dit : « Madame,
que Votre Majesté veuille lire cette dépêche et la com-
muniquer à M. le ministre de la guerre. » L'Impéra-
trice, après avoir lu, passe le télégramme au général
de Palikao qui le rend au maréchal en lui disant :
« Répondez vous-même à Sa Majesté. »
« Madame, dit alors le maréchal, je ne puis accepter.
Mon corps d'armée, à l'heure où je parle, va à Metz. La
bataille est peut-être pour demain. Si je restais au mo-
ment où mes soldats vont se battre, Votre Majesté aurait
un bâton vermoulu sur lequel elle ne pourrait s'appuyer.
Qu'elle me laisse faire mon métier de soldat. »
L'Impératrice comprit, ainsi que le ministre, les
raisons alléguées; et voyant que le maréchal était
décidé à refuser, renonça à insister.
Depuis elle eut le vif regret de n'avoir pas fait donner
l'ordre formel au maréchal Canrobert d'accepter, et
elle lui en veut même encore à l'heure présente du
refus qu'il lit à sa demande dans la nuit du 10 au
II août 1870, et lui reproche de l'avoir abandonnée
au moment du danger.
C'est que le refus du maréchal Canrobert eut des con-
séquences graves, très graves même pour la France.
L'absence d'un titulaire au commandement de Paris
permit, six jours plus tard, au prince Napoléon de faire
nommer son protégé, le général Trochu, gouverneur de
la capitale, et, au 4 septembre, le général Trochu
laissa envahir la représentation nationale, qu'il avait
juré de défendre, pour se faire nommer chef de ceux
qui l'avaient violée d'accord avec lui. Cette violation de
la Chambre, au moment même où elle désignait les
AUDIENCE DE L IMPERATRICE 269
membres d'un gouvernement qui auraient eu un man-
dat régulier, permit à une douzaine d'hommes poli-
tiques, d'avocats et de journalistes, dont plusieurs
étaient des fantoches grotesques, de se nommer eux-
mêmes. Il en résulta que, durant la guerre, la Prusse
se refusa à les reconnaître comme le gouvernement
légal, prétextant que, s'étant désignés eux-mêmes sous
le coup dune émeute, ils pouvaient, d'un moment à
l'autre, être remplacés par de nouveaux émeutiers.
Fort de cet argument, M. de Bismarck refusa d'entrer
en négociations et parvint à empêcher les différents
états européens d'agir en notre faveur.
Le maréchal Bazaine a seul été condamné par la jus-
tice; mais en trahissant ses serments et sa souveraine, en
abandonnant au moment du danger une femme qu'il
avait promis de défendre, en complotant devant l'en-
nemi, en renversant le seul pouvoir régulier et en
se substituant à lui par l'émeute, dont la nuit précé-
dente il s'était fait le complice, le général Trochu a,
plus encore que le maréchal Bazaine, amené par sa
conduite la perte de Metz et de la Lorraine; et, si les
tribunaux ne l'ont pas condamné, l'histoire doit flétrir
à jamais son nom.
Avant de quitter les Tuileries, le maréchal Ganro-
bert envoya ces deux télégrammes :
u Paris, 10 août, 10 h. du soir.
A l'Empereur, à Metz.
« L'Impératrice et le ministre Montauban (général
Palikao) pensent que ma présence n'étant pas obli-
270 CANlîOP.ERT
gatoire à Paris, je dois me rendre de suite à Metz, où
Votre Majesté réunit tout mon corps pour l'action déci-
sive. Je pars à l'instant.
« Maréchal Ganrobert. »
« 1 h. 10 matin.
Au général Henry.
« Reçu votre dépêche m'annonçant la concentration
de tout mon corps d'armée devant Metz. Je pars ce
matin de Paris pour Metz où vous me trouverez. Faites
diriger sur Metz mes chevaux et mes équipages, que
conduit le capitaine Randal. »
Aussitôt après, le maréchal se rendit à l'hôtel Bristol,
place Vendôme, où la maréchale et le commandant Lon-
clas l'attendaient; tous le félicitèrent du résultat de
l'audience, et il fut convenu que le maréchal reparti-
rait le lendemain à 8 heures. Dans la même nuit il alla
faire visite au maréchal Baraguay d'Hilliers avec qui il
échangea quelques vues sur la situation, et ensuite alla
se coucher à l'hôtel Bristol.
Le lendemain 1 1 août, à 8 heures, le maréchal Gan-
robert accompagné des commandants Lonclas et Bous-
senard, retrouvait à la gare de l'Est le lieutenant de
Forsanz, qui y était demeuré pour garder les che-
vaux et qui attendait des nouvelles avec impatience.
Au bout dune heure et demie, un train se mettait
en marche ; mais avec quelle lenteur! A chaque grande
station, c'étaient des arrêts interminables. A Épernay,
on croisa un convoi dans lequel était Mme de Failly
R E F US DU MA R É G H A L G A N R R K R T 271
qui revenait de Nancy, où son mari commandait avant
la guerre le 2 e corps; le maréchal alla la saluer. Elle
était dans un état d'exaltation violente. Elle annonça
au maréchal qu'elle avait dû quitter Nancy à l'approche
des Prussiens; puis elle lui offrit le palais du com-
mandant pour son installation... offre bien inutile, si
les Prussiens étaient à Nancy comme elle le disait. Elle
se plaignit des accusations « déshonorantes » dont on
accablait son mari. Elle confia au maréchal que l'Em-
pereur aurait voulu lui retirer son corps d'armée;
qu'elle lui avait écrit une lettre émue et avait obtenu
son maintien. — Moins de quinze jours après le maré-
chal de Mac-Mahon demandera à l'Empereur la révo-
cation du général de Failly dont il aura eu à se plaindre
et qu'il aura trouvé encore couché un matin, à 9 heu-
res, dans des circonstances graves. Ce malheureux
général avait été brillant à la bataille de Traktir; mais,
en 1870, il venait d'avoir une attaque et son état phy-
sique le rendait incapable de servir.
On croisait beaucoup du matériel qu'on ramenait
à Paris pour ne pas le laisser aux Allemands : plusieurs
de ces trains, à partir de Ghâlons, contenaient des
blessés et des troupes des corps Mac-Mahon et Failly.
A Gommercy, le général de la Gharrière était sur le
quai de la gare. Le maréchal l'interpella. Il comman-
dait la subdivision de Nancy qu'il avait quittée sous la
menace de l'arrivée des Allemands. Le maréchal lui fit
observer qu'il aurait dû avec les gendarmes, les gardes
mobiles, les dépôts, occuper la gare et les abords de
Frouard pour empêcher les coureurs prussiens de
venir couper cette importante jonction des commu-
nications de Paris à Metz.
272 CANROBERT
Vers le milieu de la nuit, le train s'arrêtait à Frouard
et y faisait une halte de plusieurs heures.
La gare était dans l'obscurité, et le désordre le plus
inextricable y régnait. Tous les employés avaient perdu
la tête. Des trains pleins de traînards du corps du
général de Failly étaient sur une voie de garage : ils
criaient, chantaient, dans une attitude déplorable. L'un
d'eux à la portière, voyant passer le maréchal suivi de
ses aides de camp, l'injuria, lâcha les plus grosses
ordures avec ces mots : « A votre tour d'aller vous faire
rosser. » Le maréchal va à lui, ouvre la portière, le
saisit, le secoue et le force à descendre. Le soldat inti-
midé prend peur et demande pardon.
Le maréchal resta le temps de l'arrêt dans le cabi-
net du chef de gare. On repartit vers 3 heures, et, vers
4 heures et demie, on était à 4 kilomètres de Metz. La
locomotive s'arrêta, siffla, puis siffla encore : la voie
était obstruée et le chef de train vint annoncer au
maréchal qu'il en avait pour plusieurs heures avant
d'entrer en gare. Le commandant Lonclas sauta alors
du wagon et courut par la voie à Montigny où il obtint
une locomotive avec un tender qu'il fit amener jus-
qu'au train. Le maréchal monta avec le commandant
Boussenard sur le tender, laissant le lieutenant de For-
sanz avec les ordonnances et les chevaux; une heure
après, vers 5 heures et demie, il descendait à la gare
de Metz où il ne trouvait pas de voitures, mais où lui
et ses aides de camp découvraient un pain qu'ils dévo-
raient. Ensuite, ils se dirigeaient vers l'hôtel de l'Eu-
rope où ils s'installaient et d'où le commandant Bous-
senard partit de suite aux nouvelles.
Vers 7 heures, le maréchal, accompagné du com-
EN CHEMIN DE FER 273
mandant Lonclas, se rendit à la préfecture pour voir
l'Empereur. Devant le perron, un break attendait,
attelé, et un écuyer était à cheval : l'Empereur avait
exprimé l'intention d'aller au camp du général de
Ladmirault. Mais, depuis le matin, il était en confé-
rence avec le maréchal Le Bœuf et le général Lebrun
et il ne paraissait pas disposé à sortir.
L'Empereur, prévenu de la présence du maréchal
Ganrobert, ne le laisse pas longtemps attendre ; il l'ap-
pelle et le fait assister à sa conversation avec le maré-
chal Le Bœuf et le général Lebrun.
L'Empereur vers 5 heures du matin a pensé à prendre
l'offensive et a fait appeler le colonel Levval à qui il a
exposé son idée, mais peu après il a ajourné tout mou-
vement jusqu'à l'arrivée à Metz des 5 e et 6 e corps. L'Em-
pereur se préoccupe surtout de la pénurie des approvi-
sionnements de biscuits et de cartouches d'infanterie
et s'occupe d'en faire venir le plus grand nombre pos-
sible. Pendant que le maréchal est chez l'Empereur,
on apporte une dépêche du ministre de la guerre, de
11 heures et demie du matin, informant le major
général que « des éclaireurs ennemis se sont montrés
du côté de Frouard» . Mais cène peuvent être que des
coureurs, la masse doit être encore loin et l'Empereur
pense toujours réunir près de 200,000 hommes au
moins sous Metz. Le général de Failiy a l'ordre de se
diriger le plus vite possible sur Toul pour rejoindre
ensuite l'armée que le 6 e corps rallie en ce mo-
ment. Mais que veut faire l'Empereur avec ces
200,000 hommes? C'est ce que le maréchal Ganro-
bert ne saisit pas.
Pendant ce temps, le commandant Lonclas est témoin
iv. 18
274 G AN ROBERT
d'un spectacle dont il demeure ébahi : dans les salons
et les corridors, aides de camp, officiers d'ordonnance,
écuyers sont « dans l'agitation la plus inconvenante ;
la partie est considérée comme perdue; le trouble dans
les idées et les propos était au comble » .
« Voilà où nous ont amenés quinze ans de favori-
tisme » , disait un colonel d'état-major. «L'Empereur ne
devrait plus donner d'ordres et remettre complètement
le commandement à Bazaine » , disait un général, aide
de camp du souverain.
« Il y avait un grand désordre en toutes choses jus-
qu'ici, mais tout cela s'améliore depuis que c'est entre
les mains de Bazaine » , disait un autre général, égale-
ment aide de camp de l'Empereur.
Tout le monde avait confiance dans le maréchal
Bazaine : c'était le sauveur appelé par tous; c'était la
planche de salut, fût-elle pourrie, à laquelle cherche
à se raccrocher le noyé qui se sent à bout de forces.
Personne, même les plus dévoués, ne conservait de
confiance dans l'Empereur.
A Paris, l'avant-veille, durant le temps que le maré-
chal Canrobert avait passé à attendre l'Impératrice
dans le salon des Tuileries, avec les chambellans, dames
d honneur ou autres courtisans, il avait recueilli la
même impression : «autour de l'Impératrice, on ne s'oc-
cupe plus de l'Empereur ; il n'est plus qu'un embarras. »
Tandis que le commandant Lonclas est à la préfec-
ture — au quartier impérial — le commandant Bous-
senard, dans les bureaux de l'état-major, cherche à
s'informer.
Mais personne ne peut lui dire ce que l'on va faire.
Quant au 6 e corps, voilà ce que l'on en savait. La
CHEZ L EMPEREUR 275
3 e division, arrivée la veille, était répartie dans les forts;
la l re , complète depuis le matin, était campée au sud, à
Montigny, entre la Seille et la Moselle; la 2 e et la
4 e devaient être en route; mais un télégramme de la
veille, 3 heures du matin, du ministre de la guerre,
avait troublé quelque peu le maréchal Canrobert quand
on le lui avait remis à Metz à son arrivée chez l'Em-
pereur.
« 11 août, 3 heures matin.
ce La 4 e division du 6 e corps quitte Paris pour Metz : le
mouvement commencera à 8 heures du matin et conti-
nuera d'heure en heure. »
Étant donnés l'embarras de la voie et la difficulté
déjà grande d'amener les divisions de Chàlons, l'arri-
vée de Paris de trains supplémentaires sur la ligne
allait augmenter le désordre et arrêter encore le mou-
vement.
C'est déjà ce que l'on a fait savoir à l'Empereur la
veille, et il s'en est plaint au ministre. Il y a trois lignes
pour aller de Paris à Metz : pourquoi nemploie-t-on
que celle déjà surchargée? On pouvait envoyer la
division Le Vassor-Sorval et d'autres troupes, soit par
Verdun tête de ligne, d'où elles auraient gagné Metz par
routes, en trois étapes, soit par la ligne des Ardennes.
Une batterie d'artillerie arrivera à Metz par cette der-
nière voie vingt-quatre heures après que la grande
ligne aura été coupée.
C'est la question que pose le commandant Lonclas
au colonel Henry Ducrot, chef de la section de l'admi-
nistration à l'état-major général : on a eu, lui répond-
il, depuis plus de quarante-huit heures, de Paris, l'avis
276 C AN ROBERT
que la ligne du Nord par Mézières et Thionville allait
être coupée, et Tordre a été donné en conséquence de
n'employer que la grande ligne par Ghâlons-Frouard
déjà encombrée par des convois d'approvisionnements.
Le colonel Henry Ducrot explique que le maréchal
Niel avait, en 1867, constitué l'approvisionnement
des places fortes, mais, qu'au terme de leur conserva-
tion réglementaire, les biscuits avaient été distribués *.
la Chambre ayant refusé les crédits de leur remplace-
ment, Metz et nos places frontières sont maintenant
sans ressources : il a fallu traiter avec la maison de
Rothschild pour la livraison de 50,000 autres quin-
taux qui sont déjà dans nos ports, mais qu'il faut
amener jusqu'à Metz; c'est là qu'est la plus grosse dif-
ficulté.
C'est pendant que l'on faisait l'impossible pour
amener ces biscuits en même temps que le grand parc
du génie et plusieurs millions de cartouches, que le
6 e corps a été dirigé de Châlons sur Metz, sans que
l'intendance en fût avisée : il en est résulté le désordre
que l'on suppose.
Plusieurs trains sont garés à Nancy et dans des voies
transversales sans pouvoir bouger, rien n'arrive plus à
Metz, et on ne sait si Ion pourra constituer une réserve
de vivres pour l'armée.
Et puis les projets changent d heure en heure, et les
ordres par conséquent s'entrecroisent avec les contre-
ordres. Dans la journée d'hier on a télégraphié le
matin, à l'intendant de Nancy : « Gardez à Nancy tout
ce que vous avez. » A midi : « Dirigez sur Metz tout
ce que vous avez. » Le soir : « N'expédiez rien pour
Metz, au contraire... » Enfin dans la nuit : « Consi-
EMBARRAS SUR LES CHEMINS DE FER 277
dérez comme nul le dernier télégramme : dirigez sur
Metz tout ce que vous avez. »
L'intendant en chef, M. Wolf, qui aurait dû partir
le matin à Verdun et Paris organiser de nouveaux
moyens de transports d'approvisionnements, « est pris
par les entrailles » . On espère cependant qu'il pourra
se mettre en route demain.
Jusqu'à une heure après midi, le maréchal Ganrobert
demeura à la préfecture et s'en alla avec la conviction
qu'on n'avait encore à cet instant aucun plan arrêté.
En quittant l'Empereur, il se fait rendre compte par le
commandant Boussenard, qui avait couru de son côté,
de ce qu'il a appris : « J'ai été, depuis ce matin, dans
tous les bureaux des états-majors; j'ai interrogé tous
ceux que j'ai rencontrés : je n'ai pu avoir aucun ren-
seignement. Rien que des plaintes, des récriminations.
C'est une consternation générale. » Puis il ajouta :
« J'ai vu le colonel d'Andlau. « Eh bien, mon colonel,
« lui ai-je dit, vos prévisions d'il y a deux mois sur
« les mauvaises dispositions de l'Allemagne du Sud se
« sont vérifiées contrairement aux avis de M. de Beust
« d'une part et de notre ministre à Stuttgard, M. de
« Saint-Vallier, qui affirmaient que le Sud ne mar-
k cherait pas avec le Nord en cas de guerre. Les corps
« d'armée bavarois et wurtembergeois se sont battus
« à Frœschwiller aussi bien que les prussiens. Que
« pense-t-on de cela en Autriche? — En Autriche,
« m'a-t-il répondu, on pense d'abord que nous sommes
« fichus. Et puis ce n'est pas l'Autriche qui nous
« plaindra. Elle a entrepris une organisation militaire
« qui ne peut être terminée qu'en 1871. Si elle a
« pensé à donner un concours sérieux à la France,
278 CAJSROTÎERT
« elle ne lui pardonne pas d'avoir déclaré la guerre
« aussi subitement et sans avoir attendu. »
Le colonel d'Andlau, l'un des hommes les plus
remarquables de l'état-major général par ses hautes
facultés, son savoir étendu, sa finesse et sa facilité
de compréhension, connaissait admirablement l'Alle-
magne — particulièrement les États du Sud. — Tous
les ans il allait faire des séjours chez son cousin, le
baron d'Andlau, président de la chambre des seigneurs
de Bavière, qui possédait un magnifique château près
de Munich et il en profitait pour parcourir le pays. Les
rapports qu'il rédigeait chaque année après ses voyages,
conservés au ministère de la guerre, sont du plus haut
intérêt et d'une justesse de vue aussi remarquable que
la précision et la clarté de leur exposé. Son dire était
donc d'un grand poids.
Les rues de la ville que le maréchal suivait pour
retournera l'hôtel, la place delà Cathédrale, la rue des
Clercs surtout, regorgeaient de monde : des habitants
des campagnes, des soldats débraillés pour la plupart,
dos officiers en quête de nouvelles; partout l'ahurisse-
ment de gens transplantés dans un milieu qui n'est pas
le leur. La cour de l'hôtel de l'Europe était un champ
de foire : des bagages, des chevaux, des ordonnances,
des fourgons, des gens de toutes sortes. Après avoir
percé cette cohue, le maréchal monta le perron de
l'hôtel et demanda à déjeuner : une omelette et une
côtelette. On lui indiqua la salle commune : c'était
impossible de le servir autrement. Dans une pièce
immense, au rez-de-chaussée, une grande table et tout
autour, d'autres tables plus petites. Là, dans une
promiscuité absolue, des généraux, des officiers de
L'HOTEL DE L'EUROPE 279
tous grades, des civils, des journalistes, des femmes
de tous les genres, et dans quels costumes! Tout ce
monde mangeait, parlait haut, gesticulait. Un peu
partout, des propos incohérents se croisaient. Le dépit,
l'incertitude, le fatalisme, sentiments avant-coureurs
de la défaite, y dominaient.
On a piétiné depuis un mois ou supporté des intem-
péries épouvantables, et sans voir l'ennemi. On aurait
moins souffert à livrer bataille... Le maréchal était
indigné. Il ne dit pas un mot, et commanda à ses offi-
ciers de faire de même : puis après avoir mangé un
morceau il sortit furieux, déclarant vouloir, désormais,
pour lui et ses officiers, une pièce à part. Il pouvait être
2 heures. Il monta à cheval pour aller à Woippy voir
les troupes de son corps d'armée qui y étaient. A
4 heures, lorsqu'il rentrait, il était appelé par l'Em-
pereur.
Depuis une heure les événements se sont multipliés.
On a appris la présence de l'ennemi à Pont-à-Mousson
où il aurait coupé la voie du chemin de fer : une
dépêche du préfet de la Moselle annonce aussi un
essai de destruction à Dieulouard, puis deux télé-
grammes du capitaine Vosseur, datés de Nancy,
2 heures, signalent l'approche de l'ennemi, et à 3 heures
un troisième télégramme fait savoir que Nancy va être
occupé d'une minute à l'autre par des troupes en vue.
Les Prussiens marchent sur Paris pour déborder notre
aile droite et nous couper de la capitale : le 5 e corps
(du général de Faiily) ne pourra plus rejoindre, et on
lui a télégraphié à 3 heures que l'Empereur annulait
son ordre du matin et qu'il ait à se diriger maintenant
sur Paris.
280 CANROBERT
Et tandis que ces nouvelles viennent jeter le
trouble dans les pro|ets stratégiques de l'Empereur,
l'Impératrice et le général Palikao continuent à
insister pour obtenir la démission du maréchal
Le Bœuf qu'ils supposent devoir donner satisfaction
à la Chambre.
La veille, le comte de Kératry, l'agent infatigable
du maréchal Bazaine et qui, au Mexique, a contracté
envers lui une dette de reconnaissance qu'il veut
acquitter, a demandé que le maréchal Le Bœuf soit
appelé à la barre du Corps législatif et M. Guyot-Mont-
payroux, qui donnait déjà des signes de folie — il en
est mort peu après, — a déclaré que c'était un scan-
dale de le voir encore major général.
Sur les télégrammes de plus en plus pressants de
l'Impératrice et du général Palikao, qui est vivement
poussé par M. Thiers, le plus chaud admirateur du
maréchal Bazaine, l'Empereur cède : à 2 heures et
demie, le maréchal Le Bœuf n'est plus major général
et le maréchal Bazaine est général en chef de l'armée
française.
Le capitaine de frégate Duperré, après avoir causé
avec l'Empereur, dans la soirée du 10, avait télégra-
phié à l'Impératrice :
« L'Empereur a donné au général Bazaine (sic) le
commandement de l'armée... La charge de major géné-
ral devient donc une super féiation. Il faut la supprimer. . .
Voilà ce qu'il faut répondre à l'Empereur. »
Le conseil a été fidèlement suivi par l'Impératrice,
et ce sont les termes du capitaine de frégate Duperré
que l'Empereur emploie pour annoncer au maréchal
Bazaine sa nomination de commandant en chef :
MM. DE KERATRY ET GUYOT-MONTP A Y KO UX 281
« Depuis que je vous ai nommé général en chef, les
fondions de major général deviennent superflues, etc. »
En même temps, à 2 heures et demie, l'Empereur
appelait le maréchal Bazaine « au commandement en
chef de l'armée du Rhin » , et lui faisait porter immé-
diatement le décret de sa nomination.
L'Empereur était dans son grand cabinet, devant
son bureau, peiné d'avoir à abandonner le maréchal
Le Bœuf et inquiet de se livrer au maréchal Bazaine.
Le maréchal Le Bœuf, irrité et blessé, était dans sa
chambre avec les généraux Lebrun et Jarras, le colonel
d'Ornant et le commandant Mojon.
Le général Ghangarnier allait d'une pièce à l'autre,
droit, raide, avec ses traits ridés, mais énergique, et
cherchant à remonter les cœurs et à pallier les meur-
trissures, tout en prétendant que ce changement était
le résultat d'une intrigue orléaniste menée par M. Thiers.
Lorsque les décisions furent prises, le maréchal Le
Bœuf, s'adressant au général Lebrun : « C'est vous qui
allez être chef d'état-major. » — « Non. Je suis aide de
camp de l'Empereur; je reprends mon service auprès
de lui. » — « Alors, dirent ensemble le maréchal Le
Bœuf et le général Lebrun en se tournant vers le
général Jarras, puisque vous restez seul, ce sera vous. »
Le général Jarras, l'air ennuyé et gêné, se rebiffa et
refusa. Il n'était pas préparé. Mais, ses deux interlo-
cuteurs lui ayant déclaré que se dérober c'était man-
quera son devoir, qu'il fallait quelqu'un du grand état-
major pour mettre au courant le nouveau général en
chef, alors il se crut, malgré sa répugnance, obligé
d'accepter.
L Empereur intervint-il pour ce choix? D'aucuns
282 C AN ROBERT
l'ont affirmé. Il lui aurait convenu de mettre à côté du
maréchal Bazaine un homme comme le général Jarras,
d'une droiture rigide, d'une honnêteté irréductible,
incapable de tremper dans une compromission ou une
intrigue. L'idée, en principe, était juste; mais son
application eut les suites les plus funestes par le fait
de l'incompatibilité de caractère du maréchal Bazaine
et de son chef d'état-major, et parce que surtout le
maréchal voulut agir seul avec son cabinet particulier
sans rien laisser connaître de ses vues à son état-major.
Vers quatre heures, lorsque tout était décidé, le
maréchal Ganrobert se présentait à la préfecture, où il
était reçu par l'Empereur qui le mit au courant, et
lui dit : « J'ai l'intention de vous laisser indépendant.
— Sire, la situation est grave; il faut que chacun
sache obéir à un seul chef. Je donnerai l'exemple :
placez-moi sous les ordres du maréchal Bazaine. . . » —
« .lai fait taire mon amour-propre, » a dit plus tard le
maréchal Ganrobert. Et ce dernier sentiment a été sin-
cère chez lui, à en croire le maréchal Bazaine lui-même,
qui, après la guerre, le 23 février 1871, a cru devoir en
donner témoignage à son ancien lieutenant en lui écri-
vant : « Je n oublierai jamais de ma vie combien votre
abnégation et vos loyales relations ont facilité mon com-
mandement. »
Le maréchal Ganrobert, tout en parlant avec l'Em-
pereur, le regardait en face : la lumière venant des
fenêtres donnait en plein sur son visage et il paraissait
affalé, pâle comme un mort sur son fauteuil, assis
devant une grande table, tenant à la main un mouchoir
qu'il portait sans cesse à la bouche. Certainement, il
avait une crise néphrétique en ce moment, et peut-être
LE MARÉCHAL BAZAINE GÉNÉRAL EN CHEF 283
avait-il absorbé de l'extrait thébaïque, car il était
comme inerte.
Le marécbal Ganrobert parlait encore que le maré-
chal Le Bœuf introduisait le maréchal Bazaine. Il vient
de recevoir la lettre de commandement : il remercie
l'Empereur, mais c'est une bien lourde responsabilité.
Il n'est pas le plus ancien : c'est aux maréchaux Gan-
robert et de Mac-Mahon à venir avant lui. « Non,
répond le maréchal Ganrobert ; l'opinion publique et
l'opinion de l'armée vous appellent. » Et, sur ces mots,
le maréchal Ganrobert se retire. Que se passa-t-il
ensuite entre le souverain et le maréchal Bazaine?
Napoléon III n'en a jamais parlé. Le maréchal Bazaine a
affirmé, mais après la mort de l'Empereur, quand il ne
pouvait être contredit, que Napoléon III lui avait dit :
« G'est un ordre que je vous donne. » Une autre fois,
« c'est un service que vous me rendez ». Il a déclaré
aussi n'avoir provoqué aucune instruction, ni demandé
aucun renseignement à l'Empereur : « Je ne croyais
pas que l'Empereur partirait, et j'étais là comme un
sous-ordre : je me regardais comme son lieutenant, et,
par déférence et par habitude de lui obéir, je n'ai pas
songé à rien lui demander. »
L'Empereur sait depuis une heure que l'ennemi
menace de nous tourner par le sud : il vient d'envoyer
à 2 heures moins le quart le général Margueritte avec
une brigade de chasseurs d'Afrique dégager la ligne de
Paris à Pont-à-Mousson, qui a été occupée vers midi ;
il sait, par une dépèche du directeur du bureau télé-
graphique de Nancy, que l'ennemi entre en ce moment
même (4 h.) dans cette ville et que les têtes de colonnes
de ses armées touchent la Moselle. Gomment admettre
284 CAN110BEUT
qu'en remettant au maréchal Bazaine l'armée de la
France, l'avenir de son trône et de son pays, il n'a avec
lui qu'une conversation banale. Il y a quelques instants,
l'Empereur a prescrit au général Coffinières de cons-
truire rapidement des ponts sur la Moselle, pour per-
mettre à l'armée de se retirer sur Châlons, et il n'en
aurait pas parlé à celui auquel il remettait le comman-
dement suprême!
Ainsi, l'Empereur aurait confié au maréchal tout ce
qu'il avait de plus cher, son pays et sa dynastie, et il
ne lui aurait fait part ni de ses projets ni de ses craintes !
Le général Lebrun a déclaré et écrit que l'Empereur
aurait dit au maréchal Bazaine son désir de voir la
retraite de l'armée s'effectuer, et le maréchal, comme
d'habitude, par timidité, indécision, insouciance, di-
rons-nous le mot? abrutissement, n'aurait rien répondu .
C'est pourquoi, dans la soirée, l'Empereur se repre-
nant à penser que le maréchal n'a peut-être pas une idée
assez nette sur ce qu'il faut faire, se met à lui écrire ce
mot : «Voyez ce qu'il y a à faire, et, si nous ne sommes
pas attaqués demain, prenons une résolution. »
Ainsi, en assumant le commandement suprême et la
responsabilité de l'avenir de la France, le maréchal
Bazaine n'a rien voulu dire à l'Empereur qui, quelques
heures après, s'en inquiète.
Pourquoi ce silence? Était-ce pour cacher sa pensée
ou bien n'en avait-il aucune? A l'abri de la renommée
que l'opinion de tous les partis lui faisait, le glorieux
Bazaine n'était-il qu'un incapable?
CHAPITRE VIII
LE MARECHAL BAZAINE
En 1870, il a cinquante-neuf ans; mais il paraît plus.
De taille moyenne, il semble petit : son buste est trop
long et ses jambes trop courtes; il est devenu très gros :
manquant déjà de cou dans sa jeunesse, il n'en a plus
du tout maintenant, et sa tête, très forte, avec un triple
menton et une nuque à gros replis, est à même ses
épaules; ses traits, qui autrefois exprimaient l'énergie,
sont maintenant perdus dans une chair jaunasse et
molle qui leur enlève toute netteté. De face, sa figure
est ovale, mais de profil ce n'est plus qu'une grosse
boule à laquelle deux tout petits yeux, très enfoncés
dans la graisse, et sur lesquels retombent sans cesse les
paupières, donnent une expression particulière. C'est
quelqu'un de fatigué, qui doit faire effort pour re-
garder.
Que lit- on dans le regard atone de ces yeux en som-
nolence? L'apathie, l'insouciance, la nullité morale et
intellectuelle la plus complète : le cerveau et la pensée
ont disparu de cette grosse tête, et le corps, trop ra-
massé et trop pesant, a également perdu beaucoup de
son activité.
Tel est l'homme au physique et au moral, mais il
n'a pas toujours été ainsi : à pousser, sous leur bouffis-
286 CANUOBERT
sure, l'analyse de ses traits, on découvre qu'il a été
énergique, actif, adroit, industrieux, sinon intelligent,
réfléchi et perspicace.
Sa vie tout entière d'aventures est comparable à
celle des plus célèbres héros de roman.
Il naquit à Versailles, le second enfant d'un père
très doué pour les chiffres, qui avait eu le prix d'hon-
neur de mathématiques au grand concours de 1802, et
qui, au moment où vint au monde le futur maréchal,
était en mission en Russie où il se distingua comme
ingénieur, architecte et pédagogue et arriva aux pre-
miers rangs de la hiérarchie impériale : on a même
prétendu que c'était lui qui avait dressé les plans de la
forteresse de Sébastopol.
Gomment l'acte de naissance du jeune Achille Bazaine
porte-t-il que son père était en 1811 ingénieur en chef
du département de Seine-et-Oise, ce qu'il ne fut jamais?
Gomment cet acte le fait-il naître à Versailles en 1811,
quand son père avait quitté la France en 1809 pour aller
au service du tzar Alexandre 1 er ? Quand perdit-il sa mère
née Marie Vasseur, sauir de Mme Glapeyron femme du
célèbre mathématicien, membre de l'Institut? Gom-
ment le jeune Achille Bazaine, après avoir vraisembla-
blement perdu sa mère et été abandonné par son père,
fut-il élevé à la pension Barbet-Massin? Gomment le
baron Roger, député du Loiret sous la monarchie de
juillet, fut-il amené à « diriger son éducation» et « aie
faire élever? » Gomment et pourquoi cet homme poli-
tique écrivait-il au maréchal Soult, le 15 février 1844,
qu'il « considérait le commandant Bazaine comme un
véritable fils d'adoption » qu'il veut aider de « son
intervention quasi paternelle? » Je ne puis le dire :
BA'Z.VINE SAUVE LE GENERAL CONRAD 287
mais ce qui est positif, c'est qu'ayant échoué aux exa-
mens d'entrée à l'École polytechnique, où son frère
aîné avait été reçu en 1829 sous le nom de Bazaine-
Yasseur, il demeura sans un sou vaillant sur le pavé,
que pour vivre, il dut se faire embaucher comme
garçon épicier et que le métier ne lui convenant pas, il
s'engagea le 23 mars 1831.
Cinq ans après, déjà officier dans la légion étran-
gère, il guerroyait en Espagne contre les Carlistes, où,
en délivrant sous les yeux de ses compagnons le
général Conrad cerné et sur le point d'être massacré,
il avait l'occasion de faire preuve de ce sang-froid et
de cette impassibilité au feu qui ne l'abandonneront
jamais et qui seront une des sources de sa fortune.
En 1840 il entrait dans les chasseurs à pied lors de
leur création, et au camp d'Helfaut, où étaient réunis
les nouveaux bataillons, il obtint, cette année même, le
premier prix de tir sur tous ses camarades.
Coup d'œil et sang-froid, ce sont les deux qualités
principales du tireur, et tous les officiers et les sol-
dats les constatent chez ce capitaine trapu, peu com-
municatif, dont la poitrine est couverte de décorations
exotiques gagnées dans des guerres lointaines.
Lorsqu'en 18 47, Abd-el-Kader, à bout de ressources,
se rend, c'est au commandant Bazaine qu'il remet son
yatagan, ce qui le place tout à fait en vue, si bien qu'à
la guerre de Grimée, il est colonel dans la légion
étrangère.
De 1842 à 1851, il avait quitté le commandement
actif de la troupe pour devenir chef des affaires arabes
à Tlemcen et à Oran; il avait acquis dans ces fonctions
l'usage familier de la langue de l'islam et avait étudié et
288 CANROBERT
sondé le caractère des indigènes dont le maniement
n'avait plus de secret pour lui. Quoique son adminis-
tration lui eût valu des éloges unanimes, le général
Pélissier, qui l'inspectait en 1850, trouvait qu'en
demeurant si longtemps éloigné du soldat, « il avait
perdu du sentiment militaire, » qu'il arrivait à « man-
quer aussi d'instruction pratique, et qu'il fallait, sans
tarder, le remettre dans la troupe. »
Lorsqu'il était directeur du bureau arabe de Tlem-
cen, la garnison de cette ville se plaignait perpétuel-
lement de l'absence de tout hôtel ou auberge, et le fait
est qu'il en résultait force inconvénients auxquels le
général Bedeau s'efforça de parer, en demandant à
notre consul à Garthagène si quelque hôtelier espagnol
ne voudrait pas tenter la fortune à Tlemcen. Peu après
débarquait à Mers-el-Kébir une dame ïormo avec ses
trois filles qui avaient tenu uneposada dans la province
de Murcie. Elles vinrent à Tlemcen où l'administration
militaire facilita la création de leur établissement. Le
commandant Bazaine devint bientôt un des hôtes de la
famille Tormo et c'est alors qu'il remarqua la dernière
fille — Maria de la Soledad — âgée de dix-sept ans. Il
s'intéressa à elle et demanda à sa mère l'autorisation,
accordée sans difficulté, de se charger de son éducation.
Il l'installa dans une maison d'Oran où il lui fit donner
des leçons et où il allait souvent la chercher pour faire
avec elle de longues promenades à cheval.
Tout le monde, à Oran et à Tlemcen, connaissait la
jeune « Soledad » , comme on l'appelait familièrement.
Elle dansait la cachoutcha en s'accompagnant des cas-
tagnettes avec une grâce charmante, souriant toujours
à tout le monde : on la rencontrait dans les rues où elle
LE CAPITAINE P.AZAINE SE MARIE 281)
trottinait accompagnée dune soubrette, ou au théâtre,
qu'elle aimait beaucoup, et où elle lançait des œillades
aux spectateurs, même au mystique général Bedeau
ou au rigide général Gavaignac.
Aussitôt nommé colonel, Bazaine voulut l'épouser;
mais le général, dont il lui fallait l'autorisation, et qui
devait être plus tard, en même temps que lui, maré-
chal de France, la lui refusa. Il s'intéressait à Bazaine :
il le fit venir, lui dit qu'il le croyait appelé aux plus
hautes destinées, et qu'il ne devait pas prendre une
femme qui pourrait peut-être lui nuire dans sa car-
rière; car toute l'armée d'Afrique connaissait la famille
de celle qu'il voulait épouser. « Voyez donc le colo-
nel X***; croyez-vous qu'il lui est agréable d'avoir
épousé Casque en cuir? » Obligé d'attendre, il ne se
rebuta pas et trouva le moyen de faire recevoir sa
fiancée, par l'entremise de l'abbé Suchet, vicaire
général d'Alger, en qualité de pensionnaire au Sacré-
Cœur de Marseille, la faisant passer pour la fille d'un
général espagnol, l'un de ses compagnons d'armes tué
à ses côtés dans la guerre carliste. Elle était encore
au couvent, où son caractère gai et aimable l'avait
fait adorer des religieuses et des élèves, lorsque, le
15 mai 1852, le colonel Bazaine fit une seconde
demande de mariage qui cette fois fut accordée.
Éduquée avec soin, ne fréquentant plus que des com-
pagnes bien élevées, Mme Bazaine sortait du Sacré-
Cœur, femme accomplie, instruite et surtout pianiste
remarquable. D'une distinction et d'un tact parfaits, à
douter de son origine, aimable, simple et par-dessus
tout admirablement jolie, elle était destinée à plaire;
et, en effet, elle plut beaucoup et sut se faire aimer
iVt 19
290 GAIN ROBERT
de tous ceux qui eurent l'occasion de la connaître.
Le colonel Bazaine se maria à Versailles le 12 juin
1852 et lors de la guerre de Grimée, encore en pleine
lune de miel et très amoureux, il emmena sa femme avec
lui en Orient.
Le jeune ménage était à Gallipoli, installé dans la
maison la moins mauvaise de la ville, lorsque le cho-
léra vint à y sévir et à frapper le duc d'Elchingen, le
deuxième fils du maréchal Ney. Mme Bazaine, prévenue,
se présenta chez lui pour le soigner, et, le trouvant
mal installé, le fit transporter dans sa chambre, où elle
le veilla, s'efforçant d'adoucir ses souffrances, en lui
jouant des symphonies et des sonates de Beethoven sur
son piano, qu'elle emportait toujours avec elle.
Ce fait touchant se répéta. Guvillier-Fleury le connut
et le conta dans l'article nécrologique du Journal des
Débats qu'il consacra au duc d'Elchingen. Jusqu'alors,
personne à Paris n'avait entendu parler de Mme Bazaine ;
elle s'y révélait, pour la première fois que son nom
était prononcé, entourée d'une auréole à laquelle la
guerre lointaine où elle avait suivi son mari donnait un
caractère mystérieux ; on la citaitcomme une musicienne
légendaire, accolant son nom à celui de Mme Potocka,
qui avait joué à Chopin mourant ses plus belles com-
positions.
Devant Sébastopol, on n'entendit guère parler du
ménage tant que le maréchal Ganrobert commanda en
chef; après, ce fut différent. A peine installé au quartier
général, le général Pélissier, qui trouvait Mme Bazaine
charmante, l'invita sans cesse à sa baraque, où elle
faisait les honneurs à tous les dîners, qu'elle prési-
dait en se plaçant à table en face de lui. Il riait avec
MADAME BAZAINE ET LE DUC DELCHINGEN 291
elle comme avec une gamine, s'amusant à lui pincer le
menton, à la coiffer de son fameux képi sans visière, ou
en faisant sauter, pour elle, son caniche sur des files de
chaises, quelquefois même esquissant, après dîner, un
tour de valse avec elle aux accents des cuivres d'une mu-
sique militaire. En même temps, le général Pélissier,
confiant dans la vigueur du général Bazaine, lui donnait
souvent l'occasion de se distinguer et aussi de se faire
tuer. C'est ainsi qu'il eut le commandement de l'at-
taque du cimetière; que, Sébastopol pris, il en fut
nommé gouverneur, et qu'il eut, à la fin de 1855, le
commandement en chef des troupes alliées de l'expédi-
tion de Kimburn. Tout le temps de cette opération éloi-
gnée, le maréchal Pélissier ne manqua pas un seul jour
d'aller rendre visite à Mme Bazaine, demeurée seule à sa
baraque : vers trois heures, il montait dans le grand
carrosse aux formes antiques et ridicules, raccommodé
de toutes pièces, que l'on avait pris au prince Menschi-
koff, la seule voiture existant sur le plateau de Gher-
sonnèse, et, traîné par quatre chevaux d'artillerie, il
traversait le camp, où tous les soldats le voyaient
passer.
La guerre finie, Mme Bazaine vint à Paris avec son
mari et fut présentée aux Tuileries et dans différents
salons.
Sa situation était difficile; car quelques mauvaises
langues avaient parlé de son origine, et la réputation
que lui avait faite l'article de Guvillier-Fleury risquait
de s'amoindrir, et même de disparaître tout à fait,
quand on la verrait. Au contraire, sa beauté, son tact
et son amabilité naturelle la firent de suite apprécier
et aimer partout où elle alla dans la capitale .
292 CANROBERT
A Paris, les salons sont éclectiques et l'on y accueille
facilement les étrangers sans que leur origine soit con-
nue. En province, au contraire, la société est souvent
très difficile. Or, s'il est une ville où les salons soient
fermés, et où l'on pousse la pruderie jusqu'à l'exagé-
ration, à coup sur, c'est Bourges et c'est à Bourges que
le général Bazaine fut envoyé en remplacement du duc
de Mortemart. Avant son arrivée déjà, les personnes
les mieux posées de la ville s'étaient inquiété de savoir
qui était la femme du nouveau général, et l'on pense si
l'accueil que reçut Mme Bazaine dut être empreint de
fraîcheur. Cependant quelque revêches et imbues de
leurs vertus que fussent les personnalités les plus sail-
lantes de la société, Mme Bazaine parvint en peu de
temps à en avoir raison, et certes ce fut une preuve
indéniable de son habileté et de sa finesse.
Étant entrée en relation officielle avec le cardinal
Du Pont, archevêque de Bourges, elle trouva moyen
de lui plaire par son amabilité, puis de le gagner tout à
fait en l'engageant à fonder une confrérie de la Vierge,
comme il en existait au Sacré-Cœur de Marseille, et
à inviter à en faire partie toutes les jeunes filles des
familles les plus aristocratiques de la ville. Cette idée
séduisit le cardinal et l'archiprêtre de la cathédrale qui
se mirent à l'œuvre et bientôt les membres de la con-
frérie se réunirent certains jours à la cathédrale pour
y chanter des cantiques aux accents de l'orgue que
tenait Mme Bazaine. En peu de temps, la société qui
l'avait boudée, voyant en elle une mère de l'Église qui
édifiait les personnes les plus religieuses par sa tenue
réservée et que choyait le cardinal, considéra comme
des calomnies tout ce qui avait été dit sur ses origines,
MADAME BAZAINE ET LE CARDINAL DU PONT 2*Ki
et affirma désormais qu'élevée au Sacré-Cœur elle était
la fille d'un général espagnol tué dans la guerre civile.
Ainsi grâce à un sourire, à quelques minauderies et à
son talent musical, elle avait entièrement retourné et
conquis tout le monde.
Quant au général Bazaine, il passait pour le chef le
plus vigoureux de l'armée; et lorsque l'on commença
à penser à la guerre d'Italie, il fut désigné pour com-
mander l' avant-garde.
Dans cette guerre, on vit surtout le courage des
chefs et des soldats, et l'on ne s'occupa pas de leur
façon de faire la guerre; peut-être, en y regardant de
plus près, eût-on commencé à avoir des doutes sur les
talents du général Bazaine.
A Montebello, il demeura immobile à quelques
kilomètres du combat; à Solferino, il lança son
infanterie contre le mur du cimetière sans l'avoir
canonné, si bien que ses troupes furent six fois de
suite repoussées, et, sans le lieutenant d'artillerie
de Novion qui, de lui-même, fit une brèche par où
les soldats du général Bazaine passèrent, il est pro-
bable qu'ils auraient été indéfiniment arrêtés par cet
obstacle.
Trois ans après a lieu l'expédition du Mexique : on
met le siège devant Puebla et on attaque les quartiers
ou cadres, un par un; besogne fastidieuse dont on ne
voit point la fin. L'armée s'énerve : le dégoût et la cri-
tique commencent, il faut aviser. Dans le conseil, le
général Bazaine propose d'anéantir d'abord l'armée de
secours, puis après avoir de ce fait réduit la ville à ses
propres ressources, d'abandonner les attaques des
cadres, et de porter tous nos efforts sur l'ouvrage ex té-
294 CANROBERT
rieur de Totimehuacan qui domine Puebla : lorsqu'on
l'aura pris, la ville sera obligée de capituler.
Le général Forey, commandant en chef, adopte ses
propositions et lui en confie l'exécution. Il part le
soir du 7 mai 1863, marche toute la nuit avec
3,500 hommes et arrive au petit jour devant la position
de San Lorenzo où est retranchée l'armée mexicaine
de secours; il déploie sa colonne et fait aborder les
retranchements l'arme sur l'épaule : l'ennemi, attaqué
à la baïonnette, s'enfuit laissant 800 morts, 1,000 pri-
sonniers, 3 drapeaux et ses canons. L'armée de secours
n'existait plus.
De retour, le 12 mai, il commençait l'attaque de
Totimehuacan : le 16, Puebla se rendait.
Dans toute l'armée on le proclamait un vrai général,
et cette opinion, traversant les mers, s'accréditait en
France; aussi, lorsque le maréchal Forey revient, c'est
lui qui le remplace avec la mission de conquérir l'im-
mense territoire du Mexique, de le pacifier, de l'admi-
nistrer, et en 1864 il est nommé maréchal de France.
Aventurier, condottiere, les circonstances lui ont été
favorables, a-t-on dit. Soit, mais l'enfant abandonné de
1811, le garçon épicier de 1831, le paria de la société
auquel la famille de son père veut même retirer le
droit de porter son nom, n'a pas pu arriver, à cin-
quante-trois ans, à être maréchal de France s'il n'a
pas fait preuve de grandes qualités, et déployé une
énergie et une constance extraordinaires. Son calme
dans les plus grands dangers comme dans les circons-
tances les plus décisives ne l'abandonne jamais, ni non
plus sa lucidité. Sa mémoire est prodigieuse. Au
Mexique, alors que l'armée est dispersée sur un terri-
BAZAINE GAGNE LA BATAILLE DE SAN LORENZO 295
toire plus grand que la France, il connaît remplace-
ment, la force de chaque poste, de chaque colonne, et
le nom des officiers qui y commandent. Ainsi, à la fin
de juin 1865, clans l'après-midi, par une chaleur tor-
ride, suivant une vieille habitude africaine, après
déjeuner, il somnolait, fumant un cigare, allongé dans
un fauteuil, faisant semblant de lire unjournal, lorsque
le capitaine Vosseur, de son état-major particulier, lui
apporte une dépèche annonçant la capitulation de
Matamoros et le soulèvement des provinces du Nord.
Sans se lever, sans consulter une note, ni une carte, il
fait le résumé de l'état des forces françaises dans les
contrées menacées et dicte les ordres de concentration
sans se reprendre une seule fois.
Il a le don des langues et parle l'arabe et l'espagnol
comme un marabout ou un hidalgo. Personne ne sait
aussi bien se tenir renseigné sur toutes choses : il noue
des intelligences dans tous les mondes et tous les
milieux des pays où il est. Au Mexique, il possède une
police secrète qui lui rapporte tout ce qui se dit et se
fait, chez Maximilien comme chez les chefs républi-
cains.
Malgré sa réussite inespérée, le succès et les honneurs
ne l'ont point rendu arrogant; il est resté bonhomme
avec tout le monde, avec les inférieurs et surtout avec
les plus petits; jamais la moindre morgue, jamais dem-
portement et de colère; il n'a pas la mauvaise habi-
tude qu'ont certains chefs de jurer; au contraire, il
affecte toujours une familiarité polie avec officiers et
soldats, ce qui le rend très populaire. Qu'on n'aille pas
le croire homme de dévouement et d'affection : non, il
parait n'avoir jamais agi que par intérêt, et le sens
296 C AN ROBERT
moral lui fait défaut autant que le sentiment du devoir.
Un père et une mère n'ont pas veillé sur ses premières
années, ne lui ont point appris à discerner le bien du
mal, ne lui ont pas donné ces leçons qui forment le
cœur et qui élèvent le caractère. Pas davantage de con-
viction, ni religieuse, ni politique : il deviendra prati-
quant à la fin de sa vie pour plaire à sa seconde
femme; et aucun régime, aucune dynastie ne devra
compter sur lui, qu'autant qu'il croira y trouver son
intérêt : après la capitulation de Metz, après avoir été
saluer Napoléon III à Wilhelmshoe, il se rend à Genève
pour faire visite au comte de Chambord et à la duchesse
de Madrid qui refusent de le recevoir, et en même
temps il fait écrire par le capitaine de Mornay-Soult au
duc d'Aumale, qu'il qualifie de protecteur de ses
jeunes années, que les princes d'Orléans peuvent
compter sur son dévouement.
L'égoïsme sera toujours le principal mobile de ses
actes, mais ne l'empêchera pas d'être serviable, si ça
ne doit pas le gêner, car il est plutôt bienveillant.
Entré dans la vie sans un appui, isolé, il lui a fallu
arriver coûte que coûte; étant sans morale, les moyens
lui ont peu importé; et maintenant qu'il a obtenu la
plus haute situation que puisse ambitionner un Fran-
çais, celle de maréchal de France, il trouve que la
réussite justifie la façon dont il a su tirer parti des
événements et des personnes.
De son enfance et de sa jeunesse misérables, de la
difficulté qu'il a eue à vaincre les préjugés du monde, il
lui reste une certaine crainte de ce monde qui semblait
ne pas vouloir de lui et il demeure toujours timide. Du
reste, sans distinction, sans avantage physique, sans
BAZAINE MAKECHAL DE FRANGE 297
aucune des qualités brillantes qui permettent de plaire,
il se sent mal à l'aise dans la société, même avec ses
collègues, les autres maréchaux.
Ne fréquentant pas le monde, le qu'en dira-t-on ne
le retient pas plus que la morale.
En 1866, Napoléon III, inquiet de ce qui se passe
au Mexique et rendu méfiant par ce qui lui revient de
tous côtés sur les agissements du maréchal Bazaine,
veut tirer au clair la situation. Mais rencontrant une
résistance décidée à tous ses projets d'enquête de la
part de son ministre de la Guerre, le maréchal Randon,
moins perspicace que lui, il attend qu'il prenne un
congé et, saisissant alors cette occasion, en septembre
1866, il confie par intérim le portefeuille de la Guerre
à M. Béhic, avec qui il se met d'accord pour l'envoi au
Mexique d'un homme de confiance, le général de Cas-
telnau. Le représentant de l'Empereur sera «autorisé
à connaître de toutes mesures projetées » , disent les
lettres patentes du 17 septembre 1866, « et dans le
cas où il trouverait ces mesures en contradiction avec
nos décisions, il est autorisé à s'opposer à leur exé-
cution et à cet effet toutes les autorités devront, sur sa
réquisition écrite, obtempérer aux instructions qu'il
leur donnera en notre nom, comme si elles émanaient
de nous-mêmes » . — Le général Gastelnau devra aussi
renseigner exactement Napoléon III sur toutes choses.
Les officiers français du cabinet de Maximilien ont
toujours prétendu que le maréchal Bazaine, désireux
de connaître exactement les pouvoirs donnés au géné-
ral Gastelnau, avait, un jour où il le savait sorti, envoyé
un émissaire chez lui demander de sa part l'original
des lettres patentes le nommant commissaire extraor-
208 GAIN ROBERT
dinaire, mais que le secrétaire du général s'était refusé
à toute communication sans un mot décrit.
Si ce fait est demeuré douteux, il est positif qu'à la
fin de Tannée 1866 le maréchal Bazaine se procura
le brouillon d'un rapport confidentiel et accusateur
du général Gastelnau à l'Empereur, et que le jour
même il y répondit par une lettre qu'il adressa au
ministre.
Cette communication surprenante avait été faite,
disait-on à Mexico, par une ordonnance qui, en balayant
la chambre du général Gastelnau, avait trouvé le
brouillon en question par terre, et l'ayant lu, avait
jugé qu'il devait le porter au maréchal.
Dans r état-major de l'armée cette explication fut
généralement admise, et on y ajoutait que l'ordon-
nance n'avait pas agi ainsi sans avoir été acheté aupa-
ravant.
Or, d'après un ancien officier d'ordonnance du maré-
chal Bazaine qui vit encore, le fait se serait passé dif-
féremment.
Le général Gastelnau occupait à Mexico une maison
annexe du palais de Buenavista qu'habitait le maré-
chal ; cette maison, avant l'arrivée de l'aide de camp de
l'Empereur, était la demeure des officiers d'ordonnance
et aides de camp du maréchal, et elle avait une com-
munication intérieure qui s'ouvrait sur le salon où se
tenait l'officier d'ordonnance de service; le lieutenant
Lapierre du 2 e chasseurs d'Afrique, dont c'était le tour
ce jour-là, eut besoin de s'absenter, et passant par la
porte intérieure il alla dans un endroit retiré de la mai-
son qu'il avait habitée jusqu'alors : là il aurait trouvé
des papiers déchirés et après les avoir lus et en avoir
LE GÉNÉRAI, GASTELNAU 299
saisi l'intérêt il aurait rapporté tous les morceaux qu'il
aurait trouvés au maréchal.
On s'étonnera toutefois qu'une personne aussi avisée
et prévenue que l'était le général Gastelnau ait pu laisser
traîner ainsi des papiers importants : on le comprendra
d'autant moins que le général Gastelnau, se méfiant de la
poste et craignant que ses lettres ne fussent lues par le
maréchal, envoyait son officier d'ordonnance, le lieu-
tenant Paul de Saint-Sauveur, jusqu'à la Nouvelle-
Orléans remettre ses rapports en mains propres au
commandant du bâtiment qui devait les apporter en
France.
Or, cette fois, pendant que M. de Saint-Sauveur fai-
sait diligence pour traverser une partie du Mexique et
aller par mer de Vera-Cruz à la Nouvelle-Orléans, le
maréchal lisait tranquillement la minute du rapport
qu'emportait l'officier et par le même courrier il
envoyait sa justification qui parvenait à Paris en même
temps que l'accusation.
S'il est roué, s'il cherche toujours à agir par des
moyens petits, détournés ou peu avouables, c'est qu'il
ment toujours, naturellement, sans raison, par habi-
tude; on ne sait réellement pas pourquoi, car il est sûr
que son mensonge sera découvert : c'est de la mono-
manie chez lui.
En 1866, l'empereur Maximilien met au ministère
de la Guerre et des Finances le général Osmont et
l'intendant Friant. Tous les deux écrivent au maré-
chal, qui est absent de Mexico, pour lui demander
s'ils doivent accepter. De la Griega, il répond au
général Osmont, le 4 juillet 1866 : « Il n'y a pas à
hésiter, il faut accepter. Vous pouvez compter sur
300 GANROBEUÏ
moi pour vous aider, vous soutenir et vous faciliter
votre besogne » . Puis, il écrit à Paris que ces deux
officiers ont accepté sans son autorisation et qu'il faut
les blâmer.
Quand, à la fin de l'année 1866, Napoléon III veut
obtenir l'abdication de Maximilien , pour lequel il
redoute une catastrophe, il charge le maréchal avec
le général Gastelnau et le ministre de France ,
M. Dano, de le décider. Ces trois personnages réunis
signent une note dans le sens indiqué; puis, quand
il s'agit de la remettre, le maréchal s'excuse d'être
retenu ailleurs. Le 22 décembre 1866, le général et le
ministre, seuls, remettent la note, la commentent et
ajoutent que le maréchal partage absolument leur opi-
nion. « A quel moment le maréchal parlait-il ainsi?
interrompt l'Empereur. — Le 8 décembre, date où il
a signé cette note avec nous. — Eh bien, il a changé
d'avis. Voici une dépêche datée d'hier et où il me
conseille de rester, et il m'offre son appui si je me
décide... » et l'Empereur Maximilien tend la dépêche
au général Gastelnau qui en lit le contenu.
« Cette dépêche de la veille, écrivait ce soir même le
général Gastelnau à Napoléon III, invitait l'Empereur,
Maximilien à garder la couronne, ajoutant que rien
n'était possible au Mexique que l'Empire, et qu'il
ferait tous ses efforts pour le soutenir. Gomme je cour-
bais la tête devant ce mouvement de duplicité, con-
tinuait le général Gastelnau, l'Empereur Maximilien,
après avoir joui un moment de notre confusion, nous
dit : « Vous ne paraissez pas être encore habitués aux
façons d'agir du maréchal; pour moi j'y suis fait depuis
longtemps et je sais quel fonds on peut faire sur lui.
L'EMPEREUR MAXIMILIEN 301
Je déplore son manque de franchise dont plus que
personne j'ai été victime, mais aujourd'hui, sans plus
me confier à lui, je m'en sers comme d'un instrument
pour l'exécution de mes desseins. Il s'ingénie à tromper
tout le monde et il s'imagine qu'il y réussit alors que
personne n'est plus sa dupe. » — 22 décembre 1866.
Le maréchal Bazaine aime à avoir auprès de lui des
gens sans scrupule, des noceurs ou des joueurs invé-
térés, pour qui tous les moyens de se procurer de l'ar-
gent sont bons. Son confident et son inspirateur est le
général Napoléon Boyer, son premier aide de camp, fils
du général Boyer coupe-tête : il a été, comme son chef,
abandonné dès l'enfance, et n'a eu aucune leçon de
moralité. Petit, fort laid, avec un nez énorme et de
tout petits yeux, c'est un rédacteur hors ligne, un
bourreau de travail, adroit, très intelligent, à qui l'on
peut confier toutes les besognes, pourvu qu'il y ait
quelque chose à gagner : dès Saint-Cyr, ses camarades
l'avaient pris en mince estime. Au Mexique, il est entre
les mains d'une femme qui aura sur lui, en 1870, la
plus fâcheuse influence et en la société de laquelle il ira
s'éteindre misérablement à l'Isle-Adam, ayant aban-
donné tous les siens. Il sera le « mauvais génie du
maréchal » , comme le qualifieront la maréchale et de
nombreux amis.
Il n'a pas que des aigrefins autour de lui : brave
lui-même, il aime aussi à s'attacher ceux qu'il a distin-
gués sous le feu; aussi fit-il plus tard son officier d'or-
donnance du commandant Gudin dont il avait remarqué
la belle conduite à Rezonville dans la charge des cuh
rassiers de la Garde.
Parvenu, il admire les gens titrés : il est hypnotisé
302 CA;\ T ROBERT
par un grand nom, croit en ceux qui le portent, et
avec une adresse consommée, demeure vis-à-vis d'eux
le bonhomme qu'il paraît être avec tout le monde et
ne laisse rien voir de ses roueries. Ainsi attache-t-il à
son état-major particulier le capitaine de Mornay-
Soult qui, jusqu'à son dernier jour, lui montrera un
noble dévouement. Quand le maréchal sera aban-
donné, qu'il recevra des injures de ceux surtout qui
l'auront le plus flatté, M. de Mornay défendra sa mé-
moire, restera un fidèle ami, qui continuera à le voir,
à l'encourager, sacrifiant son avenir à cette reconnais-
sance si rare quand l'intérêt est en jeu. Le comman-
dant Gudin aura une conduite aussi digne et aussi
méritante.
Toutefois, il n'a pas la vanité du parvenu, il a le
bon sens de ne pas s'en faire accroire, et, au moment
de la naissance de son premier fils, qui est tenu sur
les fonts baptismaux par l'Empereur et par l'Impé-
ratrice du Mexique, il refuse le titre de duc que Maxi-
milien veut lui conférer, jugeant la chose plutôt ridi-
cule.
Au Mexique, le maréchal Bazaine prit l'habitude de
tout faire avec son cabinet, même d'envoyer des ordres
aux troupes, sans en prévenir son chef d'état-major et
les services compétents, qui ignoraient ainsi la position
et les besoins de l'armée etqui ne pouvaient lui assurer
les vivres ou les munitions, ou même lui faire parvenir
des secours en cas de nécessité. Bien entendu, le ser-
vice des renseignements, si important dans une armée,
et qui ressort essentiellement de l'état-major, lui est
retiré avec un soin jaloux et exclusivement réservé au
maréchal.
LE MARECHAL BAZAINE REFUSE D ETRE DUC 303
On ne saurait trop blâmer de tels procédés employés
seulement pour cacher de vilaines intrigues.
On a accusé le maréchal d'avoir été homme d'ar-
gent : ce n'est pas exact; car, personnellement, menant
une vie très simple et toujours très frugale, déjeunant
et dinant en quelques minutes, il était sans besoins.
Mais autour de lui une bande d'affamés le grugeaient
sans cesse et se faisaient donner tout ce qu'il possédait.
Plus tard, sa seconde femme, coquette et dépensière,
le poussera aux démarches les plus pénibles pour son
amour-propre, même les plus honteuses. En fait, il est
toujours à court d'argent, parce qu'il ne sait pas
refuser, et, après la guerre de 1870, il n'aura même
pas la somme suffisante pour payer le retour de sa
famille à Paris.
11 perdit sa première femme en 1863, alors qu'il
était général en chef au Mexique, dans des circons-
tances dramatiques qui l'amenèrent à contracter, à
cinquante-quatre ans, une nouvelle union avec une
toute jeune fille dont l'influence lui fut aussi néfaste
que celle de sa première femme lui avait été utile.
C'était à la fin de 1863. Mme Bazaine avait entre-
tenu une correspondance suivie avec M. B. D...,
marié à une actrice delà Comédie Française, MlleJ...,
connue pour son succès dans le rôle de Rosine
du Barbier de Séville. Celle-ci, d'un naturel jaloux, et
curieuse, fouilla dans les papiers de son mari et y
trouva la correspondance en question. Séance tenante,
elle en fit un pli qu'elle adressa au général en chef à
Mexico; puis, quelques jours après, seulement, elle
informa la principale intéressée. Mme Bazaine était sur
le point de partir au Mexique, en compagnie du mar-
304 CANROBERT
quis et de la marquise de Montholon et de Mmes Rous-
sel de Gourcy et de Rancy pour rejoindre son mari qui
la demandait dans chacune de ses lettres. A ce coup,
elle prit le train sur l'heure, se rendit à Gompiègne, et
demanda à l'Empereur de télégraphier à Brest pour
faire rattraper le courrier par le plus rapide de nos
bâtiments et rapporter à Paris tous les plis adressés
au général en chef. L'Empereur accéda à son désir;
mais, apprenant, peu après, que le bateau envoyé
à la recherche du courrier était arrivé trop tard
et se croyant perdue, elle rentra dans la villa de
M. Glapeyron, à Ghatou, où elle habitait, s'enferma
dans sa chambre et, le lendemain, on la trouvait
morte.
Le même jour arrivait, du Mexique à Paris, un
jeune officier de chasseurs d'Afrique convalescent ,
M. de James, qui avait reçu, à la charge de Gholula,
onze coups de lance dans le corps et deux coups de
pistolet dans la figure; il apportait à Mme Bazaine de
la part de son mari divers cadeaux, des bijoux indiens
et des étoffes; empressé à faire la commission, il cher-
cha à joindre Mme Bazaine et fut un des premiers à
connaître l'événement.
Mme Bazaine avait pris peur à tort. Le pli était bien
arrivé à Mexico, mais à un moment où le général en
chef n'y était pas, et ce furent deux officiers de son
cabinet, MM. Willette et Glapeyron — le fils du savant
mathématicien qui, par sa mère, née Vasseur, était le
neveu du maréchal — qui le reçurent, l'ouvrirent, et,
après en avoir pris connaissance, le brûlèrent, se pro-
mettant de n'en rien dire. Huit jours après, la nouvelle
de la mort de Mme Bazaine leur étant parvenue, ils
MORT DK MADAME B A Z AINE 305
chargèrent le sergent Albert Bazaine, alors secrétaire
de son oncle, le fils de l'ingénieur frère aîné du maré-
chal, cle le prévenir qu il était veuf.
Le général en chef était à la tète d'une colonne à
Aguas-Galientcs quand il reçut cette nouvelle. Il savait
sa femme délicate et souffrante, il craignait même
qu'elle ne fût atteinte de la poitrine et désirait d'au-
tant plus l'avoir auprès de lui à Mexico où il espé-
rait qu'elle pourrait arriver le 19 novembre. Aussi
ce fût pour lui un coup terrible; il voulut demeurer
d'abord tout entier à son chagrin qui émut chefs et sol-
dats. Longtemps, il parut absorbé par la douleur; mais
un jour, à l'arrivée du courrier, il y eut un changement
complet dans son attitude et il reprit son insouciance
et sa bonne humeur ordinaires.
Peu de temps après la mort de sa femme, il était
nommé maréchal de France; à cette occasion, on eut
à Paris l'idée de le marier. A en croire l'un de ses
proches parents, « il eût pu faire un mariage magni-
fique, avec une jeune fille de grande fortune et de
grand monde ; par indifférence, par timidité, il refusa. »
Peut-être même déjà était-il épris de Mlle .losefa de la
Peu a?
Cette jeune fille, nièce du président de la Répu-
blique Pedrazza, qui avait quitté le pouvoir sans avoir
été fusillé, ce qui le distinguait des autres présidents,
habitait la maison de son oncle, mitoyenne de celle
occupée par l'état-major de l'artillerie.
Cet état-major était composé déjeunes officiers bril-
lants, qui tous étaient destinés à occuper les plus
hautes situations, l'un d'entre eux, même, la plus haute
qui existe dans l'armée; avec eux étaient deux officiers
iv. 20
306 C AN ROBERT
prussiens attachés au corps expéditionnaire, les capi-
taines Von Burg etMilson, et, chaque soir, officiers d'ar-
tillerie et officiers allemands, suivant la coutume mexi-
caine, se mettaient au balcon et y passaient la soirée
côte à côte avec les familles Pedrazza et de la Peîia.
D'abord on avait commencé par des saluts ; on en était
venu à des compliments, puis à des cadeaux de fleurs et
aussi, suivant la mode mexicaine, à l'envoi de baisers
de la main. Et tous ces jeunes officiers prétendaient,
en tout bien tout honneur, faire leur cour à la ravis-
sante Mlle Pépita (dénominatif de Josefa de la Pena) qui
recevait avec une satisfaction marquée ces hommages
adressés à sa beauté qu'on citait dans tout Mexico.
C'est à ce moment que le maréchal Bazaine, veuf
depuis plus d'un an, eut l'occasion de rencontrer cette
jeune fille tant adulée : il en fut épris de suite, et les
officiers de l'état-major de l'artillerie, témoins de la
cour que ce fiancé d'âge mûr fit à sa future, trouvèrent
un peu ridicule pour un maréchal de France le rôle de
joueur de guitare qui vient roucouler le soir et passer
une partie de la nuit sous le balcon de sa belle.
Bientôt tout Mexico fut au courant de la passion du
maréchal, qui, tout à fait épris, demanda à Napoléon 111
la permission de se marier par cette lettre adressée au
maréchal Randon, ministre de la guerre :
« Mexico, 28 mars 18(55.
« Monsieur le Maréchal,
« Ayez la bonté de solliciter de Sa Majesté l'autori-
sation de me marier avec Mlle Josefa de la Peiîa, nièce
LE MARECHAL BAZAINE SE REMARIE 307
d'un ex-président du Mexique et du préfet actuel de
Mexico.
« L'empereur Maximilien, qui voit cette union avec
la plus grande satisfaction, donne à cette jeune fille le
palais de Buenavista avec son ameublement. L'impé-
ratrice Charlotte m'a beaucoup engagé à contracter
cette union qui, à ses yeux, aura une certaine portée
politique, et a dû en écrire à S. M. l'impératrice Eugé-
nie pour donner son opinion sur la jeune personne qui
est jolie et bien élevée.
« Pour peu que cette union ne soit pas dans les idées
de notre Empereur, j'y renoncerais.
« Agréez. ..
« Maréchal Bazaine. »
A peine eut-il épousé cette femme, qui avait trente-
six ans de moins que lui, qu il lui arriva ce qui arrive à
tous les vieillards amoureux : son intelligence s'éteignit,
ses facultés, sa mémoire et sa lucidité surtout bais-
sèrent; l'activité morale et physique disparut pour
laisser la graisse envahir le corps ; la volonté et l'éner-
gie s'en allèrent et il lui fut impossible de résister à la
moindre des fantaisies de la jeune maréchale, vani-
teuse, coquette, sans éducation ni distinction et qui
n'avait guère pour elle que la beauté que tous lui
reconnaissaient.
Une des premières fantaisies qui passèrent dans la tète
de la jeune femme fut de pousser son mari à se substi-
tuer à Maximilien, sinon comme empereur, au moins
comme vice-roi ou comme dictateur.
Dès 1864, le président de la junte municipale de
308 CANROBEKT
Mexico lui avait proposé la vice-royauté — et il ne s'en
cachait pas, car il en fit la confidence à nombre d'offi-
ciers qui existent encore. Sans repousser positivement
cette ouverture, il ne s'engagea à rien; mais l'idée sou-
levée prit germe et, le 28 mai 1865, il en parlait au
ministre de la guerre à Paris : « J'ai reçu à cet égard
des confidences..., disait-il, et je sais que, plutôt que,
de recevoir le joug américain, les conservateurs n'hési-
teraient pas à se donner au bras qui les a soutenus et
sur lequel ils basent toutes leurs espérances. »
« Il y a trois partis au Mexique, répétait, — au dire
du général Gremer, — le sergent Albert Bazaine, ne-
veu, secrétaire et surtout « enfant gâté » du maréchal,
comme l'appelaient les officiers de l'état-major : le
parti impérialiste, le parti républicain et le parti du
maréchal : ce dernier n'est pas le moins puissant. » —
« Que voulez-vous? écrivait encore le futur général de
Galliffet à M. Franccschini-Pietri, secrétaire intime de
Napoléon III, que voulez-vous, il avait, un moment tout
au moins, entrevu une présidence. » (2 février 1867.)
Quant au colonel Napoléon Boyer, l'éminence grise du
maréchal Bazaine, quoiqu'il fût ordinairement peu
loquace, un soir, après dîner, il s'écriait : « Moi avec
ma plume, et le maréchal avec son épée, nous sommes
les maîtres de la situation. »
Ces velléités étaient connues de Maximilien, de Napo-
léon III et de beaucoup d'autres, comme le prouve cette
lettre de Mérimée qui tenait ses renseignements de
l'Impératrice Eugénie : « On prétend que le maréchal
Bazaine veut être lui aussi empereur du Mexique et il y a
des gens qui croient la chose faisable. » (28 août 1866.)
Et comme le maréchal se contredisait sans cesse, disant
DICTATEUR OU VICE- KO I 300
oui un jour, non le lendemain, affirmant à l'un ee qu'il
niait à l'autre, et qu'après tout, il y avait au fond
quelque chose de vrai dans ce qu'on répétait sur ses
agissements, la moindre de ses actions se transformait
en machination ténébreuse là où souvent il n'y avait
qu'un caprice de jolie femme et la faiblesse d'un vieil-
lard amoureux.
A ce moment ce qui se passe au Mexique est inex-
plicable; chaque fait semble démentir celui qui l'a pré-
cédé; tout est contradiction, et l'on ne peut démêler
un écheveau aussi embrouillé. « Le maréchal, écrit
encore le général de Galliffet à M. Franceschini-Pietri
(27 octobre 1866), subit l'influence absolue de sa
femme : elle serait enchantée d'être quelque temps
Madame la Dictatrice, etc., etc., etc. »
Moins de trois mois après, le maréchal, nous l'avons
vu, signait une note collective avec le général Gastelnau
et M. Dano pour prier Maximilien de quitter le Mexique ;
puis, soudain, il changeait d'avis et conseillait à 1 Em-
pereur de rester, à la grande indignation du général
Gastelnau. C'est à l'action de sa femme que le général
Douay attribue cette volte-face : « La tribu entière des
Peiïa, écrit-il à son frère, a fait jouer les grandes eaux,
et on a arraché à ce malheureux la fameuse rétractation
qu'il a envoyée à Maximilien. » Quant au futur général
de Galliffet, il croit aux intrigues du maréchal : « La
situation devenant ici de plus en plus compliquée, le
maréchal Uazaine ne marche pas droit : c'est un fait
positif, nul ne l'ignore ici, il a des intérêts dans une
maison qui n'a pas encore été payée par l'empereur
Maximilien qui la lui a donnée : il ne peut la vendre et
est peu disposé à laisser ici les 500,000 francs qu'elle
310 CAJSKOIJEKT
représente. C'est trop fort, il écrit blanc à Maximilien
et dit noir au général Gastelnau. Maximilien soutenu
par le maréchal Bazaine persiste à rester ici... tout le
monde sait que ce dernier est en lutte continuelle avec
le général Gastelnau. J'ai vu, affirme-t-il toujours à
M. Franceschini-Pietri, une dépêche à l'empereur Maxi-
milien : « Gastelnau malade, fièvre, courbature, va
mal : profitez. » (25 décembre 1866.)
Le colonel d'Espeuilles écrit aussi, et dans le même
sens, à M. Franceschini-Pietri :
« Voilà qu'on commence à dire à demi-voix que,
outre les Mexicains, certaine influence française se serait
mise de la partie pour faire revenir l'Empereur parmi
eux à Mexico : on attribue cela à des intérêts particu-
liers. Je trouve cela tellement odieux que je ne veux
pas le croire. » (27 octobre 1866.)
Le général Gastelnau dès son arrivée à Mexico avait
été prévenu de tous les côtés des agissements du maré-
chal : c'était d'abord par deux ministres plénipoten-
tiaires, représentants de puissances amies auprès de
Maximilien :
« J'ai fait, disait le premier de ces diplomates, toute
ma carrière diplomatique au Levant, en Perse, en
Grèce, en un mot chez les peuples passant pour dissi-
muler le plus habilement la vérité. Nulle part je n'ai
rencontré un dissimulateur de la force du maréchal. >»
« Tout ce que je peux vous dire, disait le second des
deux ministres, c'est que tout ce que vous avez pu ren-
contrer d'intrigues, d'astuces, de mauvaise foi, n'est
rien à côté de ce que vous pouvez attendre du maré-
chal Bazaine et je tiens à vous mettre en garde contre
les pièges qui vous seront tendus. »
LE GÉNÉRAL CASTELNAU 311
Le général Castelnau, d'abord sceptique, voulait ne
pas croire ce qu'il entendait dire, mais peu à peu il
était obligé de céder devant l'évidence, et il en ren-
dait compte à l'Empereur.
« 11 est impossible que le maréchal ne nous trompe
pas, écrit-il à l'Empereur le 8 novembre 1866, il nous
trahit et s'entend avec Maximilien à notre insu et
pour son propre compte. » (8 novembre 1866.)
« J'avais l'intime conviction que le maréchal ne
voulait se rendre à Orizaba que pour avoir une conver-
sation particulière avec Maximilien et faire cause com-
mune avec ses conseillers afin d'empêcher son abdica-
tion... » (9 décembre 1866.)
« Et tandis que le maréchal Bazaine faisait des
avances à Maximilien, il recevait à déjeuner, le 2 dé-
cembre, le général républicain Porfirio Diaz. » (Lettre
du capitaine Pierron au général Castelnau, 9 décembre
1866, confirmée par le général M. Boyer quelques
jours après.)
« Défiez-vous du maréchal, disait un personnage
sans doute bien informé, puisque le général Castelnau
rapporte sa conversation à Napoléon III; tenez pour
certain qu'il cherche à faire échouer vos efforts...
Tout moyen sera bon au maréchal pour prolonger son
séjour au Mexique : il est tenu par bien des intérêts
particuliers et j'ai la conviction qu'il se consolerait
d'un désastre militaire, si ce désastre devait empêcher
le départ de l'armée avant la fin de l'hiver. » Cette
conversation, continue le général Castelnau, me laissa
l'impression la plus pénible, et lorsque dans la journée
du 18, je reçus communication d'une lettre de l'empe-
reur Maximilien où il était question de ses engage-
312 CAN ROBERT
ments envers la famille du maréchal, je compris que je
ferais sagement de ne plus dédaigner les avis qui
m'étaient donnés de toutes parts sur le double jeu
du maréchal... » (Rapport à l'Empereur du 28 no-
vembre 1866.)
L'évacuation décidée, toujours sous l'influence de sa
femme, il en recule de jour en jour l'exécution. Ceux
des officiers d'état-major de l'armée et de l'artillerie
qui vivent encore affirment que la jeune maréchale
redoutait le séjour de Paris. A Mexico, surtout depuis
le départ de l'impératrice Charlotte, elle était la pre-
mière, presque la souveraine, proclamée la plus jolie
femme du Mexique ; à Paris, elle serait perdue dans la
masse. La cour des Tuileries l'effrayait; elle y paraîtrait
bien insignifiante, peut-être même ridicule, et au milieu
de toutes les beautés dont on parlait tant, à commencer
par l'impératrice Eugénie, quelle situation aurait-elle?
Ces réflexions lavaient poussée plusieurs fois à affirmer
qu'elle resterait à Mexico et n'irait pas à Paris.
11 lui fallut cependant céder; mais ce ne fut pas de
bon cœur, et le futur général de Galliffet en instruisit
M. Franceschini-Pietri dans une de ses lettres où, par
son entremise, il mettait Napoléon III, dont il avait été
l'officier d'ordonnance, au courant de tout. « Il y a
deux jours, il y a eu des pleurs et des grincements de
dents. La maréchale, qui devait partir le 27, puis le
29, puis le 1 er , a fini par ne plus vouloir partir du tout
et le maréchal, ne sachant plus où donner de la tête et
faible comme un enfant devant sa femme, qui lui fait
bien du tort ici, montrait une irrésolution qui donnait
lieu à tout le monde de faire des réflexions fâcheuses. »
(2 février 1867.)
INFLUENCE DE LA MARECHALE BAZAINE 313
Cependant sa réputation militaire demeure intacte,
même pour le général de (ialliffet qui, sous ce rapport,
lui décerne les plus hauts éloges : « Le maréchal Bazaine
que Ton retrouvera un jour grand homme de guerre... »
écrit-il à la date du 27 octobre 1806 ; et une autre fois :
a Le maréchal, malgré ses erreurs, est encore utilisable
et dans les meilleures conditions. Qu'à la première
guerre, l'Empereur exige que sa femme reste en France,
et vous retrouverez un grand homme de guerre. » (2 lé-
vrier 1867.) Le colonel d'Espeuilles, lorsque M. Fran-
ceschini-Pietri lui apprend que Napoléon III pense à
rappeler le maréchal Bazaine, donne au secrétaire de
l'Empereur une appréciation identique : « Tu me dis,
écrit-il le 19 juin 1866, qu'il est question du rappel du
maréchal; je considère cette mesure comme très
funeste. Le maréchal a une grande position ici; cela
tient à sa gloire militaire et aussi à la sympathie des
Mexicains pour lui : il parle leur langue à mer-
veille, etc. »
On voit à quel degré Napoléon était préoccupé des
événements du Mexique : et, à coup sûr, s'il eut tant
de peine à se décider, en août 1870, à remettre le com-
mandement en chef au maréchal Bazaine, c'est que tout
ce qu'il avait su en 1865, 1866 et 1867, de vrai ou
faux sur la conduite du maréchal au Mexique, l'avait
profondément frappé.
En effet, la duplicité éclatait dans tous les actes du
maréchal Bazaine : elle était même tellement dans le
fond de son caractère qu'elle l'amenait à croire sincè-
rement que Ton ne réussit que par des routes tor-
tueuses; aussi le besoin de toujours tromper l'a conduit
à se tromper lui-même et à ne plus comprendre où était
314 CANROKEKT
la voie droite. Il a toujours négocié avec les partis
adverses : est-ce en Espagne, dans les guerres civiles
entre christinios et carlistes; est-ce en Algérie, dans
l'administration des bureaux arabes, qu'il a pris cette
habitude?
Il entretient à la fois des intelligences avec les géné-
raux républicains Doblado, Ortega et Escobedo et en
même temps avec les généraux impérialistes Marquez
et Mira m on et le secrétaire gallophobe de Maximilien,
M. Eloin. L'une de ces négociations, que le général Cas-
telnau n'a fait qu'entrevoir, nous a été révélée en détail
par le général Porfirio Diaz; elle est intéressante à con-
naître, car elle est le prélude de celles que le maréchal
Bazaine engagera à Metz avec les Prussiens.
Le général mexicain Porfirio Diaz, après avoir pris
Oajaca, en octobre 1866, envoya au maréchal un cer-
tain Don Carlos Thiele lui rapporter le sabre du coin-
mandant Testard qui avait été tué et lui proposer un
échange de prisonniers. Le maréchal profita de la pré-
sence de ce tiers pour faire offrir au général Porfirio
Diaz des uniformes, des chevaux, des mulets, des
fusils, des canons, des munitions qui furent refusés.
Puis, revenant à la charge, il lui fit, par le même
intermédiaire, de nouvelles propositions tellement
extraordinaires que nous cédons la parole à Porfirio
Diaz pour les exposer : « Le maréchal, écrit-il,
chargea Don Carlos Thiele de me dire, qu à son
départ de Mexico pour la côte, il s'arrêterait trois
jours à Avolta, — comme il le fit, au reste — et que,
dans le cas où j'attaquerais la capitale pendant qu'il
ferait ce séjour, il désirait avoir par Thiele la descrip-
tion des uniformes de mon armée pour les distinguer
NÉGOCIATIONS AVEC L'ENNEMI 315
de ceux de Maximilien, parce que, dans le cas où je
marcherais sur Mexico, il y rentrerait de son côté sous
prétexte d'y rétablir Tordre, et les choses se passeraient
alors à ma satisfaction et à la sienne. Je compris, con-
tinue Porfirio Diaz, par ce message, qu'il tenait à me
faire savoir qu'il m'aiderait à memparer de Mexico
pendant que Maximilien y serait, pourvu qu'en échange,
je consentisse à certaines propositions insidieuses contre
le gouvernement de Juarez, afin que la France pût
traiter avec une autre autorité avant de quitter le
Mexique. »
« Il ne me semblait pas convenable, conclut le
général Porfirio Diaz, de prolonger ces relations ou-
vertes pour un échange de prisonniers et qui en arri-
vaient là. Je le dis à Thiele pour qu'il le fit savoir à
Bazaine comme étant la seule réponse que j'avais à lui
faire. »
Le général Porfirio Diaz, réélu sept fois, est encore
actuellement président de la République du Mexique ;
c'est un homme que nos généraux, alors qu'ils le com-
battaient, et que tous les États du monde ont appris à
respecter : son témoignage ne peut donc être douteux.
Et lorsque, le 10 décembre 1886, l'ex-maréchal Bazaine
voulut, par une lettre qu'il lui adressa de Madrid, le
faire revenir sur ses dires, il les maintint dans une
réponse des plus nettes (11 janvier 1887.) Du reste
Thiele avait, durant ces pourparlers, rencontré plusieurs
fois M. Gentule de Béarn, premier secrétaire à la léga-
tion de France, et l'avait amplement renseigné sur ces
pourparlers qui, de ce fait, étaient aussi connus au
ministère des affaires étrangères.
Si le général Porfirio Diaz refusa les offres d'uni-
316 CANROBERT
formes, d'armes et de munitions, le maréchal Bazaine
s'arrangea pour que les troupes de Maximilien ne
pussent en profiter : au lieu de les lui abandonner, il
fit noyer les poudres, briser les projectiles et vendre à
des prix insignifiants, sinon donner, ce que contenaient
nos magasins, si bien que 21,000 soldats mexicains de
l'armée républicaine purent, toujours sur l'affirma-
tion de Porfirio Diaz, être complètement équipés et
armés.
Maintenant, comment expliquer en cette circonstance
la conduite du maréchal Bazaine, qui, après avoir engagé
Maximilien à rester sur le trône, malgré les ordres qu il
avait reçus, et l'avoir assuré de son appui, fournit des
armes à ses ennemis, et leur promet de leur livrer sa
capitale et même sa personne?
Sans doute, le maréchal espérait que tout cela ne
serait pas su, ou bien qu'il arriverait à faire substituer
à Juarez — avec qui le gouvernement français avait
répugnance à traiter — un autre Président, et qu'on
ne verrait alors que le résultat, sans connaître les
moyens mis en œuvre pour l'obtenir; ou bien il pensait
qu'en raison du vague de ses communications avec les
représentants de tous les partis, on ne pourrait for-
muler aucune accusation précise contre lui. Mais pour-
quoi alors avait-il empêché Maximilien de quitter le
Mexique, lorsqu'il y était décidé, en octobre 1866?
Ceci, comme beaucoup d'autres choses dans la vie du
maréchal, demeure inexplicable.
Inexplicable est bien le mot qui convient à sa con-
duite en toute cette affaire, puisque, après avoir dis-
suadé l'Empereur de quitter le Mexique en janvier
1867, après avoir proposé à Porfirio Diaz de le lui livrer
CONDUITE INEXPLICABLE 3 I 7
en février, il envoie au général Castagny, à Puebla,
en mars 1807, l'avis de faire savoir à l'empereur
Maximilien à Mexico que, sil veut encore partir
pour l'Europe, la division Castagfhy l'attendra pour
l'escorter jusqu'à la Yera Gruz.
S il a proposé au général Porfirio Diaz de lui livrer
Maximilien, il encourage, par contre, les généraux de
Maximilien à faire leur devoir. x\insi lorsqu 'il quitte
Puebla à cheval, suivi de son état-major, il croise Lopez
qui avec son régiment allait à Mexico; il s'arrête et en
espagnol lui dit, de telle façon que tous autour de lui
l'entendirent : « Lopez, vous avez été comblé par
l'empereur Maximilien et l'impératrice Charlotte, et
moi-même je vous ai fait donner la Légion d'honneur;
votre souverain va avoir besoin de vous, j'espère que
vous ferez tout pour le défendre... — Si, senor Mares-
cal, je vous le jure », répondit celui qui allait vendre
son maître à Queretaro.
Chez le maréchal Bazaine, la contradiction est l'état
normal et perpétuel. Son absence de sens moral l'em-
pêchait même de voir ce qu'il y avait d'odieux dans sa
conduite, et il ne se croyait pas répréhensible ; aussi
fut-il stupéfait, lui qui comptait être reçu à son arrivée
en France comme un général vainqueur, quand, en
débarquant à Toulon, il apprit qu'on ne lui rendrait
pas les honneurs auxquels il prétendait avoir droit.
Peut-être s'exagéra-t-il la portée de cette mesure, qui
avait été aussi appliquée au maréchal Pélissier, le glo-
rieux vainqueur de Malakoff, à son retour de Grimée.
Dabord, on rend les honneurs à un chef qui prend le
commandement; lui en doit-on également quand il le
quitte? Et puis à tout prendre, il semble que ce ne fut
318 G AN ROBERT
pas là une marque de disgrâce; car le maréchal Niel.
qui avait remplacé le maréchal Randon au ministère
de la guerre, accueillit chaudement son collègue à
son retour, lui confia les plus importants commande-
ments : en temps de paix, celui du corps d'armée de
l'Est, et, en cas de guerre, celui de l'armée de Lor-
raine, la plus nombreuse et la plus agissante des trois
armées.
Si l'Impératrice, chevaleresque et impétueuse, lui
reproche avec exaltation d'avoir été la cause de la
mort de Maximilien, l'Empereur, toujours calme, le
reçoit affectueusement à Saint-Gloud et lui recom-
mande de prendre copie du plan de campagne défensif
que vient de terminer le général Frossard. C'est ce
plan que Ton a retrouvé dans les archives de l'armée
du Rhin, portant en marge des notes si curieuses et si
suggestives de la main du maréchal Bazaine.
Tandis qu'il reçoit le plus important commandement
militaire du pays, l'opposition voit en lui une victime
et un mécontent, et tout de suite des relations indi-
rectes s'établissent entre les adversaires de l'Empire et
lui, par l'entremise de son frère aîné, M. Bazaine-Yas-
seur, qui a de tout temps professé des opinions républi-
caines ; puis, par un de ses anciens officiers d'escorte
au Mexique, le comte de Kératry, qui est devenu son
homme lige. Le maréchal ne repousse pas ces avances :
l'Empire a subi des échecs, il est attaqué de toutes
parts; s'il venait à crouler, il serait bon d'avoir des
intelligences avec ceux qui le remplaceront; et bientôt
il entretient lui-même des correspondances avec tous
les chefs de l'opposition quelle qu'elle soit, même avec
les légitimistes : on ne sait ce qui peut arriver, et il faut
NAPOLEON III ET JULES FAVRE 310
toujours pouvoir retomber sur ses pieds. Et ainsi
s'échangent entre lui et Berryer des lettres où le grand
orateur légitimiste le couvre de fleurs, lui parle « <.\v±
difficultés de sa position (au Mexique) entre les instruc-
tions qui lui venaient de France et son opinion person-
nelle » . (Angerville, 5 septembre 1867.) M. Estan-
celin cherche à lui faire renouer des relations avec le
duc d'Aumale qu'il a connu en Afrique, et lui-même
commence à voir M. Thiers. Voici à quelle occasion ils
firent connaissance.
Au retour du maréchal Bazaine en France, M. Thiers
préparait un discours sur la politique étrangère qui,
prononcé peu après, est demeuré fameux parle mot de
la fin : « il ne reste plus une faute à commettre » .
Dans ce discours il eût voulu mettre en valeur la con-
duite du maréchal au Mexique, qu'il trouvait fort habile,
et dans ce but il pria un ami commun de lui demander
divers documents. A cette requête, qui lui fut faite dans
le petit hôtel de la rue d'Amsterdam qui appartenait à
son frère, où il habitait alors, le maréchal déclara
que son devoir et la discipline lui interdisaient toute
communication du genre de celle dont on lui parlait.
Cette réponse, transmise textuellement à M. Thiers, le
transporta : « Voilà un vrai militaire » , répéta-t-il, et
de ce jour date son admiration et son estime pour le
maréchal Bazaine, qu'il défendit jusqu'à la fin.
Son frère est lié de longue date avec Jules Favre, le
chef de l'opposition républicaine, et, au moment de
nos premières défaites en 1870, ils auront de fréquentes
conférences : ce sera alors M. Jules Favre qui, plus que
tout autre, agira pour que l'armée soit confiée à celui
qu'il appellera « le glorieux Bazaine » .
320 C AN KO RE HT
Ce qui est piquant et qui prouve l'absence de convic-
tion du maréchal et sa préoccupation de « se garder à
carreau » , c'est qu'il s'était procuré, au Mexique, d'un
négociant italien de San Luiz de Potosi, six traites (en
seconde) de 12,000 piastres (60,000 francs), souscrites
par Juarez au profi t de Jules Favre pour payer les articles
que certains journaux parisiens faisaient en faveur de
nos ennemis. Cinq de ces traites furent envoyées par le
maréchal à Napoléon III qui les jeta au feu, sauvant
une première fois Jules Favre, comme il devait encore
le faire dans la fameuse affaire de faux soulevée,
plus tard, par M. Laluyé. La sixième de ces traites,
précieusement gardée par le maréchal, était, après
son évasion de l'île Sainte - Marguerite , encore en
sa possession, et, sur sa demande, elle fut envoyée à
Madrid avec divers autres papiers importants par M. de
Villedeuil, un de ses amis fidèles, de qui nous tenons
ces détails.
Le maréchal Bazaine connaissait du reste les rap-
ports que les députés de l'opposition avaient eus avec
nos ennemis, et il avait su qu'en août 18(>5, une réu-
nion de Mexicains avait décidé de faire une souscrip-
tion pour rachat de deux cannes à pomme d'or, des-
tinées à être offertes à MM. Jules Favre et Ernest Picard
afin de les remercier de « n'avoir pas craint d'adresser
de vertes paroles à leurs concitoyens. »
En octobre I8(>9, le maréchal Bazaine fut appelé au
commandement de la garde impériale, et, dans l'en-
trevue qu'il eut à ce sujet avec le général Le Bœuf,
ministre de la guerre, le commandement de l'armée de
Lorraine en cas de guerre lui fut confirmé, et, le lende-
main, il demandait comme chef d'état-major « le gé-
LE SAUVEUR 32Î
néral de Gissey, qui lui convient sous tous les rapports » .
(15 octobre 1869.)
Lors de la déclaration de guerre, en 1870, les trois
armées constituées par le maréchal Niel furent fondues
en une seule. Le maréchal Bazaine ne reçut alors que
le commandement du 3 e corps ; mais c'était le plus im-
portant de tous, puisqu'il devait compter près de
60,000 hommes.
Le lendemain de Freschwiller et de Forbach, dans
l'affolement qui règne à Paris et à Metz, le nom de
Bazaine est partout prononcé : on voit en lui un sau-
veur. L'Impératrice, qui oublie l'accusation qu'elle
portait contre lui à propos du drame de Queretaro,
conseille, la première, à l'Empereur de l'appeler au
commandement : chez tous les membres de l'opposi-
tion, il n'est question que de le substituer à Napo-
léon III : son frère voit Jules Favre, et sa femme se
rend à 8 heures du matin chez le comte de Kératry
avec qui elle veut parler seule à seule. Avec sa naïveté,
la maréchale ne peut mettre en doute que, si son mari
commande en chef il sera victorieux, et, chez la vicom-
tesse Aguado, où Ton annonce qu'une souscription est
ouverte pour offrir une épée au maréchal de Mac-
Mahon, elle interrompt la conversation par cette bou-
tade : u Si l'on récompense ainsi le vaincu, que fera-
t-on pour le vainqueur? » •
Le 8 août, le Temps, journal d'opposition, annoncé
sa nomination, et Y Indépendance belge publie, le
12 août, cet entrefilet : « On assure que le maréchal'
Bazaine insiste toujours auprès de l'Empereur pour
qu'il quitte le quartier général, sa présence étant
gênante pour l'unité du commandement. »
iv. 21
322 C AN ROBERT
L'armée autour de Metz a confiance en lui et
souhaite de le voir à sa tête. Mais l'Empereur hésite ; il
n'a pas confiance dans cet homme qui ment toujours;
il ne veut pas être traité comme l'infortuné Maximilien,
surtout il sait que la valeur du généralissime est l'élé-
ment capital de la réussite et qu'une armée vaut sur-
tout par celui qui la commande, se demande avec
anxiété si celui qu'on veut lui imposer sera à
hauteur?
Le maréchal Bazaine demeure indifférent et a tou-
jours prétendu avoir ignoré les intrigues des siens :
c'est vraisemblable. La partie est compromise, et com-
ment pourrait-il espérer la gagner? Dans quel état
d'esprit reçoit-il le commandement dans cette journée
du 12 août 1870? Il a déclaré, en 1873, n'avoir cédé
qu'à un ordre formel de l'Empereur. Ce qu'il y a de
certain, c'est que sa nomination, dès qu'elle est
connue, est universellement approuvée, sauf de la part
du général de Ladmirault et de son chef d'état-major,
le général Osmont, qui l'a connu de près au Mexique,
et dont, il y a quinze jours, il n'a pas voulu comme chef
d'état-major.
« Tout le monde, l'armée, les députés, l'opinion,
a dit depuis le maréchal Canrobert, l'avaient désigné
en l'appelant le glorieux Bazaine. Moi aussi, j'avais
partagé l'opinion générale et j'étais venu me mettre
sous ses ordres sans le moindre scrupule. J'avais
fait taire mon amour-propre. Je n'ai pas eu à
m'en plaindre, mais j'ai vu que ce n'était pas un
Turenne... »
A Paris, sa nomination est acclamée, et à la Chambre
tous les partis l'approuvent et certains, dans les couloirs,
TKOP VIEUX 323
vantent ses talents et sa valeur et l'on répète ce mot
qu'on lui prête : « Si je puis livrer bataille d'ici qua-
rante-huit heures, je battrai les Prussiens : si je puis
attendre quelques jours, je les anéantirai » . Mais nulle
part plus qu'à Metz et en Lorraine on se réjouit de le
voir à la tête de l'armée : on sait qu'il est lorrain
d'origine : son père est né d'une ancienne famille de
Scy, village qui s'élève sur les flancs du Saint-Quentin,
et il a des parents de son nom qui y habitent encore
ainsi que dans la ville. « Tous nous pensions, a dit
le maire de Plappeville, que, fidèle à la vieille devise
de Fabert, il s'ensevelirait sous les ruines de notre
ville plutôt que de la livrer. »
Maintenant, à cinquante-neuf ans, il est maître des
destinées de la France : général en chef de toutes les
forces de la France, il a à combiner les mouvements de
l'armée du maréchal de Mac-Mahon avec celle qu'il a
directement sous la main ; c'est-à-dire 250,000 hommes.
Deux cent cinquante mille hommes! Ce chiffre
l'écrase : à l'attaque du cimetière, à Sébastopol, il en
commandait 4,000, à Kimburn 8,000, et à San Lo-
renzo, qui est son grand titre de gloire, il n'en avait
guère plus de 3,500.
Or, il est totalement incapable de comprendre le
mouvement des grandes masses. Quand, en 1868, le
capitaine Gampionnet lui expose sur le terrain la posi-
tion de Longuyon où devrait manœuvrer l'armée de Lor-
raine, torte de 150,000 hommes, il lui montre un petit
bois et lui dit : «Je mettrai là une compagnie de tirail-
leurs. » Au lieu de 150,000 hommes, c'est I 50 hommes
qu'il dirige. Le 2 août, lors de l'insignifiante affaire de
Sarrebruck, il est sur la Rosselle avec 47,000 hommes
324 CANROBERT
environ, et il passe sa journée à rectifier les emplace-
ments de petits postes de quatre hommes et un caporal,
sans s'arrêter un instant aux mouvements et aux empla-
cements de la masse du corps d'armée.
S'il a l'habitude du combat, s'il demeure sous le feu
avec le même calme, la même indifférence que dans son
cabinet, il n'a aucune connaissance de la science de la
guerre ; je ne dis pas de celle toute d'inspiration que Na-
poléon appelait la « partie divine de la guerre » , mais
de celle résultant de l'étude et de la réflexion comme
l'ont possédée le feld-maréchal de Moltke ou l'ar-
chiduc Charles. Il n'a jamais lu Jomini, même pas le
Consulat et i Empire de M. Thiers, et il fait manœuvrer
une armée de 150,000 hommes comme un bataillon de
1,000 hommes. A l'apogée de sa réputation et de son
activité physique et morale, il n'a connu qu'une
manœuvre, celle qui lui a si bien réussi à San Lorenzo :
le déploiement de sa troupe et l'attaque l'arme sur
l'épaule, à fond sur l'ennemi, avec l'une des ailes en
avant. Ce procédé, infaillible contre des troupes peu
solides, peut aussi être couronné de succès contre des
armées européennes, parce qu'une troupe résolue
impressionne toujours le moral de son adversaire;,
mais il faut pour cela un chef vigoureux, décidé, qui
inspire une confiance absolue à ses hommes, qui tous
comprennent le but qu'ils ont à atteindre et qui ne
doutent pas un instant qu'ils n'y réussissent. Hélas!
le vainqueur de San Lorenzo touche à la soixantaine,
et, depuis cinq ans, ce n'est plus qu'un jouet entre le&
mains de sa jeune et capricieuse femme, dont il se
vante bêtement, auprès des officiers de son intimité,
de satisfaire exactement, chaque jour et chaque nuit.
FAIBLESSE DU MARECHAL BAZAINE 325
tous les désirs. Il ne sait pas commander; il ne sait
même pas vouloir. Dans son intérieur, il n'est pas seu-
lement l'esclave des moindres velléités de sa femme :
avec son fils Paco, il est de même. Il cède à la
moindre de ses fantaisies, raisonnables ou non, par
simple gâterie. Parce que les leçons ennuient l'enfant,
il ne l'oblige pas à travailler, et le laissera jusqu'à
dix ans, sans lui faire seulement apprendre ses lettres :
indifférence et faiblesse.
Il n'y a pas seulement chez lui absence de volonté et
incapacité de commander. Si le mot : « Je veux, j'or-
donne telle chose » ne peut arriver à sortir de sa
bouche ou sous sa plume, il y a toujours contradiction
entre ses actes et ses paroles, changements perpétuels
dans sa conduite. Il déclare vouloir faire telle chose, et
séance tenante il fait le contraire. Il commence une
opération quelconque, et à peine est-elle commencée
qu'il la suspend et en entreprend une toute différente,
pour soudain revenir à la première et y renoncer encore.
A la guerre, a-t-il déclaré à l'une des audiences de son
procès, les idées se modifient toutes les demi-heures,
tous les quarts d'heures et le général Manèque, qui a
été son chef d'état-major au Mexique et qui lest encore
en 1870 jusqu'au 12 août, traduit cette indécision per-
pétuelle par cette boutade : « Il a toutes les peines du
inonde à se décider à dicter un ordre, même à double
entente ou élastique, et à peine la-t-il donné qu'il s'en
repent, qu'il prend des ciseaux et le coupe le plus haut
possible. »
Quelle nature compliquée dans sa nullité!
Combien n'est-on pas saisi quand on met en balance
la faible somme de qualités que possède le maréchal
326 GANROBERT
Bazaine et celles qu'exige le commandement d'une
armée. Une ténacité inébranlable, une insensibilité
absolue devant les plus horribles spectacles, le mépris
de l'opinion, l'indifférence des malédictions de ses
— concitoyens et des blâmes de l'histoire, l'absence de
remords, un but unique, celui de la victoire; car s'il
réussit on ne se souviendra que du succès; une imagi-
nation puissante qui lui fait deviner ce qu'il ne voit
pas; une ambition sans bornes, une volonté primant
tout de demeurer à jamais célèbre dans le monde
entier comme Napoléon, les noms des conquérants
étant ceux qu'acclame et vénère le plus l'humanité.
Presque toutes ces qualités ont toujours fait défaut
au maréchal Bazaine, et même celles qu'il avait se sont
atténuées : sa pesanteur physique a déteint sur son
moral : c'est un gros homme pour qui toute activité
demande un effort. Son cerveau s'est vidé; sa mé-
moire, si prodigieuse, s'est éteinte; sa vigueur de sol-
dat, cette qualité qui a tant jeté de poudre aux yeux,
a même presque disparu; — il ne la retrouvera que
sous le feu.
C'est l'indécision dans la duplicité, car son habitude
de mentir subsiste toujours. Ses actes auxquels il n'aura
pas réfléchi , dont il ne songera pas un moment à prévoir
les conséquences, seront déterminés sur le moment, par
l'occasion, le hasard. Souvent, ils étonneront à cause
de leur bêtise, qu'on se refusera à admettre : on voudra
y voir le résultat de profondes et machiavéliques com-
binaisons. A cause de ses mensonges, qu'il continuera
à faire par habitude, et des négociations vagues qu'il
entamera avec l'ennemi, comme au Mexique, on sup-
posera, de sa part, des conspirations ténébreuses, les
INSUFFISANCE 327
calculs les plus astucieux; on le jugera un traître payé
une somme énorme, quand l'on sera simplement en
présence d'un vieillard hébété, incapable, pliant sous le
fardeau, sans moral et sans sentiment du devoir, là où
une honnête sentinelle, exécutant strictement la con-
signe, eût peut-être suffi et eût au moins sauvé l'hon-
neur.
CHAPITRE IX
15ATAILLE DE BORNY
Le 12 août à 6 heures, après sa conversation dans
laquelle l'Empereur lui avait confirmé verbalement sa
nomination de général en chef, le maréchal Bazaine
était parti de Metz pour Borny comme quelqu'un qui
a fait un mauvais coup et qui se cache : il n'avait
voulu voir aucun des chefs des différents services de
l'armée, qui étaient cependant tous sous sa main : il
n'avait pris aucune information, ni sur la situation de
l'armée qu'il commandait dès ce moment, ni sur les
ressources dont elle disposait, ni sur l'effectif, ni sur
les positions des corps qui la composaient et dont
plusieurs, comme ceux du maréchal de Mac-Mahon et
des généraux de Failly et Douay, se trouvant éloignés,
devaient lui être inconnus; il ne s'était pas davantage
enquis des renseignements recueillis sur l'ennemi.
Cette fois-là, déjà, les officiers de l'état-major général
furent frappés de cette façon d'agir, mais ils crurent en
expliquer le mobile par le désir du nouveau général en
chef d'être seul le maître et d'empêcher l'Empereur de
s'immiscer dans l'exercice du commandement.
Le maréchal Bazaine n'avait pas dû être surpris de
se voir appeler au poste suprême : il savait que l'opi-
LE GENERAL DE GISSEY 329
nion le désignait. Quoique nous croyons qu'il n'ait
lui-même ni fait faire, ni même encouragé aucune
démarche, nous ne pouvons admettre qu'il ignorât
celles que l'on tentait de toutes parts en sa faveur.
La maréchale, son frère, le comte de Kératry et
même M. Thiers durent certainement le tenir au cou-
rant. Mais s'il ne fut pas surpris, il dut être peu satis-
fait de recevoir un fardeau aussi lourd que celui qu'on
lui donnait.
Il est vraisemblable qu'il se rendait compte de son
incapacité à commander 250,000 hommes et qu'il
n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait en faire. Une
seule pensée le guida dans toute sa conduite : s'arran-
ger pour provoquer par son inaction, sa passivité et son
mutisme, des observations et des avis de l'Empereur
qu'il suivrait exactement. Ainsi pensait-il dégager sa
responsabilité, comme il l'a toujours prétendu plus
tard, en disant qu'il n'était pas libre, qu'il n'exerçait
de commandant que de nom, et que c'était l'Empereur
qui donnait des ordres.
Plus tard, après le départ de l'Empereur, il conti-
nuera la même tactique avec ses lieutenants, demeurant,
comme aux premiers jours, inerte mais attentif à la
moindre observation, tout prêt à la relever soigneuse-
ment et sur l'heure, pour donner ses ordres en consé-
quence, ou annuler ceux déjà donnés, sans manquer
de dire que c'est parce qu'un de ses lieutenants le lui a
demandé qu'il en a décidé ainsi.
Le général Jarras avait été désigné pour être son
chef d'état-major et c'était le général de Gissey qu'il
eût voulu : il l'avait demandé en 1869, et l'avant-
\ cille, 10 août, en le rencontrant, il lui avait encore
330 CANROBERT
fait part de son désir; aussi à peine revenu au château
de Borny, après sa nomination, son premier soin fut-il
d'envoyer au château de Mey, où était le général de
Cissey, pour le prier de venir lui parler le soir même.
Le général de Gissey se rendit à cet appel, rentra
très tard à son quartier et fit part au capitaine Garcin
de son état-major, de la conversation qu'il venait
d'avoir en lui demandant son avis qu'il considérait
comme d'un grand poids : le capitaine Garcin, aujour-
d'hui général de division, est en effet le gendre du
marquis de Montholon, ministre de France au Mexique
à l'époque où le maréchal y était commandant en
chef; l'empereur Maximilien et l'Impératrice ont été
témoins de son mariage et l'ont accueilli ainsi que
Mme Garcin dans leur intimité; pendant trois ans il a
fait partie de l'état-major du maréchal à Mexico; il le
connaissait donc bien et il savait également ce qui
s'était passé au Mexique.
« A côté du maréchal Bazaine, répondit-il au général
de Gissey, il existe une éminence grise : le colonel
Napoléon Boyer, qui a des facultés remarquables et a
pris un empire considérable sur son chef, tellement
qu'aujourd'hui celui-ci ne peut plus s'en passer. Il
faudrait, si vous étiez chef d'état-major, que vous arri-
viez à briser l'action du colonel Boyer : vous vous sen-
tez la force d'engager cette lutte : soit! mais il vous
faudra compter avec la nature du maréchal; lorsque
vous croirez le tenir, l'avoir avec vous, il vous filera
des mains comme une anguille, et tout sera à recom-
mencer. Si vous n'annihilez pas le colonel Boyer,
vous ne serez jamais chef d'état-major : vous igno-
rerez les projets du maréchal : ses ordres seront
LES GÉNÉRAUX MANÈQUE ET LETELL1ER-VALAZÉ 331
souvent donnés en dehors de vous et vous ne les
connaîtrez que par l'accomplissement des événe-
ments » .
Le général de Gissey écouta le capitaine Garcin sans
rien lui dire, et le lendemain matin, il alla à cheval
à Borny apporter un refus.
Le maréchal Bazaine ne laissa rien paraître du
déplaisir que lui causait cette réponse négative. Il est
probable qu'il avait cru reconnaître des qualités supé-
rieures de commandement chez le général de Gissey et
qu'il avait compté pouvoir en user pour suppléer à son
insuffisance.
Rebuté de ce côté, il se retourna de suite vers le
général Manèque : il l'avait eu avec lui pendant quelque
temps au Mexique, il l'avait demandé trois semaines
auparavant et jusqu'à ce jour il avait rempli à sa satis-
faction ses fonctions auprès de lui. Le général Manèque
eût peut-être accepté, mais il fallait que le maréchal par-
lât à l'Empereur, et par timidité ou par indifférence il
n'osa pas. A ce moment aussi le général Letellier-
Valazé, qui avait été son chef d'état-major en Grimée
et en Italie, lui demanda à l'être à l'armée du Rhin :
« Je l'aurais volontiers pris, écrivit-il en 1872 à M. de
Mornay-Soult , mais l'Empereur m'avait imposé le
général Jarras. »
Avant tout un général en chef doit désigner son
chef d'état-major : son premier devoir est d'exiger la
personne la plus avant dans sa confiance et dans son
intimité, qui l'aide et le supplée, fasse exécuter ses
décisions, au besoin les provoque, traduise exactement
sa pensée et remplisse les lacunes qui se trouveraient
dans ses ordres et souvent les précise : un général, eût-
:332 CANKOBERT
il toutes les qualités du commandement, ne peut pas
avoir l'esprit en éveil sur l'immense quantité de ques-
tions qui relèvent de lui ; et à certains moments il lui
faut dormir; le chef d'état-major doit alors le suppléer
et aussi à tout instant lui rendre moins lourde l'ef-
froyable et étreignante responsabilité qui pèse sur lui
et l'aider à maintenir sa volonté sans défaillance. Pour
remplir ce rôle — important s'il en est — le général
en chef ne peut avoir qu'un autre lui-même qui serait
comme sa deuxième âme.
Le maréchal Bazaine savait tout cela : et il se rendait
compte qu'un chef d'état-major présentant toutes ces
garanties pouvait seul lui permettre de ne pas succom-
ber sous sa tâche qu'il sentait beaucoup trop lourde,
et cependant, il ajourna sa décision : il crut qu'en ne
répondant pas au général Jarras, qu'en s'abstenant de
tout rapport avec lui au moment où les circonstances
devaient l'obliger à en avoir de constantes et d'une
confiance absolue, il le blesserait ou lui ferait com-
prendre le déplaisir que lui occasionnait sa nomination,
qu'alors le général Jarras, froissé, se retirerait de lui-
même et que, la place étant vacante, il serait libre de
faire un choix à sa convenance.
Malheureusement, le général Jarras, contrairement
aux prévisions du maréchal Bazaine, se refusa à sentir
la blessure faite à son amour-propre, sacrifia sa sus-
ceptibilité à son devoir, et ne déserta pas le poste où
on l'avait appelé contre son gré et dans des circons-
tances critiques.
Ceci explique pourquoi pendant quarante-huit
heures, peut-être les plus décisives de toute la durée
-de la guerre, le maréchal Bazaine, en prenant le com-
ETRANGE CONDUITE DU GENERAL EN CHEF 333
mandement en chef, ne s'enquit pas de la situation de
son armée et demeura immobile sans donner un
ordre, quoiqu'il sût que, dans ce même moment,
l'ennemi exécutait des mouvements qui d'un moment
à l'autre isoleraient et annihileraient la plus grande et
la meilleure partie de l'armée de la France.
On croira difficilement, et c'est cependant positif,
que le général en chef de l'armée française était telle-
ment timide qu'il n'osait parler à un homme doux
et affable comme Napoléon III, et parce qu'aussi
son insouciance était sans bornes, il laissa placide-
ment s'effectuer la perte de son armée et celle de son
pays.
Quoique ce soit le premier devoir d'un général en
chef, lors de la prise de commandement, de l'annoncer
à ses lieutenants et à son armée, lui se tait : il cache
même sa nomination aux officiers de son ancien état-
major qui sont avec lui à Borny, et qui ne l'appren-
dront que le 14 à midi — quarante-huit heures après.
Le 13 il enverra une circulaire aux seules troupes
antérieurement sous ses ordres, sans la faire connaître
aux autres corps et aux états-majors; il leur recomman-
dera de s'adresser pour tout ce qui concerne l'artil-
lerie, le génie et l'intendance, aux chefs provisoires
de ces services qui ne sont plus en fonctions; tandis
qu'il devrait au contraire leur prescrire, de cesser
leurs rapports avec eux et de communiquer désormais
avec les généraux commandant en chef l'artillerie et
le génie et avec l'intendant général de l'armée.
Cet intendant général ayant quitté 1 armée a désigné
pour le remplacer l'intendant F riant. Le maréchal
Bazaine qui est avec lui à Borny ne l'en avise pas, et
334 C AN ROBERT
c'est le moins ancien des intendants, M. de Préval, que
le maréchal Bazaine invite verbalement à diriger l'in-
tendance de l'armée.
Pourquoi agir ainsi? Parce qu'il voulait empêcher la
transmission régulière du commandement, de manière
qu'on ne pût déterminer à quel moment il en avait
pris possession et depuis quand la responsabilité lui en
incombait.
Tandis que le nouveau général court s'enfermer à
Borny, l'Empereur qui a fait prescrire vers 3 heures et
demie, au général Goffinières, de construire des ponts
sur la Moselle, le fait appeler à 7 heures et demie à
la Préfecture et comme le dîner est annoncé il l'invite;
il lui parlera tout en mangeant.
Le général Goffinières de Nordecke, à la fois com-
mandant en chef du génie de l'armée et gouverneur de
Metz, est un géant aux longs cheveux plaqués et aux
moustaches longues d'un jaune tirant sur le roux, tel
que Diodore de Sicile a dépeint le type du Gaulois.
Officier de haute valeur, il a été longtemps chargé de
■l'inspection des places de l'Est, etil n'a cessé de signaler
la nécessité de créer à Metz une ceinture de forts
détachés. Depuis le commencement des hostilités, il ne
cache point son désappointement du peu de degré
d'avancement de ces forts, dont l'un, celui du sud
près de Montigny, n'est que tracé. Le 31 juillet, il a
conduit l'Empereur au Saint- Julien et tout le temps
de la visite il a montré avec insistance les parties ina-
chevées et déclaré impossible la défense d'un ouvrage
dans un pareil état. Dans son intimité, et en public,
il dévoile ses sentiments pessimistes et dit que, si
l'armée s'éloigne, la place ne pourra pas tenir long-
PESSIMISME DU GÉNÉRAL COFFINIÈRES 335
temps : son aide de camp le capitaine Serval le répète
et va mêmejusqu'à dire qu'il n'y aurait plus qu'à capi-
tuler.
Durant le dîner, le général Goffinières revient sur une
idée qu'il avait déjà soumise à l'Empereur : « Puisque
les Prussiens, dit-il, nous poursuivent comme les
Curiaces poursuivaient les Horaces, pourquoi ne leur
faisons-nous pas tète ; nous pourrions venir successive-
ment à bout de leurs troupes. »
Mais l'Empereur lui répond que le départ de l'ar-
mée pour Verdun est irrévocablement décidé et lui
parle longuement des moyens de l'effectuer par la pré-
paration du passage de la Moselle.
Le maréchal Le Bœuf assistait au diner : il était pro-
fondément ulcéré des récriminations qu'on élevait sans
cesse contre lui et souffrait de la fausse position de
maréchal de France à la suite de l'Empereur où il se
trouvait depuis sa démission : ayant entendu ce qui
venait de se dire et ayant su toutes les objections que
dans la nuit du 6 au 7 août le général Gofhnières avait
faites pour accepter le commandement supérieur de
Metz, il le prit à part et lui dit :
« Je ne veux pas quitter l'armée ; mais je suis sans
position. L'Empereur m'a promis la première place
qui serait vacante; veux-tu rentrer dans ton poste de
commandant en chef du génie de l'armée? » et il lui
exposa l'impossibilité où il serait, puisque l'armée allait
quitter Metz pour se diriger sur Ghàlons, d'être à la
fois commandant du génie de cette armée et gouverneur
de la place. « Moi, ajoute-t-il, je me constitue défen-
seur de Metz, j'ai confiance dans ses ressources et je
crois qu'en tenant, je rendrai encore un grand service. »
336 GANROBEUT
Le général Goffinières répondit : « L'Empereur ma
donné un témoignage de confiance, etc.. » et il
refusa, demeurant à la fois titulaire de deux fonctions
incompatibles : gouverneur d'une place forte où il
devait rester et commandant du génie de l'armée qui
s'éloignait et qu'il lui aurait fallu suivre pour diriger son
service.
Vers 10 heures du soir, l'Empereur et les aides de
camp qui l'entourent s'étonnent que le maréchal Ba-
zaine n'ait envoyé à létat-major général aucune pres-
cription pour la retraite qui est décidée en principe :
peut-être le maréchal Bazaine ne l'aurait-il pas com-
pris? Dans le doute, l'Empereur lui écrit : « Prenons
une résolution. »
Ce même jour, 12 août, vers 5 heures du soir, en
quittant l'Empereur qui remettait le commandement
au maréchal Bazaine, le maréchal Ganrobert rentra à
pied de la préfecture de Metz à l'hôtel de l'Europe.
Dans les rues et sur la place de la cathédrale, il croisa
une foule agitée par endroits, morne et semblable à un
troupeau sur d'autres points : c'étaient des ouvriers et
des bourgeois de la ville en groupes, occupés à dis-
courir, puis des paysans des environs, vêtus de blouses
bleues, en quête d'un gîte, ou bien des officiers et des
soldats à la recherche de nouvelles ou de quelque sup-
plément pour leur popote. La place de la cathédrale
était transformée en campement d'une tribu en exode.
Autour de véhicules de formes variées, chargés de
meubles, d'effets et de bibelots divers, étaient attachés
des chevaux, et s'agitaient des familles; par places il y
avait des cuisines improvisées : certains étaient occu-
pés à manger, et d'autres étendus sur de la paille ou du
EXODE DES HABITANTS 337
foin dormaient à poings fermes; gens, bètes, voitures,
couverts de boue séchée et de poussière, étaient d'un
aspect lamentable; ils fuyaient l'invasion et apparais-
saient en avant-coureurs de la défaite. Dans le fond,
au côté opposé à la statue de Fabert, deux ou trois
voitures de l'administration des postes sortant tout
flambant neuf des ateliers de Binder, attelées de ma-
gnifiques percherons conduits « par de bien jolis
messieurs brodés d'argent et de soie habillés » , fai-
saient contraste avec la misère des réfugiés qui les
entouraient.
Rentré dans sa chambre, le maréchal y trouva le
commandant Lonclas. Voilà ce que l'aide de camp
savait du 6 e corps : deux divisions d'infanterie étaient
déjà à Metz; on en avait dispersé les éléments dans les
forts et dans la banlieue, au nord et au sud, à quatre
lieues de distance les uns des autres. Aucun service
n'était encore arrivé : il était donc impossible au maré-
chal Canrobert d'exercer son commandement et il
en informa à l'instant même le nouveau général en
chef.
« Metz, 12 août 1870.
A Monsieur le maréchal commandant en chef
l'armée du Rhin.
« Monsieur le Maréchal,
« L'interruption des communications me prive de
mon état-major général, de mes services administratifs,
de la trésorerie et des postes du 6 e corps d'armée.
« Ces différents services étant indispensables, j'ai
iv. 22
338 C AN ROBERT
l'honneur de prier V. E. de vouloir hien y pourvoir
provisoirement. »
Tandis que le maréchal finit sa lettre, le lieutenant
de Forsanz rentre et raconte son odyssée : il est par-
venu à faire débarquer les chevaux et à les installer au
collège des jésuites; il a été au bureau de l'intendance
pour toucher du fourrage; il y a trouvé la cour, les
corridors, les bureaux envahis par une foule bariolée :
militaires de toutes armes, employés aux uniformes
inconnus, télégraphistes, francs-tireurs, aumôniers; le
grand rabbin de Metz lui-même, vieillard à barbe
blanche, à l'aspect ascétique et très digne, est mêlé à la
foule et ne peut rien obtenir de plus que les autres. Tout
le monde se plaignait : les uns bruyamment; les autres,
après avoir tenté de se faire écouter, attendaient silen-
cieux et résignés. Gomment douze employés auraient-ils
pu répondre à mille individus? S'étant convaincu qu'il
perdait son temps, le lieutenant de Forsanz se deman-
dait ce qu'il allait faire, lorsqu'il rencontra un officier
du 91 e (régiment du 6 e corps). « Jusqu'à présent, lui
dit cet officier, la division n'a pu encore avoir aucune
distribution régulière. Mais les colonels ont commandé
des corvées qui vont aux voies de garage du chemin de
fer en avant de la gare, où sont des trains de denrées en
souffrance et l'on y prend ce qui est nécessaire. Per-
sonne n'a de scrupule à agir ainsi, car il y a des milliers
de pains qui déjà sont avancés et d'ici peu seront perdus.
Le lieutenant de Forsanz a été à l'endroit indiqué et
s'est trouvé en présence d'un vrai pillage organisé. Une
masse de soldats, cavaliers, fantassins, grenadiers et
autres, les uns individuellement, les autres en corvées
commandées et disciplinairement, enfonçaient les
PILLAGE ORGANISE 339
wagons d'un train, en jetaient à terre des caisses, des
sacs, des bottes de paille ou de foin en plein champ;
d'autres remplissaient des fourragères ou des véhicules
divers, tandis qu'il y en avait qui s'en allaient à pied
chargés comme des bêtes de somme.
Le lieutenant a fait enlever un certain nombre de
sacs d'avoine et de bottes de foin, et il vient de les rap-
porter attachés sur le dos du cheval de son ordon-
nance.
Ce soir-là le maréchal dîna tard dans sa chambre
avec les commandants Lonclas, Boussenard et le lieu-
tenant de Forsanz : il résumait ainsi la situation d'après
ce qu'il avait su par l'Empereur : l'ennemi menace de
nous déborder par la droite ; l'Empereur a remis le
commandement de l'armée au maréchal Bazaine avec
mission de la ramener à Châlons, de manière à ne pas
la laisser couper de l'intérieur du pays et à la réunir
aux troupes du maréchal de Mac-Mahon.
Dans la soirée et la nuit le maréchal Ganrobert ne
reçut aucune nouvelle. Cependant des trains conti-
nuaient à amener à Metz des troupes du 6 e corps.
A 4 heures 1/2 du matin le général Bisson, qui était
dans l'un de ces trains, vint chez le maréchal Ganro-
bert : plusieurs fois du camp de Châlons à Metz, il avait
cru qu'il serait obligé de retourner. A Frouard il avait
vu sur la voie deux cadavres de chevaux et avait
remarqué que le ballast était pilé et les bas-côtés
marqués de fers de chevaux. Le chef de gare lui a
raconté que dans la matinée des uhlans avaient envahi
la gare : déjà plusieurs avaient mis pied à terre pour
enlever les rails et couper les fils du télégraphe, quand
deux traînards, un turco et un zouave, en train de se
340 G A3 ROBERT
rafraîchir à la buvette et peut-être déjà surexcités par
ce qu'ils avaient bu, voyant clés Prussiens, avaient dé-
croché leurs chassepots et tiré plusieurs coups. Deux
chevaux étaient tombés, et les officiers, croyant la
gare occupée par de l'infanterie, avaient fait quatre à
quatre remonter à cheval leur monde, et tous étaient
partis au galop.
Le chef de gare lui avait demandé, pour empêcher
une pareille tentative, de lui laisser quelques troupes.
Un détachement d'infirmiers se trouvait seul dans
son train ; il en avait prié le chef de rester jusqu'au pas-
sage du train suivant. Mais l'officier, sans s'y refuser,
lui avait fait observer que ses hommes avaient des
fusils mais pas de cartouches. « Comprenez-vous, disait
le général Bisson au maréchal Ganrobert, qu'on m'en-
voie me battre avec des seringues en guise de chas-
sepots ! »
Le maréchal envoya à l'état-major général le capi-
taine Avon qui accompagnait le général Bisson deman-
der que l'on prît des mesures urgentes pour protéger,
s'il était encore temps, la marche des convois de son
corps d'armée dont une partie était en route.
Presque en même temps que le général Bisson, le
capitaine de France, de l'état-major général, vint pré-
venir le maréchal que la voie devait être coupée main-
tenant. II est rentré cette nuit de mission dans un train
où se trouvaient des détachements du G e corps : à un
moment on s'est arrêté : « Pourquoi vous arrêtez-
vous? » avait-on demandé au mécanicien. « Parce que
les Prussiens sont tout près... les entendez-vous, ils
sont là... » et comme on percevait dans la direction
qu'il avait indiquée un bruit sourd et régulier, on avait
CHUTE D'EAU DE MARBACHE 341
fait descendre de wagon une compagnie, qui s'était
déployée en tirailleurs dans la nuit : soudain un garde-
barrière, venant au-devant de la locomotive par la voie,
s'était écrié : « Pourquoi n'avancez-vous pas? » — « Il y
a des Prussiens de ce côté, ne les entendez-vous pas? »
Alors éclatant de rire, le garde-barrière avait riposté :
— « C'est la chute d'eau de Marbache... » Rassuré, le
mécanicien avait remis sa machine en route et il venait
d'arriver vers 4 heures et demie à Metz. Si son train a
encore passé, ajoute le capitaine de France, sur toute
la ligne on signale la présence rapprochée des Prus-
siens : au jour ils ont dû occuper la voie et le maréchal
ne peut plus compter recevoir de nouvelles troupes,
et son état-major surtout va lui manquer.
A peine cette communication était-elle faite, que le
général Henry suivi de ses officiers se présentée l'hôtel
de l'Europe : leur train vient d'arriver, mais derrière
eux trois autres portant trois régiments ont été arrêtés :
personne ne passera plus.
Le maréchal prescrit au général Henry de s'établir,
à côté, au collège des jésuites et de réunir les rensei-
gnements sur les troupes du 6 e corps présentes à Metz
et d'en organiser l'existence.
Au général Henry succède le bon général Le Vassor-
Sorval : il a été au collège des chevaliers de Saint-Louis
avec le maréchal : il y a cinquante ans de cela. Les
trente-six heures qu'il vient de passer en chemin de
fer Font éreinté, et il est en proie à une indisposition
qui l'a obligé à descendre du train à chaque arrêt. Il a
cru ne pas arriver : sans cesse les chefs de gare lui
annonçaient l'arrêt du transit, puis venaient peu après
lui dire que la voie était redevenue libre. A 4 heures,
342 C AN ROBERT
il pénétrait enfin dans la gare de Metz, et il s'apprêtait
à descendre du train; il était déjà hors du wagon, sur
le marchepied, lorsque la locomotive repartait subite-
ment en arrière : ne comprenant rien à cette manœuvre
et croyant qu'on se trompait, de son marchepied, en
agitant un bras et se tenant de l'autre à une barre
de cuivre, il criait : « Mais il y a là un général de divi-
sion, arrêtez, arrêtez... » Il ne pouvait sauter; le train
allait trop vite, et il gesticulait toujours, lorsqu'un
employé lui dit que sa division étant au nord de la ville
on l'y conduisait : il fut alors calmé.
Il raconte aussi au maréchal qu'à Frouard le maire,
qui détenait un uhlan prisonnier dans l'hôtel de ville,
est venu lui demander de l'en débarrasser et qu'il l'a
envoyé promener.
Il est parvenu à Pont-à-Mousson lorsque les chas-
seurs d'Afrique du général Marguerilte, sur un ordre
formel de rentrer à Metz, venaient d'en repartir. Un
gavroche voyant un képi doré dans un wagon est
venu grimper à sa portière et tout joyeux lui a raconté
le combat qu'ils avaient livré.
« Hier dans l'après midi, les uhlans se baladaient en
ville, a-t-il dit; ils y ont fait un bon déjeuner, ont bien
payé leur écot et puis, après avoir allumé de superbes
londrès, se préparaient à couper la voie ; déjà ils avaient
enlevé quelques rails, lorsque les chasseurs d'Afrique
(du général Margueritte) arrivèrent de tous les côtés à
la fois, les enveloppèrent et les saignèrent comme des
poulets (sic); quelques-uns se réfugièrent dans une
auberge où on les a faits tous prisonniers; malheureuse-
ment ils nous ont tué un homme » et tout joyeux, il
montre le sol piétiné par les chevaux.
LES CHASSEURS D'AFRIQUE DU GÉNÉRAL MARGUERITTE 343
Peu après, le train, ayant repris sa course, se trouva
à hauteur des chasseurs d'Afrique qui revenaient à
Metz par la grande route et que les soldats de la divi-
sion Le Vassor-Sorval acclamèrent des portières des
wagons en les dépassant.
Le général Le Vassor-Sorval, qui vient directement
de Paris où il était lors des manifestations et de la
chute du ministère, donne ensuite divers détails sur les
événements à son ancien camarade. Il y a dix ans que
le maréchal ne l'a vu; il le trouve hien vieilli, et sur-
tout il remarque sa lenteur intellectuelle : sera-t-il en
état de conduire sa division?
Ayant congédié le général Le Vassor-Sorval, le maré-
chal se rendit vers 7 heures et demie à la préfecture :
en arrivant au perron, il vit sur un banc, à côté des
sentinelles, deux officiers de dragons prussiens faits
prisonniers la veille par le général Margueritte ; aperce-
vant le maréchal, ils se levèrent d'un seul mouvement,
et se tenant droits, raides, sanglés dans leur tunique,
ils le saluèrent; et le maréchal leur rendant leur salut
dit entre ses dents au commandant Boussenard : « Ce
sont des gentilshommes... quelle tenue... quelle édu-
cation!... »
Quelques instants après il sortait du cabinet de
l'Empereur. La retraite était décidée, il fallait se préoc-
cuper de l'effectuer et il retournait au collège des
jésuites pour s'entendre avec le général Henry.
Vers 1 1 heures, le maréchal alla déjeuner avec ses
aides de camp et officiers d'ordonnance à l'hôtel de
l'Europe, où on lui donna une chambre pour lui seul :
en s'y rendant, il jeta un coup d'oeil sur la salle com-
mune où se trouvait la même macédoine des gens que la
344 C AN ROBERT
veille : on lui apprit que les jours précédents le chef de
l'espionnage allemand y était venu dîner plusieurs fois
en compagnie de généraux et d'officiers. Le capitaine
Iung, qui avait remarqué cet individu à Strasbourg
huit jours auparavant, lavait fait filer et arrêter la
veille, au moment où il quittait Metz. Interrogé, il avait
dit se nommer Schulz, baron d'Egelmann, être ingé-
nieur autrichien et avoir été employé par le gouver-
nement prussien au Mexique, en 1865 et 1866. Il avait
dévoilé toute l'organisation de l'espionnage allemand
et fourni des indications précieuses pour éventer ses
collègues, qui tous se reconnaissaient entre eux à une
certaine médaille dont il donna le type.
Le maréchal finissait de déjeuner lorsque la porte
du cabinet où il était s'ouvrit, et le général Jarras
apparut tenant sa serviette à la main; en finissant son
repas, il avait appris la présence du maréchal et il était
venu, sans plus attendre, lui dire combien il trouvait
lourde la charge qui lui était imposée et qu'il n'avait
pas cru pouvoir refuser; il raconta au maréchal que la
veille, aussitôt nommé, il avait écrit au maréchal
Bazaine pour se mettre à sa disposition, et que ce
matin un officier était venu lui dire, en réponse à sa
lettre, que, le maréchal devant venir vers une heure
à Metz pour voir l'Empereur, il en profiterait pour le
rencontrer aussi ; il ne cachait pas son étonnement de
cette façon de procéder, et il demandait au maréchal
Canrobert son concours, et celui de son état-major
pour l'aider dans sa tâche. Le maréchal lui répondit
« de la façon la plus affectueuse » .
En reprenant, après déjeuner, son travail avec le
général Henry, le maréchal apprit que le colonel Roux
LE CHEF DE L'ESPIONNAGE PRUSSIEN 345
du 9 e de ligne venait d'être atteint d'aliénation men-
tale, et qu'on venait de le conduire à l'hôpital.
Corse de naissance, très exalté, assez fort, très brun,
avec des yeux vifs, il avait été officier d'ordonnance
du prince Napoléon en Grimée, et depuis était demeuré
son protégé; il avait été lieutenant-colonel des zouaves
de la garde et il était un des rares colonels comman-
deurs de la Légion d'honneur. Au moment de la décla-
ration de guerre, personne n'avait été plus exubérant
que lui. Il criait, gesticulait, ne devant faire des Prus-
siens qu'une bouchée. Les défaites l'ont tellement
démonté, qu'il a commencé à déraisonner, et en arri-
vant à Metz cette nuit, il a été impossible de lui laisser
son régiment. Il mourra la veille de la capitulation et,
dans l'ancien entourage du prince Napoléon, on dit
encore qu'il s'est tué dans un accès au moment de la
capitulation.
Le lieutenant-colonel Pavet de Gourteille, frère du
célèbre orientaliste, de l'Institut, le remplace à la tête
du régiment qui ne perdra pas au change, car c'est, à
tous égards, l'un des officiers les plus distingués de
l'armée.
A l'examen, la situation du corps d'armée s'établit
ainsi. H y a trois divisions d'infanterie comptant cha-
cune quatre régiments d infanterie, mais il leur
manque leurs services sanitaires et leur intendance :
l'une d'elles n'a ni artillerie, ni génie et la 2 e division
ne compte qu'un seul régiment : le plus grave, c'est
que le corps d'armée est privé de tous ses services
généraux : intendance, artillerie, génie, cavalerie. En
outre, les généraux ou fonctionnaires qui en sont les
chefs ne sont pas arrivés, ni leur état-major ni leurs
346 GANROBERT
bureaux, ni non plus le matériel de l'intendance, des
ambulances, ni aucun approvisionnement de muni-
tions ou d'alimentation.
11 faudra donc que le maréchal Ganrobert, tout en
commandant en chef, se fasse commandant particulier
de l'artillerie, du génie, intendant de son corps et qu'il
dirige tous les rouages administratifs.
Ainsi sur le champ de bataille, en même temps qu'il
ordonnera le mouvement général de son corps d'armée,
il devra s'occuper du détail de l'emploi de son artillerie
et de son réapprovisionnement. Il lui faudra renoncer
pour ainsi dire à l'emploi du génie, puisqu'il n'en a que
deux compagnies sans parc, ni matériel, ni état-major.
Il lui incombera aussi la tâche de faire vivre ses sol-
dats jusqu'après les batailles; alors il constituera une
organisation qui fonctionnera jusqu'à la fin du blocus.
En prévision de la marche de l'armée de Metz sur
Ghâlonsque l'Empereur lui a dit ce matin devoir com-
mencer dans la soirée, ou au plus tard le lendemain de
grand matin, il se préoccupe surtout des dispositions à
prendre pour que ses hommes aient de quoi subsister
pendant quarante-huit heures.
Il passe ensuite en revue le personnel de son corps
d'armée. La l re division d'infanterie est commandée
par le général Tixier, âgé de soixante et un ans. Il
a été brillant colonel en Italie; c'est lui qui est
représenté tenant le drapeau du 2 e zouaves au premier
plan du grand tableau légendaire de la bataille de
Magenta du musée de Versailles par Y von. Onze ans
se sont écoulés depuis 1859, et les maladies et les
infirmités sont venues. Le général Tixier souffre main-
tenant de l'estomac, ce qui lui enlève par moment tout
« FÎRAVE PETIT PECHOT " 347
sommeil, et l'empêche de manger, car s'il fume presque
toute la journée de gros cigares il ne peut prendre que
du lait comme nourriture. Énergique, il se raidit contre
son mal, et quand il est à cheval ou devant son monde,
il apparaît droit, et donne l'impression d'un homme
dans toute la plénitude de ses facultés physiques. C'est
un brave soldat, dévoué, d'une droiture absolue, et qui
sait la guerre ; le maréchal l'estime et a confiance en
lui.
Le premier de ses généraux de brigade est un offi-
cier hors ligne : « Ce brave petit Péchot » , comme l'ap-
pelle le maréchal Canrobert : ancien polytechnicien et
capitaine du génie en Afrique, il est passé il y a vingt
ans dans les turcos et a fait perpétuellement des
colonnes contre les Arabes du temps où le maréchal
Canrobert en faisait également : il connait bien le sol-
dat et sait ce qu'on peut obtenir de lui; il est infati-
gable, a du coup d'oeil, de la décision et de la bravoure
et possède une science réelle de la guerre. Petit, brun,
à l'œil noir et vif, le nez en l'air, c'est le meilleur géné-
ral du corps d'armée.
L'autre général de brigade, Le Roy de Dais, grand
et de belle allure, est un bon officier, modeste,
appliqué, très brave et dévoué; plein de bon sens,
assez renfermé, quoique très bienveillant : il a été tué
comme le général Péchot pendant la Commune.
Parmi les chefs de corps de cette division, étaient le
colonel Vincendon dont nous avons cité un acte d'éner-
gie. Soldat dans l'âme, sachant entraîner son monde,
comptant de nombreuses actions d'éclat à son actif,
assez grand, l'œil brillant, la figure ronde et aimable,
il a encore, malgré ses blessures et l'âge, une belle
348 CANR0BE1AT
prestance. A ce moment étant âgé de quarante ans il
avait l'avantage d'être le plus jeune des colonels du
corps d'armée.
A côté de lui se trouve le colonel Ardant du Picq du
10 e de ligne : chef de corps modèle, doublé d'un phi-
losophe et d'un penseur, sorte d'ascète d'une inflexible
dureté pour lui et d'un dévouement absolu à ses offi-
ciers et ses soldats, il a laissé un livre sur le combat
admirable tant par l'élévation des idées que par le côté
pratique. Grand, maigre, les joues caves, les yeux
enfoncés et brillants comme des tisons, il a été tué
d'une façon dramatique, le 15 août au matin, par un
obus perdu. Ce fut une grande perte pour l'armée.
La division comptait encore le gros colonel Grémion
du 100 e , vieil officier sceptique, goguenard et très fin,
et le colonel Lebrun du 12 e , bon serviteur modeste et
effacé.
Le général Tixier avait comme chef d'état-major le
colonel Fourchaud, vieux soudard africain, cynique,
sans morale, de mauvaises mœurs et chapardeur à
l'occasion, mais intelligent, sachant le métier, ayant
du coup d'œil. Grand, très fort, très rouge, avec une
forte moustache et des allures de reître, il était d'un
excellent conseil sur le terrain, mais par trop sans
gêne : la veille de la bataille de Saint-Privat, entrant
le soir dans un village il dit à un jeune capitaine de son
état-major : a Vous allez voir, je vais trouver un bon
lit et passer une bonne nuit : à la guerre, quand on
peut dormir son saoul il ne faut pas perdre l'occasion :
elle ne se retrouvera peut-être pas de longtemps. » Il
avise une maison de bonne apparence. Il appelle; on
ouvre : c'est le propriétaire, un boulanger; il se fait
LES COLONELS VINCENDON ET ARDANT DU PICQ 349
conduire dans sa chambre. Dans le lit étaient la femme
et un enfant : » Allons, dépêchez. Sortez de là, allez où
vous voulez, que je me couche » et il renvoie la famille
et se met dans le lit, devant le jeune capitaine qui
demeure interdit. Après la capitulation de Metz il alla
signer à la Commandatur de Mayence rengagement de
demeurer prisonnier sur parole; puis, le commandant
de place ayant tourné le dos, il déchira son engagement,
et en profita pour revenir reprendre du service en
France : à la fin de la guerre, envoyé à un état-major
prussien pour régler des détails d'armistice, il fut re-
connu et renvoyé à son général comme parjure, mé-
ritant d'être fusillé et indigne d'être reçu en parle-
mentaire.
L'artillerie de la division était sous les ordres du
lieutenant-colonel de Montluisant : grand, bien
tourné, avec des cheveux roux qu'il portait longs; très
connu comme technicien, il avait fait sa carrière aux
ateliers de Saint-Thomas-d'Aquin où il travaillait avec
le général Treuille de Beaulieu. Quoique vantard,
emphatique et rapportant tout à lui-même, — il était
né à Montélimar et il ne fallait croire que le quart
de ce qu'il disait de lui — il se dévoila à Metz, où
il faisait la guerre pour la première fois, véritable
chef, plein de ressources, de bravoure, de connais-
sances pratiques et nous aurons à dire l'estime méritée
que lui accorda le maréchal Ganrobert.
Le général Bisson commandant la 2" division était
petit, brun, trapu : type de sous-officier à trois
brisques : sans éducation, sorti des rangs, sorte de
paysan madré, très adroit, très fin, et d'une réelle valeur
militaire : sa jeunesse s'était passée en Afrique à se
350 CANROBERT
battre perpétuellement; toutefois ne trouvant pas que
les combats auxquels il assistait fussent suffisants, il
s'avisa, étant chef de détachement, d'en inventer d'ima-
ginaires dans ses rapports ; mais le maréchal Bugeaud
éventa la supercherie et le rendit pour un certain temps
quelque peu ridicule. Sans convictions, arriviste avant
tout : lors du coup d'État il demanda à siéger dans les
commissions mixtes où il y fut impitoyable, et l'empire
tombé, il se posa en victime du pouvoir déchu. De rela-
tions peu sûres, mécontent de ne pas avoir un corps
d'armée pour lequel il était désigné avant l'interven-
tion de l'archiduc Albert, il ne cessa pendant la guerre
de s'attribuer des mérites qui revenaient à d'autres et
de verser la calomnie sur ses camarades et ses chefs.
Marié depuis peu à une femme très riche, il tirait de
cette fortune un orgueil et une arrogance de parvenu
qui blessait En outre c'était un chapardeur éhonté;
l'histoire d'un cheval et d'un manteau qu'il s'appropria
à Metz, et qu'il dut cependant rendre à la fin à son pro-
priétaire, le lieutenant Bernard de l'artillerie de la garde,
lui nuisit beaucoup et empêcha qu'il fût donné suite à
la proposition que le maréchal Ganrobert avait faite pour
lui obtenir le grand cordon de la Légion d'honneur.
C'est que le maréchal rendait justice à ses qualités de
soldat qu'on ne saurait trop louer. Il était en effet admi-
rablement brave, très énergique, ne se laissant jamais
démonter et sous le feu se transformant au point de
cesser d'être grossier, de devenir courtois et de parler
sans jurer et sur un ton convenable : il avait alors un
jugement parfait et une décision opportune : à tout
prendre c'était un chef de valeur, capable d'initiative et
sur lequel, dans l'action, le maréchal pouvait compter.
LES GÉNÉRAUX BISSON ET Lx\FOIST DE VILLERS 351
Le colonel Dolin du Fresnel, officier âgé et usé qu'on
ne vit presque pas, était le chef d'état-major de cette
division qui se composait uniquement du 9 e de ligne
aux ordres du lieutenant-colonel Pavet de Gourteille
dont nous avons déjà dit les nobles qualités morales
et intellectuelles, mais qui malheureusement fut tué à
Rezon ville.
Le général Lafont de Villiers était à la tête de la
3 e division : chauve, avec deux petites touffes de che-
veux teints de chaque coté des tempes et de grosses
moustaches également teintes et cirées, il avait une
haute stature et un embonpoint considérable qu'il
cherchait à cacher en se sanglant dans un corset.
Excellent homme, il était atteint d'une anémie céré-
brale dont il mourut peu après la guerre, et qui lui
enlevait toute mémoire et même par moment l'activité
intellectuelle. Ainsi, les quatre forts détachés de Metz,
qu'occupait sa division, n'étaient pour lui que le seul
fort de Queuleu.
Vigoureux et énergique, il avait eu son heure de
mérite : en 1849, des mobiles parisiens casernes au
fort La Briche s'étaient révoltés et menaçaient de tuer
quiconque pénétrerait dans le fort : le général Lafont de
Villiers, alors commandant de chasseurs, reçoit l'ordre
de les faire rentrer dans le devoir : il arrête son batail-
lon à une certaine distance, va au pont-levis, crie qu'il
est seul et entre : à peine est-il dans le fort que les mo-
biles l'entourent et le couchent enjoué; mais il leur en
impose par son regard et son attitude et fait si bien que
le pont-levis est rabaissé, et que les chasseurs entrent
et occupent le fort conjointement avec les mobiles qui
cessent leur mutinerie.
352 CANROP.ERT
Devenu colonel du 48 e de ligne, il fit parler de ses
originalités dont l'une consistait à avoir chez lui, dans
la pièce où il recevait, un lionceau soi-disant appri-
voisé, mais qui, un jour, se jeta sur un fourrier nommé
Schmidt, l'égratigna fortement et mit son uniforme en
lambeaux. Blessé en Grimée, il quitta le siège en froid
avec le maréchal Pélissier, et envoyé à Marseille sous
les ordres du maréchal de Castellane, il passa tout son
temps à se disputer avec lui. Au 13 août 1870 il a
soixante-cinq ans révolus et légalement devrait être à
la retraite. Il est tout à fait incapable de commander,
et on ne peut comprendre comment on lui confie
8,000 hommes. Durant toute la guerre, il n'aura
qu'une seule préoccupation, celle de connaître les
frasques que fait son fils, assez mauvais sujet, pour
lequel il est d'une faiblesse lamentable et dont il a
payé déjà maintes et maintes dettes.
Sa division est menée par son chef d'état-major, le
colonel Piquemaî, homme aimable, instruit des affaires
du bureau, mais sans connaissance du champ de ba-
taille : il a été tué pendant la Commune.
Le commandant de la l ie brigade, le général de
Becquet de Sonnay, ancien colonel aux grenadiers de
la garde, était un bel homme, avec le front découvert
et de jolis traits, qui s'était distingué à Malakoff : « fana-
tique de son métier, très dévoué et très instruit, exé-
cutant ponctuellement un ordre précis, mais incapable
d'aucune initiative » , d'après les notes de son dernier
inspecteur général.
Le général Colin, qui commande la 2 e brigade, était
encore, trois semaines auparavant, colonel d'un régi-
ment de voltigeurs de la garde. Grand et élancé, éner-
MM. DE CHALUS ET DANIEL WILSON 353
gique, ayant de l'autorité, brillant et sachant son mé-
tier. Lorsque la division Lafont de Viilicrs aura à
donner, c'est à lui que le maréchal Ganrobert confiera
la direction du combat.
L'artillerie de la division Lafont de Villiers a comme
chef le lieutenant-colonel Jamet, excellent homme,
petit et lourd, ayant passé la cinquantaine et auquel sa
grosse figure rougeaude, d'énormes moustaches et un
nez épaté donnent un air de bouledogue : malheureu-
sement il a peu d'autorité et pas davantage de connais-
sances techniques et pratiques. Il a comme adjoint un
capitaine en second, dont le rôle a été considérable :
le capitaine Adhémar de Ghalus, joyeux vivant, blond,
aux yeux bleus, à la lèvre lippue, qui monte à cheval
comme un centaure : à l'école de Saumur où il a été,
il a fait courir et maintenant il possède toujours des
pur-sang excellents, ce qui lui vaut d'être continuelle-
ment chargé de missions par le maréchal Ganrobert.
Une histoire de jeu qu'il a eue avec M. Daniel Wil-
son l'a fait connaître dans le monde où l'on s'amuse :
au cours d'une partie, où il se trouvait avec le comte
Stampa, le comte de Gervilliers, M. Wilson et deux
inconnus amenés par ce dernier comme étant de ses
amis, il arrivait à perdre 250,000 francs que lui ga-
gnait M. Wilson, lorsque le comte Stampa et M. de
Gervilliers s'aperçurent que les cartes étaient pipées.
Aussitôt les deux amis de M. Wilson, reconnus comme
grecs de profession, déclarèrent ne pas vouloir toucher
leur gain et s'esquivèrent, tandis que M. Wilson exi-
geait la somme qu'il avait gagnée, et écrivait même au
colonel de M. de Ghalus pour se plaindre que celui-ci
n'acquittait pas ses dettes d'honneur. Cependant comme
iv. 23
354 CANROBERT
la tricherie était indiscutable, malgré ses efforts, tous
les gens auxquels s'adressa M. Wilson lui donnèrent
tort, et l'affaire en resta là.
Dans cette division, les quatre colonels étaient de
bons serviteurs, tous braves et dévoués, et l'un d'eux,
le colonel Amadieu. du 75 e , fut tué au commencement
de la bataille de Rezonville. Mais le colonel de Geslin,
du 94 e , se distinguait particulièrement par son énergie,
sa vigueur et son autorité sur ses officiers et ses
hommes.
Le général Le Vassor-Sorval, commandant la 4 e divi-
sion, avait été brillant commandant de chasseurs à
pied en Afrique, infatigable, ardent, entraînant ses
hommes coûte que coûte.
11 y a de cela vingt ans; en 1870 il a perdu toute
activité. C'est un père de famille modèle, dont toutes
les pensées se reportent sur sa femme aveugle et ses
deux grandes filles qu'il adore : il redoute avant tout
quelles soient privées de lui; car que deviendraient-
elles si elles restaient seules avec leur mère infirme?
Il a conservé ses manières affables et ses traits sont
encore distingués quoiqu'il se soit alourdi : il a de la
difficulté à monter à cheval, et ses facultés intellec-
tuelles ont baissé : il est incapable d'une initiative
quelconque : sous le feu il restera immobile sans
jamais donner un ordre, comme s'il était là en simple
spectateur: son chef d'état-major, le colonel Mélin, diri-
gera la division à sa place.
Le maréchal Baraguay d'Hilliers, dont il a été l'aide
de camp de confiance, a fait la carrière du colonel
Mélin qui ne manque pas d'esprit ni de savoir, mais dont
un scepticisme dénigrant détruit toutes les qualités :
LE GÉNÉRAL DE CHANALEILLES 355
durant cette campagne il aura une mauvaise influence,
donnera souvent de tristes exemples et il en aura sans
doute conscience, car à la capitulation, il signera le
« revers » et ira finir ses jours à Bayonne dans une fré-
quentation pernicieuse pour lui.
Le général Margucnat, le doyen des généraux de
brigade, a été mis de côté depuis le jour où, malade, il
a quitté la Grimée, poursuivi des brocards du maréchal
Pélissier. Grand, bel homme, distingué, il était arrivé
jeune chef de corps, grâce au duc d'Aumale qui l'esti-
mait : original et fantaisiste, étant colonel au Havre et
en disponibilité à son retour d'Orient, il passait son
temps, même pendant les plus grosses tempêtes, sur un
chasse-marée qu'il avait fait construire et qu'il diri-
geait. Au reste, il connaît son métier, et à côté du gé-
néral Le Vassor-Sorval, on le dirait commandant la divi-
sion : il fut tué à Rezonville.
Son collègue, le général de Ghanaleilles, est un vieux
compagnon du maréchal Ganrobert qui fait beaucoup
de cas de lui : grand seigneur, de belle tournure, à la
figure énergique, aux traits réguliers, à la barbe gri-
sonnante taillée à la façon des chasseurs à pied, aux
cheveux blancs et aux sourcils noirs, il sait la guerre
qu'il a beaucoup faite, il est énergique, et aimé des
troupes : sous le feu on entendra souvent officiers et
soldats dire en le voyant à cheval devant eux : « Il a
tout de même bon chic, notre général. »
La division Le Vassor-Sorval n'a pas d'artillerie et
parmi ses chefs de corps, il faut citer le colonel
Gibon du 25 e ; soldat d'une bravoure émérite, don-
nant l'exemple, entraînant, et sachant saisir l'occasion
dans l'action : il a été tué à Ladonchamps.
356 CANROBEUT
Tous ces généraux et colonels sont ou ont été
de braves soldats; plusieurs ont eu une valeur réelle
,et en ont donné maintes preuves : tous, sauf deux ou
trois exceptions, sont trop vieux pour faire campagne :
jamais Napoléon ne leur aurait donné place dans ses
armées actives.
On ne le dira jamais assez, il faut être jeune pour le
rude métier de la guerre. A quarante-cinq ans, beau-
coup sont déjà trop âgés, à cinquante presque tous sont
incapables d'en supporter les fatigues et de conserver
intactes leurs facultés.
Le maréchal Ganrobert est aussi trop âgé : il a
soixante et un ans : ses facultés sont aussi complètes et
sa mémoire aussi prodigieuse que lorsqu'il était à
Saint-Gyr; mais les longues campagnes d'Afrique lui
ont laissé des rhumatismes goutteux dont il souffrira
dès que l'automne ramènera les brouillards et l'humi-
dité. Il a de la difficulté à se hisser à cheval; il est vrai
que, quand il est en selle, il y reste toute une journée,,
solide, et sans craindre les grandes allures.
L'agilité qu'il avait à Zaatcha et avec elle l'esprit
d'entreprise, la confiance en soi-même, l'insouciance
de la jeunesse et ses facultés d'espérance, de gaieté et
d'entrain si communicatives, qui ont été les causes de
nos succès et qui diminuent à mesure que l'âge avance,
lui font maintenant défaut comme à tous ses collègues*
Peut-être que s'il eût eu quarante ans à Rezonville,
comme à Zaatcha, il eut agi tout autrement qu'il le fit.
Si l'armée française en 1870 eût été confiée, comme
elle l'avait été en Crimée, à des généraux de moins de
cinquante ans, nous eussions foncé tète baissée sur
l'ennemi, et les combinaisons savantes de M. Moltke
LES CADUCS SONT TROP VIEUX 357
eussent été à vau-ïeau. Quoique l'expérience des
siècles soit là, on en revient toujours aux mêmes erre-
ments, et aujourd'hui encore, la plupart, la presque
totalité de nos généraux, n'ont plus la jeunesse indis-
pensable pour faire campagne; ils sont trop vieux
comme en 1870 !
A presque tous il manque la qualité dominante à la
guerre : l'initiative; presque tous, en 1870, ne cesse-
ront de répéter : « Je n'ai pas d'ordres » et n'en pro-
voqueront même pas. Ils manqueront du feu sacré; ils
feront juste ce à quoi ils seront astreints sans réfléchir
que c'est manquer à son devoir que de se borner à
accomplir le minimum de la tâche que l'on doit par-
faire.
Les officiers de troupes sont aussi dévoués que les
généraux; prêts à se faire tuer, ils donneront l'exemple
sous le feu, s'entr'aideront entre eux, mais dans leur
sphère restreinte, n'oseront jamais prendre sur eux
une décision. La nature humaine est passive et mou-
tonnière : l'homme aime suivre qui le conduit, et
plutôt que d'innover il préfère imiter son voisin : il a
peur d'assumer une responsabilité : il attend qu'on lui
donne un avis ou que la nécessité le force à agir : se
décider en présence d'une circonstance imprévue, c'est
ce qui lui coûte le plus. Aussi faut-il que le chef d'une
armée insuffle à ses subordonnés le feu sacré, les encou-
rage, les pousse à aller de l'avant; sans cela l'esprit
d'initiative et partant d'offensive dépérit et disparaît
bientôt tout à fait, et sans ces deux qualités essentielles
une armée est toujours battue. Tel a été le cas de
l'armée au Rhin.
Dans la soirée du 13 août, le maréchal eut à dîner
358 CANROBERT
trois convives. Le général Gastelnau, aide de camp de
l'Empereur et directeur au ministère de la guerre, le
colonel d'Andlau, chef de la section des opérations au
grand état-major et le colonel Brady, son ancien
officier d'ordonnance, commandant le parc d'artillerie
du 2 e corps. Durant le dîner, le colonel d'Andlau parla
peu. Lui qui aurait dû par sa position être au courant ne
savait rien. Le général en chef semblait ne pas même
exister, tant il s'efforçait de demeurer invisible eténig-
matique depuis vingt-quatre heures qu'il avait été
nommé. Un seul avis avait été transmis au colonel
d'Andlau : les troupes devaient être prêtes le lende-
main matin. Mais pourquoi? le maréchal Bazaine ne
l'avait point encore fait dire.
Le colonel Brady raconta avoir été à la poste, deux
ou trois jours auparavant, pour demander s'il y avait
des lettres pour lui et ses officiers. Un employé l'avait
conduit dans une grande pièce et lui montrant un tas
de lettres de 2 mètres de haut : « Voyez vous-même. »
Au télégraphe il avait rencontré le capitaine Deloye
(de l'état-major de l'artillerie) qui riant dans sa longue
barbe, lui avait dit : « Groyez-vous, que tandis que
tout à l'heure je télégraphiais pour l'envoi rapide de
cartouches, deux officiers de la cavalerie de la garde
sont venus s'informer des résultats des courses de
Gaen ! ... »
Quant au général Gastelnau, il ne cessa de parler de
choses insignifiantes et récita la suite des départements
des préfectures et des sous-préfectures en vers et avec
calembours : « Il y a deux départements, dit-il, que je
n'ai jamais osé dire à l'Impératrice tant ils sont grave-
leux... » Cette conversation étonna et le commandant
LE GÉNÉRAL CASTELNAU 359
Boussenard en fit la remarque au maréchal Ganrobert
qui lui répondit : « Pour qu'un homme de la valeur et
de l'autorité de Gastelnau ne parle pas des événe-
ments et affecte une gaieté et une insouciance telle
qu'il a cherché à en montrer, il faut que la situation
lui paraisse bien grave, et qu'il juge nécessaire de
donner le change et de faire croire à une confiance
qu'il n'a pas. »
Assez tard, le commandant Boussenard se rendit à
Fétat-major général; on y était inquiet : « on sentait
que l'inaction était inadmissible » et on ne compre-
nait pas l'absence d'ordres. A côté, à la préfecture,
autour de l'Empereur, on lui parut « être furieux » . Le
général Pajol, à qui s'adressa l'aide de camp du maré-
chal Ganrobert, était très excité : « Je vous garantis
que l'on va partir » , déclarait-il avec énergie. Le ma-
réchal se prépara donc à recevoir dans la nuit même
Tordre de commencer la retraite.
Cette journée du 13 août marque la rupture défini-
tive des communications de l'armée avec Paris par la
grande ligne. Les Allemands sont sur la Moselle et déjà
il n'est plus temps d'en couper les ponts pour arrêter
leur marche au moyen de laquelle ils vont nous débor-
der, nous tourner et nous couper de l'intérieur du
pays.
Les chefs de gare, les maires, les francs-tireurs, les
ingénieurs ont envoyé dans la journée des dépêches à
Metz, à l'état-major général et au gouverneur de la
place, pour prier de faire sauter les ponts de la
Moselle, mais on n'a pris à cet égard aucune décision.
La désorganisation est à son comble. Dans une armée
dont l'essence même est la discipline, tout part du
360 CANROBERT
général en chef et dans ce moment le général en chef
a disparu ; il n'existe pas. L'Empereur, en lui remet-
tant le commandement en chef, a considéré qu'il ne
devait en rien empiéter sur ses pouvoirs et ne croit
plus devoir donner des ordres directement. Le major
général, depuis que sa démission est acceptée, s'est
retiré et reste en dehors de tout. Certains historiens
lui ont même reproché cette retraite : il aurait dû, à
leur avis, provoquer une explication avec le nouveau
général en chef et lui faire un exposé de la situation.
Mais c'est cette explication que le maréchal Bazaine
voulait éviter à toute force. Jamais il n'a reproché au
maréchal Le Bœuf de l'avoir laissé dans l'ignorance des
événements : au contraire il a toujours cherché à expli-
quer sa conduite durant ces quarante-huit heures, par
le fait — absolument faux — que le maréchal Le Bœuf
exerçait encore les fonctions de major général, et a dit
qu'il n'avait pas pris les mesures nécessaires parce que
c'était à ce dernier à le faire. Le 12, dès 6 heures du
soir, il n'y avait plus de major général : ses fonctions
étaient passées aux mains du général Jarras nommé
chef d'état-major général de l'armée : celui-ci, le même
jour, à 4 heures de l'après-midi, s'était mis aux ordres
du maréchal Bazaine et lui avait proposé d'aller avec
l'état-major et les chefs de service à Borny pour le
mettre au courant, ou bien s'il le préférait, de l'at-
tendre à Metz : le maréchal Bazaine s'était refusé à
toute explication : il n'avait pas voulu que son chef
d'état-major vînt lui parler à Borny et s'était arrangé
pour l'éviter à Metz.
Le 13, de grand matin, le maréchal Bazaine part de
son quartier général et il se met à parcourir les bivouacs
INDÉCISIONS 361
du 3 e corps, comme s'il était adjudant-major, et après
cet examen, prescrit le changement de position de deux
pièces d'artillerie et l'incendie d'un bocqueteau : c'est
tout jusqu'à 11 heures. Rentré à Borny, il répond à la
lettre que l'Empereur lui a envoyée à 1 1 heures du soir
la veille, le pressant de prendre une décision, en an-
nonçant sa visite pour midi et demi. Le capitaine
Foucher/ porteur de ce message, est reçu un peu avant
midi par l'Empereur qui le remercie et le charge de ses
amitiés pour le maréchal.
En même temps un autre officier vient dire au
général Jarras que «le maréchal Bazaine, en allant vers
midi et demi faire visite à l'Empereur à Metz, le verra
par la même occasion. »
C'est la seule réponse que le nouveau général en chef
fasse à la demande que lui a adressée son chef d'état-
major, la veille à 4 heures, de faire une prise régulière
de service et d'établir un exposé de la situation.
Il est midi : il écrit lui-même sous forme d'instruc-
tions l'ordre de retraite de l'armée. Aurait-il une idée
arrêtée? Non, car ses « instructions » aussitôt mises sur
le papier, il les cache dans son tiroir et il n'en est plus
question de la journée, quoique certaines des pres-
criptions qu'elles contiennent doivent être exécutées
sur l'heure même.
Vers midi et demi il voit l'Empereur et, quoiqu'il
ait rédigé ses ordres pour la retraite, il ne lui en parle
pas, et il semble même qu'aux objurgations que lui fait
Napoléon III de commencer immédiatement la retraite,
il répond par des faux-fuyants ou par des objections,
ou encore par sa proposition habituelle de remettre
toute décision à plus tari, puisque à 4 heures Napo-
362 CANROBERT
léon III lui fait porter une nouvelle lettre où il y a
cette phrase : « Il n'y a plus un moment à perdre pour
faire le mouvement arrêté. »
A. une heure et demie, le maréchal Bazaine, ayant pris
congé de l'Empereur, était en voiture pour retourner
à Borny quand le général Jarras, prévenu par hasard
de sa présence, accourt au perron de la préfecture pour
lui demander ses ordres : il n'en a pas; qu'il attende,
il lui fera dire s'il a hesoin de lui et il le congédie.
Le général Jarras demeure stupéfait. Gomment, le
nouveau général en chef ne veut donc rien connaître
de la situation, peut-être la plus grave pour la France
depuis Waterloo, et il n'a pas un renseignement à se
procurer, ni un ordre, ni une instruction à donner!
Lorsque plus tard on lui reprochera cette conduite,
il répétera que son « commandement n'était que nomi-
natif, » et que « en réalité c'était l'Empereur qui com-
mandait » .
En rentrant à Borny, il trouve un billet du général
Forton lui disant qu'il vient d'apprendre par M. Gérar-
din, juge au tribunal de Metz, qui arrive de Pont-à-
Mousson, que les Prussiens y sont ainsi que sur diffé-
rents points du cours de la Moselle, et qu'il a envoyé
deux escadrons s'assurer du fait. Ayant pris connais-
sance de ce billet, le maréchal fait dire au général de
Forton d'opérer la reconnaissance projetée, mais d'y
employer une brigade au lieu de deux escadrons.
Les renseignements recueillis par cette brigade et
qui lui seront transmis par écrit avec commentaires
verbaux et les reconnaissances des corps d'armée en
avant de Metz, lui apprendront dans la soirée que les
Prussiens sont à la fois au sud de l'armée, le long de
LES POINTS NE SONT PAS PRETS 363
la Moselle sur le point de nous tourner, et également
sur notre front, prêts à nous attaquer s'ils le veulent.
Pourquoi donc alors, s'il pense à opérer la retraite, en
diffère-t-il encore l'exécution?
C'est qu'il veut paraître y avoir été contraint par
l'Empereur et pouvoir dire « qu'il ne lui a cédé qu'à
contre-cœur » .
A Napoléon III qui lui écrit à 4 heures : « Il n'y a
plus un moment à perdre » , il répond à 7 heures du
soir : J'ai reçu l'ordre de Votre Majesté de hâter le
mouvement... Mais le général Coffinières, qui est en ce
moment avec moi, m'affirme que les ponts seront à peine
prêts demain matin... — A l'instruction de son procès,
contrairement à ce qu'il vient d'écrire à l'Empereur,
il déclarera n'avoir pas vu le général Coffinières de
toute la journée du 13. Quoi qu'il ait pu affirmer en
1872, il vit réellement le gouverneur de Metz le soir
du 13 et après que celui-ci eut pris connaissance de la
lettre de l'Empereur, il renouvela, au maréchal Bazaine,
ses objections ordinaires : « Les forts ne sont pas en
état de résister à un siège : il lui faudrait 18,000 hom-
mes de garnison; enfin les ponts ne seront pas prêts
avant demain. »
Profitant de cette dernière déclaration du général
Coffinières pour surseoir à tout ordre d'exécution, le
maréchal Bazaine envoya dans la soirée à l'état-major
général cet avis : « L'armée sera prête à partir à
5 heures : les ordres seront envoyés ultérieurement. »
Cette dernière formule est typique. Le maréchal
Bazaine n'en a pas d'autre, il remet à plus tard un
ordre ferme, qu'il ne peut jamais se décider à donner.
En même temps que cet avis on apporte au général
304 C AN ROBERT
Jarras une lettre du colonel Napoléon Boyer, le priant
de télégraphier au maréchal de Mac-Mahon et au géné-
ral de Failly que le maréchal Bazaine est général en
chef et qu'ils sont désormais sous ses ordres : pas un
mot de plus. Déjà vingt-quatre heures se sont écoulées
depuis sa nomination, il ne leur en a pas fait part, et
en ce moment même il ne leur donne aucune instruc-
tion.
A. 8 heures, changement complet; au lieu d'envoyer
les ordres définitifs de la retraite annoncés pour 5 heures,
le maréchal Bazaine dicte au général Manèque, qui est
actuellement chef d'état-major du 3 e corps d'armée, un
nouvel ordre destiné seulement aux commandants des
2 e , 3 e et 4 e corps ainsi conçu : « Tenez vos troupes prêtes
demain matin à 4 heures, vos tentes restant tendues. »
Ainsi, il y a une heure, toute l'armée devait être prête
le lendemain matin à quitter Metz pour se retirer dans
1 intérieur du pays; maintenant trois corps sur cinq
reçoivent l'ordre tout à fait contraire de se préparer à
4 heures du matin pour une expédition offensive mo-
mentanée, après laquelle ils rentreront à leur camp,
puisqu'ils doivent y laisser leurs tentes dressées.
Quoique cet ordre particulier aux 2 e , 3 e et 4 e corps
annule l'ordre général d'il y a une heure, il n'est pas
communiqué à l'état-major général.
Déjà les trois corps précités sont avisés, lorsque le
chef d'état-major de la garde, qui en a connaissance
indirectement, s'étonne de ne pas être aussi prévenu et
réclame ; aussitôt le maréchal lui fait porter cet avis :
« C'est par erreur que vous n'avez pas reçu la même
dépèche que les autres commandants de corps » ; elle
disait : « Tenez-vous prêts demain matin à 4 h. 30 à
CHANGEMENT DE PROJET 365
faire un mouvement, mais les tentes restant dressées,
les chevaux sellés » ; ainsi donc le général en chef avait
oublié la garde ! ou plutôt, la garde en plus ou en moins,
cela n'avait pas pour lui d'importance : c'est qu'il n'a
jamais pensé sérieusement à faire ce mouvement qu'il
annonçait et pour lequel il se gardait bien de donner
un ordre d'exécution ferme.
Du reste, à partir de minuit ce subterfuge — car ce
n'était pas autre chose — lui était devenu inutile, et
il renonçait à y avoir recours.
A 9 heures du soir, il avait écrit à l'Empereur pour
lui annoncer son changement de décision et son nou-
veau projet d' « aller à l'ennemi qui paraissait se rap-
procher ». A 11 heures il a la réponse : « Il faut tout
faire pour le passage de la Moselle, et si vous croyez
faire un mouvement offensif, lui dit l'Empereur, qu'il
ne vous entraîne pas de manière à ne pouvoir opérer
votre passage » . C'est cette lettre qu'il veut, car il ne
manquera pas plus tard de la montrer et de dire :
«J'ai demandé à faire un mouvement offensif le 13,
mais l'Empereur ne m'a pas laissé le faire. »
Quelle est sa véritable pensée? Il n'en a pas : il
cherche à s'abriter sous le couvert d'un « avis » de
l'Empereur ; il préfère à coup sûr ne rien faire et rester
immobile sous Metz. Mais si l'Empereur lui demande
d'agir, il ne s'y refusera pas parce qu'il pourra dire :
« Ce n'est pas moi, c'est l'Empereur qui l'a voulu...
Je ne commandais pas réellement : c'était l'Empereur
qui commandait. »
On ne peut mieux le comparer qu'à un bouchon bal-
lotté dans une eau agitée, sans aucune direction déter-
minée, qui va de droite et de gauche, en avant, en
366 C AN ROBERT
arrière, suivant le mouvement de l'eau; ainsi il ira sans
cesse, sans aucun esprit de suite, au gré d'un avis, d'un
conseil, d'une proposition qu'il considérera comme
une décharge de sa responsabilité, défaisant ce qu'il
aura fait la veille sans se rendre compte où il sera ainsi
conduit.
Pendant qu'il parle d'attaquer l'ennemi, il reçoit
deux dépêches : l'une du sous-préfet de Commercy,
l'autre du capitaine Vosseur, lui demandant toutes
deux quelle direction doit être donnée aux troupes du
6 e corps et aux chasseurs d'Afrique qui ont été obligés
de rebrousser chemin lorsqu'ils cherchaient à gagner
Metz; sur les télégrammes même il écrit : « Tous
ces trains doivent être dirigés sur Verdun » ; et il signe :
« Maréchal Bazaine. »
Il voudrait donc malgré tout opérer la retraite, mais
alors pourquoi toujours garder dans son tiroir « ses
instructions » pour la prescrire?
La nuit se passe sans qu'il fasse encore connaître sa
décision : le 14, à 6 heures du matin seulement, il
adresse directement ses « instructions » aux 2 e , 3 e ,
4 e corps et à la garde, et il en envoie une copie non
signée au général Jarras, sans commentaires ni avis
explicatif.
L'officier qui apporte ce papier est chargé de dire
que ce qu'il contient doit être transmis par les soins de
l'état-major général au 6 e corps, aux généraux com-
mandant en chef l'artillerie et le génie, aux deux
divisions indépendantes de cavalerie et à l'intendant
général.
Par ces instructions , écrites dans un langage presque
incompréhensible, il veut prescrire à toute l'armée —
ENGOUFFREMENT DE L'ARMÉE SUR UNE ROUTE 367
170,000 hommes, 30,000 chevaux et 8,000 voitures.
— dont les campements forment une vaste demi-cir-
conférence, de venir au centre de cette circonférence,
s'engouffrer dans une route unique.
Gomment le maréchal n'a-t-il pas réfléchi qu'on ne
ramasse pas sur un seul point et qu'on n'écoule pas par
une seule route 170,000 hommes, 30,000 chevaux et
8,000 voitures sans une longue préparation, sans que
l'heure de départ, l'itinéraire et l'ordre d'entrée dans la
colonne ne soient donnés avec précision à chaque unité.
Pourquoi n'a-t-il pas fait étudier les itinéraires, et
fait mettre au point un mouvement aussi difficile?
Sa vieille habitude de la guerre ne pouvait lui laisser
aucun doute sur l'effroyable difficulté qu'il y aurait à
maintenir l'ordre, et à empêcher les arrêts dans une
telle masse; un simple calcul lui eût démontré que,
même n'y aurait-il eu aucune anicroche dans la marche,
sa colonne aurait-elle été aussi serrée que possible,
son écoulement eût demandé de trente-six à quarante
heures, et sa longueur eut été de plus de 100 kilo-
mètres : c'est-à-dire qu'il aurait fallu gagner du terrain
sans discontinuer pendant près de deux jours avant
que toute l'armée se fût ébranlée, et que la tête de
colonne eût été du côté de Reims lorsque la queue
n'aurait pas encore quitté Metz.
Qu'on pense ce que produirait une colonne de
170,000 individus, 30,000 chevaux et 8,000 voitures,
répartis dans tous les quartiers nord de Paris, Belle-
ville, la Villette, Montmartre et les Batignolles et
venant se déverser ensemble au carrefour des boule-
vards et de la rue Drouot pour s'engager tous dans la
rue de Richelieu et venir déboucher place du Théâtre-
368 C AN ROBERT
Français. Voilà ce qu'ordonnait le maréchal Bazaine :
ou bien il n'était pas capable du raisonnement et du cal-
cul qu'eût fait le dernier sergent de son armée, ou bien
— ce que nous refusons d'admettre — il voulait tout
brouiller : du gâchis sortirait peut-être une solution,
et après tout « c'était l'Empereur qui commandait » .
Pourquoi surtout vouloir résoudre ce problème inso-
luble et inutile qui consistait à faire écouler toute son
armée par une seule voie quand il en avait quatre à sa
disposition? C'est que l'Empereur lui ayant commu-
niqué des dépêches de l'Impératrice annonçant qu'une
armée prussienne menaçait de nous tourner par le
nord, il n'avait pas fait vérifier le fait et avait décidé de
ne pas se servir des routes du nord, pensant toujours
que l'avis de l'Empereur mettrait sa responsabilité à
couvert et qu'il lui était inutile de faire plus.
Le généralJarras, quand il lut ces « instructions » , en
vit les défectuosités ; mais comment les modifier ou les
commenter? Il ignorait la pensée de celui qui les avait
rédigées, il n'avait aucune connaissance des ordres
transmis directement aux quatre corps d'armée cam-
pés sur la rive droite de la Moselle : il aurait pu en cor-
rigeant ces « instructions » prescrire des dispositions
contraires aux ordres donnés par le maréchal Bazaine
à ces quatre corps ; il se contenta de faire scrupuleuse-
ment ce qui lui était prescrit : il ne pouvait pas faire
autre chose. Se conformant à l'exécution de ce qui
le concernait, il envoya des officiers d'état-major
jalonner les voies, qui de la rive droite de la Moselle
débouchent sur Metz, traversent la ville et conduisent
aux ponts; il sut alors par ces officiers que les corps,
avec lesquels le maréchal Bazaine étf ; t en correspon-
INSTRUCTIONS POUR LA RETRAITE 369
dance directe, avaient déjà commencé à mettre en mou-
vement leurs bagages et leurs convois, sans indication
d'itinéraires et que toutes les rues, carrefours et places
étaient encombrés de voitures enchevêtrées et formant
un épouvantable gâchis que la gendarmerie et les offi-
ciers d'état-major ne purent débrouiller de toute la
journée.
Le maréchal Ganrobert est étonné de n'avoir rien
reçu durant la nuit, et à 4 heures du matin il attend
dans la cour de l'hôtel de l'Europe avec son état-major
l'ordre de mouvement pour le faire transmettre aussitôt
à ses troupes. À 7 heures seulement on lui remet les
a instructions » du général en chef : le 6 e corps suivra
le 2 e sur la route de Metz à Verdun par Moulins,
Longeville, Rozericulle, Gravelotte. A quelle heure
devra-t-il se mettre en mouvement? où devra-t-il s'éta-
blir le soir? Il l'ignore « le mouvement ne commen-
cera, vraisemblablement que dans la soirée au clair de
lune (Il heures du soir environ) : si cela est possible
dans l'après-midi. »
Devant des prescriptions aussi vagues, il envoie le
commandement Boussenard et le lieutenantde Forsanz
aux informations et il demeure avec le général Henry
à qui il dicte une lettre pour demander que des dispo-
sitions soient prises non seulement pour procurer des
vivres àsoncorpsd'armée, maisaussi pour que ces vivres
soient amenés à portée des troupes parce qu'il n'a pas
de voitures : le 6 9 corps, qui était privé de toutes res-
sources et de fonctionnaires de l'intendance, devait
être ravitaillé par le convoi du quartier général auquel
le maréchal Ganrobert ne pouvait donner des ordres
puisqu'il dépendait directement du maréchal Bazaine.
iv. 24
370 CANUOBERT
Le maréchal Ganrobert écrivit ensuite à la maré-
chale :
« Je t'ai envoyé quelques dépêches, les as-tu
reçues?... C'est par Verdun que nous pouvons corres-
pondre seulement... L'armée passe aujourd'hui sur la
rive gauche de la Moselle et va se concentrer vers
l'Argonne... j'espère que le patriotisme parisien pré-
servera la capitale des troubles... je me porte bien : je
travaille beaucoup, j'ai à peine cinquante ans. » Et il
termine en parlant de « ses chers enfants » .
Gomme lui et Fétat-major, son escorte était prête
depuis 4 heures; il la fait rentrer; s'il n'y a point de
nouveaux avis elle reviendra à 2 heures.
Dans Metz les lieutenants Boussenard et de Forsanz
trouvent l'encombrement le plus inextricable : les
bagages des corps d'armée, fourgons, fourragères, char-
rois, tombereaux, hacquets, voitures de toutes les
formes, chargées, vides, à moitié pleines, s'enche-
vêtrent, se heurtent, s'accrochent. Il fait un soleil
splendide et aux fenêtres pendent toujours, comme
par ironie, les drapeaux qu'on n'a pas encore retirés.
Sur la place de la cathédrale, une file double de voi-
tures avance de quelques mètres et puis s'arrête : des
grenadiers de la garde autour des convois et des offi-
ciers de toutes armes circulent en se faufilant au milieu
des charrois. Aux pieds de la statue de Fabert, de
chaque côté des trophées, des paysans couchés ou assis
sur des malles ou des ballots avec des femmes ou des
enfants qui jouent insouciants. Dans la magnifique
cathédrale à la voûte si élégante, l'un des types les
plus purs de notre art national, l'évêque Dupont des
Loges dit la messe : l'Empereur, le prince Impérial,
LA MESSE A LA CATHEDHALE 371
avec le prince Napoléon et toute la maison militaire
sont au premier rang : on remarque aussi un petit
homme à longue barbe dans un costume de velours
brun avec d'énormes bottes qui lui montent au-dessus
du genou et la croix de commandeur au cou ; il s'agite
beaucoup : c'est le grand peintre Meissonier venu
pour conserver le souvenir de nos victoires. . . La messe
finie, l'évêque s'approche de l'Empereur et l'accom-
pagne lentement jusqu'au porche : le souverain appa-
raît alors sur la place encombrée, bruyante et enso-
leillée : près de lui, le prince Impérial sourit à ce
spectacle dont il ne voit que le côté pittoresque, et
l'évêque, saluant l'Empereur dont il avait été de tout
temps l'adversaire politique, lui dit quelques paroles
encourageantes : « Espérons-le, espérons-le » , lui répond
l'Empereur en lui serrant la main. Et ayant pris congé,
l'évêque ne put s'empêcher de s'attendrir devant cette
infortune : « Que ce pauvre empereur, dit-il à son
grand vicaire, m'inspire de pitié! Il ne m'a jamais
compté parmi ses partisans, mais il me semble que je
deviens bonapartiste maintenant en le voyant si
malheureux. »
Mgr Dupont des Loges exprimait le sentiment qui
prévaudra dans l'avenir : quelles souffrances doivent
torturer cet homme qui depuis quatre ans voit venir
cette guerre qu'il eût voulu conjurer, et qu'il eût aussi
voulu préparer. Maintenant tous rejettent sur lui les
responsabilités et rien cependant ne lui fait perdre son
impassibilité : pas un mot de rancune, de reproche ou
d'amertume, pas le moindre essai de justification et
malgré ses souffrances il demeure l'homme courtois
qu'il a toujours été.
372 CANROBERT
Le général Boussenard, sous le porche de la cathé-
drale, au moment où Napoléon III faisait ses adieux à
Mgr Dupont des Loges, le vit s'éloigner à pas lents,
pesants, la tête basse, le dos voûté ; il longea la cathé-
drale et tourna du côté du pont, le prince Impérial à
sa droite, sautillant, enjoué, et un peu en arrière à sa
gauche, le prince Napoléon, sombre, le cou encore
plus dans les épaules que d'habitude : des grenadiers
en tenue de corvée le croisèrent, indifférents, et sans
le saluer; puis, après l'avoir dépassé, deux d'entre
eux se retournèrent et blaguèrent : « A-t-il l'air assez
raplati. — Ne devrait-il pas f. .. son camp. » Et ce fut
tout.
Une heure après des Gent-Gardes en tricorne et
tunique bleu de ciel vinrent se grouper autour d'un
landau arrêté au perron de la préfecture; puis un
bataillon de grenadiers aux ordres du commandant de
Souancé se massa sur la place; bientôt l'Empereur
parut sur le perron : le général Reille le soutenait d'un
côté, de l'autre le commandant Hepp; il se hissa avec
effort sur le marchepied, puis s'assit lentement dans
le fond du landau. Après lui, le prince Impérial y sauta
lestement et le général Reille y étant monté à son tour
se mit sur le devant.
La foule s'était amassée, silencieuse, sans gouailler
ni manifester aucunement, attirée par un simple senti-
ment de curiosité. Dans la grande serre accotée à la
préfecture et qui leur servait de salle de travail, les
officiers de l'état-mjor général, et les mobiles-secré-
taires regardaient, le visage collé aux vitres. Au milieu
du silence on entendit ces mots : « On dirait les adieux
de Fontainebleau. » Puis : « Mais c'est une fuite. » Un
DEPART DE L'EMPEREUR 373
troisième ajouta : « On dirait l'armée de Darius. » Et
un autre officier répondit : « Rien n'y manque; pas
même Darius et de tous nos bagages c'est le plus
encombrant. » Il se fit un silence, cette boutade avait
choqué : beaucoup de ces officiers n'avaient eu qu'à se
louer du souverain malheureux, et pour leur honneur,
sauf une ou deux exceptions, ils ne l'avaient point
oublié.
Les Gent-Gardes partirent au trot près de la voiture :
pas un vivat ne s'éleva et ce silence était pénible, même
pour les indifférents, pour ceux qui ne connaissaient
point Napoléon III.
Derrière suivait une file de fourgons contenant les
bagages de l'Empereur et des officiers de sa suite con-
duits par des valets à livrée verte et or ; des guides et
des grenadiers échelonnés les accompagnaient. La
foule, jusqu'alors silencieuse, commença à lancer des
lazzis : « Où donc est la voiture des homards frais? »
On rit beaucoup, et certains — sans doute nés àTaras-
con — ont affirmé, depuis, l'avoir vue avec une inscrip-
tion en lettres blanches sur le coté indiquant son usage.
Au même moment (une heure et demie) on remet-
tait au maréchal Ganrobert l'ordre de se mettre en
mouvement : « Le passage de la Moselle est commencé
par le 2 e et le 4 e corps lui écrivait le maréchal Bazaine.
Dès que les troupes de votre corps d'armée qui sont
dans les forts auront été relevées, veuillez donner
l'ordre qu'elles viennent prendre position derrière le
2 e corps qui doit s'établir sur la route de Verdun, si
cela lui est possible, aujourd'hui, sinon en arrière vers
Jussy à Rozerieulle, le 6 e corps devant suivre, demain,
la même route, c'est-à-dire celle de Verdun. »
374 CANUOBERT
Qu'on veuille bien lire et relire attentivement cet
ordre et Ton se demandera, comme le fit le maréchal
Ganrobert, ce qu'il veut dire . Après en avoir parlé à son
chef d'état-major, tous deux traduisirent ce galimatias
ainsi : « Quand la division Lafont de Villiers (celle qui
occupe les forts) sera relevée, elle suivra immédiate-
ment le 2 e corps. Le surplus du corps d'armée suivra
demain (15 août) la même route. »
Le maréchal jugeant que ce mouvement doit s'exé-
cuter le plus vite possible, répond au maréchal Bazaine
à 2 heures 15 : « Je reçois la dépêche de V. E. qui
prescrit les mouvements du 6 e corps pour effectuer le
passage de la Moselle, à la suite du 2 e corps. Je vais me
conformer à vos ordres. »
Et en même temps le maréchal envoyait des officiers
s'informer de l'heure où la division Lafont de Villiers
devrait se mettre en mouvement et quand le 2 e corps
aurait dégagé la route, puisque l'ordre ne le lui indi-
quait point.
Le 2 e corps contournait la ville par le sud et son
défilé pouvait durer jusqu'à 6 heures du soir. En fait,
il ne fut terminé qu'aux environs de minuit. Quant à
l'heure du changement de la garnison des forts, on ne
pouvait pas la fixer. Alors le maréchal, pour ne pas
perdre de temps, envoya dire à la division Le Vassor-
Sorval de lever son camp, de venir s'établir contre le
fort de la Moselle pour pouvoir gagner la grande route.
Si la division Lafont de Villiers n'était pas relevée au
moment où la route deviendrait libre par suite de
l'écoulement du 2 e corps, elle passerait à sa place. Le
porteur de cet avis était arrivé vers 3 heures et demie
au château de Woippy où était l'état-major de la divi-
ECOULEMENT DE L'ARMÉE DANS METZ 375
siou Le Vassor-Sorval. Introduit clans l'immense salle
à manger du château il se trouva en présence d'un spec-
tacle que l'un des témoins a décrit ainsi sur son car-
net :
« Le colonel Melin (chef d'état-major) dort sur un
canapé, le capitaine Niox est étendu dans un fauteuil
et lit un journal d'il y a un mois, le commandant Bour-
geois fait de même et le capitaine Martner bâille. » Ce
dernier court aussitôt à chaque campement donner
Tordre du mouvement et en surveiller l'exécution.
Également vers o heures des officiers furent envoyés
prévenir les quatre divisions de mettre sans plus attendre
leurs bagages en mouvement.
Avant de quitter la préfecture, vers midi, l'Empe-
reur avait télégraphié au maréchal Bazaine pour lui
demander où en était la retraite, et le maréchal lui avait
répondu à midi et demi que le mouvement était com-
mencé et serait terminé à G heures du soir; qu'en ce
moment même l'armée passait la Moselle en deux
colonnes; l'une, suivant la route de Gonflans, et l'autre
celle de Mars-la-Tour.
Il pouvait se faire illusion sur le temps que deman-
dait l'écoulement de son armée et croire que six heures
y suffiraient, quand c'était six fois plus qu'il fallait. Mais
comment disait-il à l'Empereur que l'armée marchait
sur deux colonnes, sans lui faire remarquer que ces
deux colonnes n'en formaient qu'une de Metz à Gra-
velotte où elles suivaient toutes deux la même route?
Était-ce oubli? Était-ce inconscience? Ou bien voulait-
il abuser l'Empereur?
Jusqu'à 4 heures, le maréchal reste à Borny, où il se
préoccupe surtout de faire venir le plus vite possible
376 CANROBEuT
auprès de lui en qualité d'aide de camp le comman-
dant Léopold Magnan, qu'il a déjà eu au Mexique dans
son état-major particulier.
Il est maitenant 4 heures : au collège des jésuites
les officiers de l' état-major du 6 e corps sont occupés à
régler l'itinéraire des troupes, quand on entend le
canon et l'on voit le commandant Boussenard rentrer
en courant et parler avec le maréchal Canrobert : il
était en ville et s'entretenait avec l'intendant Priant
lorsque le commandant de l'Espée est arrivé bride
abattue à la salle vitrée de l'état major général préve-
nir le général Jarras qu'une bataille s'engageait.
Le maréchal Canrobert, suivi de ses officiers, monte
sur les toits du collège et voit le feu se développer à
l'Est. Il envoie aussitôt l'un de ses officiers d'ordon-
nance, M. de Reyniès, courir après le maréchal Bazaine
et lui demander ses instructions; il fait préparer ses
chevaux et prescrit au commandant Roussel de rester
au collège pour répondre aux avis qu'on lui enverrait
et les lui transmettre; il fait partir le capitaine de
Randal et le lieutenant de Forsanz sur le champ de
bataille pour y recueillir des renseignements et il monte
à cheval avec ses deux aides de camp, l'état-major
et douze cavaliers d'escorte pour se diriger au sud de
Metz à Montigny où est la division Tixier. Les con-
vois, les embarras de voitures, un détachement du
2 e corps et de la cavalerie qui marchent en sens con-
traire et obstruent les voies, retardent sa marche, si bien
qu'il n'arrive guère qu'à 6 heures du soir à Montigny.
Le général Tixier lui fait dire par son officier d'ordon-
nance le lieutenant Raymond Duval, que le combat
est assez loin sur la gauche et qu'il a disposé sa divi-
ON ENTEND LE CANON 377
sion de manière à être prêt à déboucher sur la gauche
du champ de bataille si on l'y appelle, ou bien à dis-
puter le passage de la Seille si les Prussiens le ten-
taient. Le maréchal l'approuve et lui recommande
d'envoyer aussi loin que possible des patrouilles d'in-
fanterie puisqu'il n'a pos de cavalerie.
Il y a à Montiguy un séminaire qui forme un énorme
bâtiment surmonté d'un toit en terrasse sur lequel le
maréchal s'installe et d'où il examine l'immense pano-
rama qui s'étend à ses pieds.
A droite, le cours de la Moselle se perd dans les
arbres et on distingue au milieu des feuillages les
pylônes d'un pont suspendu. Devant s étend une
plaine où sont les troupes de la division Tixier; à
gauche on suit le cours de la Seille qui serpente dans
des prairies et l'on voit deux ou trois villages sur ses
bords : en arrière, vers l'est, se dresse le fort de Queu-
leu près duquel il y a de l'infanterie et de l'artillerie,
— probablement la garde impériale, en réserve et im-
mobile — et encore plus en arrière de la fumée s'élève
et on entend la canonnade.
A 8 heures le feu cesse. Le maréchal envoie préve-
nir le général Tixier qu'il recevra un avis pour com-
mencer son mouvement.
Le maréchal rentre à l'hôtel de l'Europe et succes-
sivement ses officiers d'ordonnance reviennent du
champ de bataille où aucun d'eux n'a pu rejoindre le
maréchal Bazaine. Voici maintenant le général Gasta-
gny, la tunique déboutonnée et déchirée ; il se dit
blessé, jure, sacre, hurle encore plus que d'habitude;
son attitude produit une impression pénible. Le géné-
ral de Cléremhaut vient à son tour; il a reçu une balle
378 C AN ROBERT
dans sa plaque de la Légion d'honneur, ce qui lui a
causé une légère contusion et le maréchal l'accueille
en riant par ces mots : « Eh bien, ça vous la fera chan-
ger de côté « ; il veut dire par là qu'il va être nommé
grand-croix. Des arrivants on recueille mille traits
vrais ou faux. A 4 heures le 3 e corps par son aile droite
et le 4 e par son aile gauche commençaient à effectuer
leur passage de la Moselle. Sur les glacis des remparts,
dans la banlieue, et autour des forts, les Messins, par
un soleil splendide, avaient profité du dimanche pour
aller assister au mouvement des troupes comme ils
auraient été à une revue. Partout on ne voyait que des
familles en promenade, lorsque la canonnade avait
retenti à l'improviste et était tout de suite devenue in-
tense : les bruits de victoire avaient commencé à cir-
culer à la chute du jour. En ce moment même, tandis
que les portes du côté du champ de bataille présen-
taient le lamentable spectacle d'une file ininterrompue
de cacolets, de voitures pleines de blessés hurlant, et
de malheureux qui se traînaient pour gagner un abri
ou obtenir un pansement, dans le centre de la ville les
calés regorgeaient de monde : l'on y parlait haut et l'on
s'y exaltait : c'était un succès; les Prussiens étaient
complètement battus. Partout l'on vantait le maréchal
Bazaine, il avait été admirable, un éclat d'obus l'avait
atteint et lui avait déchiré son épaulette : « Les imbé-
ciles, avait-il dit, ils auraient dû tirer 10 centimètres
plus bas. » A un autre moment, étant sur la chaîne des
tirailleurs d'un bataillon de chasseurs, il était descendu
de cheval, avait demandé un chassepot, avait tiré deux
coups et rendant le fusil, avait crié aux tirailleurs :
« C'est avec la hausse de 800 mètres qu'il faut tirer. »
«AT AIL LE DE B011NY 379
Plus tard, voyant le 90 e de ligne reculer en désordre,
il était allé aux tambours, avait fait battre la charge et
s'étant mis en tête du régiment Favait reconduit au feu.
Malheureusement le général Decaen avait été mor-
tellement blessé, une balle lui avait brisé le genou, il
était resté quand même au combat, et quelques mi-
nutes après son cheval ayant été tué, il avait été entraîné
sous lui, sa blessure avait été agravée par sa chute; il
avait fallu le ramener sur un cacolet sans espoir de le
sauver. On venait de le conduire à la division rue de la
Princerie, où il habitait avant la guerre, où Mme Decaen
habite encore.
Pendant que l'on raconte les incidents de la bataille,
un officier de l'état-major général apporte au maré-
chal Ganrobert l'ordre de commencer le mouvement
de retraite (11 heures du soir), et des officiers partent
à chacune des divisions pour les mettre en mouvement.
Les divers régiments de la division Lafont de Villiers
au fur et à mesure qu'ils avaient été relevés avaient
quitté les forts et s'étaient mis en marche vers 1 1 heures .
Le maréchal avait appris entre temps qu'à la fin de
la bataille et dans la soirée la divison Lafont de Villiers
avait été relevée, et que chacun de ses détachements
s'était efforcé à gagner Longeville en traversant Metz.
Aussi quand à 1 1 heures du soir un officier vint lui
transmettre l'ordre de mettre en mouvement ses autres
divisions, le maréchal Ganrobert fit dire au général
Tixier de commencer aussitôt le passage de la Moselle
parle pont du chemin de fer pour arriver avant le jour
à Longeville , et en même temps aux généraux Le Vassor-
Sorval et Bisson de camper près du fort Moselle où ils
étaient, et de se mettre en route pour suivre la division
380 G AN ROBERT
Tixier qui aura laissé le passage libre aux abords de
la ville.
Le général Tixier chargea le colonnel Vincendon
avec une batterie de former l'arrière-garde, et lui
ordonna de ne passer le pont que quand il en aurait
reçu avis, puis il envoya son officier d'ordonnance, le
lieutenant Raymond Duval, et un officier d'état-major
demander si l'on devait abandonner Montigny sans y
être relevé : a la division, leur fut-il répondu à l'état-
major général, devait effectuer son passage le plus vite
possible, et le général Goffinières à qui incombait le
soin de prendre les mesures pour relever, sur les
points utiles, les troupes qui se retiraient était prévenu
de leur retraite. » Toute la division passa donc la
Moselle, ne laissant que deux ou trois traînards sur la
rive gauche, et à 4 heures du matin elle campait au
sud de Longeville au delà de Metz.
L'action de l'après-midi du 14 août qui prit le nom
de bataille de Borny eut peu de portée; l'ennemi fut
repoussé avec de grandes pertes et le mouvement de
retraite de l'armée, quoi qu'on en ait dit, n'en fut pas
retardé. Les voies étaient tellement embarrassées que
les troupes n'eussent pu s'en servir ; et tout ce qui
pouvait s'écouler ce jour-là, le 2 e corps, les deux divi-
sions de cavalerie et les divisions Lafont de Villiers
passèrent sur la rive gauche : le surplus serait resté à
piétiner sur place.
Il faut aussi constater que si, aussitôt la canonnade
commencée, le maréchal Bazaine accourt au feu, il n'a
pas un instant l'idée de répondre à l'offensive de
l'ennemi par une offensive à fond; il subit passive-
ment le combat sans donner un ordre et quand le feu
ON CRIE : « VICTOIRE! » :J81
«esse, il dit au général Jarras d'envoyer des officiers
prévenir les corps de continuer la retraite commencée
sans prendre un instant de repos et sans autre indica-
tion.
Toutefois la bataille de Borny, dans la soirée du 14
et le lendemain, fut considérée dans l'armée française
comme une victoire, « A la bonne heure nous les avons
vus hors des bois et nous savons ce qu'il leur en coûte » ,
disait un des combattants rentrant dans Metz. « L'af-
faire a été bonne, disait un autre, mais c'est vexant
d'avoir été vainqueur et de quitter le champ de bataille
comme un voleur. » Le colonel Saint-Gyr Nugues, de
l'état-major général, écrivait à une heure du matin
avant de se coucher : « Les Prussiens nous ont attaqués ;
ils ont été repoussés avec de grandes pertes : c'est un
véritable et excellent succès : un ravin était entière-
ment rempli de cadavres allemands. » De tous le plus
enthousiaste était le général de Gissey, d'ordinaire si
calme et dont la division avait brillamment donné : le
lendemain matin il s'exprimait ainsi dans une lettre à
sa femme : « Hier 14, nous avons changé la face des
affaires et nous avons battu les Prussiens de la bonne
façon... Fais dire une messe à Sainte-Anne d'Auray. Je
t'embrasse mille fois dans la joie du triomphe de la
France. »
A Metz, le général Coffinières fait afficher cette
«dépêche :
« 8 h. 10_> soir.
« Le feu est à peu près fini : les lignes prussiennes
•avaient trois lieues d'étendue; terrain gagné partout. »
Les cafés et les brasseries du centre de la ville regor-
382 C AN ROBERT
geaient de consommateurs qui vidaient des chopes
pour fêter notre succès.
L'Empereur, arrivé à Longeville vers 2 heures de
l'après-midi, y était demeuré dans la maison du colonel
Hénocque, et aux premiers coups de canon était monté
sur le toit avec le maréchal Le Bœuf, et de là il avait
cherché à distinguer ce qui se passait. A 10 h. 10 du
soir un officier, envoyé aux nouvelles, lui rapporte le
télégramme affiché à l'hôtel du gouvernenr et lui fait
croire à la victoire qu'il annonce en ces termes à l'Im-
pératrice par le télégraphe :
« Longeville, 10 h. 10, soir.
a L'armée a commencé à passer sur la rive gauche
de la Moselle. Ce matin nos reconnaissances n'avaient
signalé la présence d'aucun corps, mais lorsque la moi-
tié de l'armée a eu passé, les Prussiens ont attaqué en
grande masse.
« Après une lutte de quatre heures ils ont été re-
poussés avec de grandes pertes.
« Napoléon. »
Cette dépêche arriva aux Tuileries à 10 heures et
demie, et aussitôt traduite, elle fut, de même qu'à Metz,
considérée comme la nouvelle d'un succès. Le capitaine
de frégate Duperré, présent à son déchiffrement, fut prié
par l'Impératrice de la porter sans perdre une minute
au ministre de l'Intérieur pour qu'elle fût communiquée
dans la nuit aux journaux qui l'annonceraient le lende-
main matin. Il courut aussitôt après le ministre qu'il
trouva en compagnie de son frère, M. Léon Chevreau, à
FÉLICITATIONS 38a
la préfecture de police. Du plus loin qu'il le vit, il lui cria
tout joyeux en agitant le papier : «Victoire! victoire! »
Non moins heureux MM. Chevreau retournèrent place
Beauvau, où ils arrivèrent au moment où quelques
journalistes, venus aux nouvelles, étaient réunis devant
la grille. M. Henri Chevreau les appela, leur dicta le
télégramme, tandis que M. Léon Chevreau, qui l'avait
recopié, l'affichait à un des barreaux de la grille.
Quant au maréchal Bazaine, à en croire un de ceux
qui l'accompagnaient, il aurait adressé ce télégramme
à la maréchale : « Moi et mes neveux debout, bataille
gagnée » , et lorsque à une heure du matin, descendu
de cheval à Longeville, il entra dans la villa Hénocque
où toute la Maison impériale l'attendait, il fut entouré,
félicité, choyé : « Maintenant, nous pouvons l'affirmer,
nous avons un grand général » , dit l'un des présents.
Et quand il fut introduit dans la chambre de l'Empe-
reur, celui-ci couché, en se relevant sur son séant,
l'accueillit en le félicitant par ces mots : « Enfin, vous
avez brisé le charme. »
S'il est une preuve indéniable de la valeur de l'armée
du Rhin, c'est cette persuasion d'être victorieuse qu'elle
avait, huit jours après les défaites de Forbach et de
Frœschviller et son épouvantable retraite par une pluie
diluvienne sous Metz.
Lorsqu'une armée a un moral aussi puissant et
quand elle croit être victorieuse, elle est bien près de
l'être pour de bon; les batailles ne se gagnent pas à
raison des pertes que l'on fait éprouver, ni de la supé-
riorité des armes et du nombre des combattants, elles
se gagnent uniquement par des courants moraux,
quand l'un des combattants se persuade qu'il est vie-
384 CANROBERT
torieux, convainc son adversaire qu'il est vaincu et le
démoralise au point de l'amener à croire que toute
prolongation de lutte est inutile : comme chez l'homme,
à la guerre, l'illusion est plus efficace que la réalité.
Dans les circonstances présentes, non seulement
l'armée française se croyait victorieuse, mais elle attri-
buait son succès aux mérites de son général en chef
auquel elle accordait une confiance entière.
Que ce général ait un moment le feu sacré, qu'il
souffle à tous les échelons l'esprit d'initiative, qu'il
envoie l'ordre d'offensive coûte que coûte, qu'il dise :
« Partout où vous rencontrerez l'ennemi, tombez dessus
et frappez, frappez : faites tout au monde pour foncer
ensemble sur lui : accourez dès que l'on se bat et en-
gagez-vous à fond : de l'offensive à outrance... » et la
bataille est bien près d'être gagnée!
Si le général en chef avait parlé ainsi, toute combi-
naison savante eût été inutile : nous n'aurions pas
perdu la partie .
Gomment donc se fait-il que, sans avoir subi de
défaites, cette admirable armée du Rhin fut d'abord
investie et ensuite obligée de mettre bas les armes?
C'est ce que la suite des événements expliquera.
APPENDICE
ORDRE DE BATAILLE DE L'ARMÉE DU RHIN
Au 12 août 1870.
Revu et corrige par M. A. Martiuieu, attaché aux archives historiques de la guerre.
Maréchal Bazaixe, général en chef.
Aides de camp :
Colonel Napoléon Boyer, chef du cabinet.
Commandant Willette.
Commandant Léopold Magnan, — à partir du 14 août : en-
voyé en mission le 17 août, n'a plus reparu à Metz.
Officiers d'ordonnance :
Capitaine de Morxay-Soult (des guides).
Capitaine Gudin (des cuirassiers de la garde), à partir
du 22 août.
Gharet, lieutenant du train à partir du 21 août.
Lieutenant Albert Bazaixe (chasseurs à pied), 18 e bataillon.
Lieutenant Adolphe Bazaixe (artillerie), 4 e régiment.
Porte-fanion :
Lapoixte et Deus.
Escorte :
5 e escadron du 5 e hussards, capitaine commandant des Cour-
tis : fait prisonnier à RezonvilJe; remplacé par le capi-
taine en 2 e Guillouzic.
1 er escadron du 2 e chasseurs, capitaine commandant Dethl
Maffre, médecin major attaché au maréchal.
25
386 CANROBERT
MAISON MILITAIRE DE L'EMPEREUR
Aides de camp :
Yvelin de Beville, général de division.
Edgar Ney, prince de la Moskowa, général de division.
Lebrun, général de division — antérieurement au 12 août,
premier aide-major général.
Castelnau, général de division.
De Waubert de Genlis, général de brigade.
Comte Reille, général de brigade.
Favé, général de brigade.
Vicomte Pajol, général de brigade.
Officiers d'ordonnance :
Hepp, cbef d'escadron d'état-major.
Lesergeant d'Hendecourt, capitaine d'état-major tué à Sedan.
Dreissé, capitaine du génie.
Petyst de Morcourt, capitaine d'infanterie.
De Trécesson, capitaine d'infanterie.
Guzman. capilaine d'artillerie.
Pierron, capitaine d'infanterie.
Law de Lauriston, capitaine de cavalerie.
Général Gourson de la Villeneuve, adjudant général du
Palais.
M. Ravmond Hulin, secrétaire.
Le lieutenant-colonel Stoffel, ancien officier d'ordonnance
à la suite.
Commandant Rouby, chef du cabinet topo graphique de Sa
Majesté.
M. Franceschini-Pietri, secrétaire particulier de l'Empereur.
Service télégraphique de l'Empereur.
M. àmiot, chef du service.
Service du grand écuyer.
Comte Davillier-Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, premier
écuyer.
APPENDICE 387
Ecuyers :
Marquis de Massa.
Raimbeaux.
Faverot de Kerbreck, capitaine.
Service médical.
Docteurs Corvisart, Gonneau et Théophile Anger.
Cent-gardes.
Colonel Verly.
Gendarmes d'élite.
Capitaine commandant Révial.
MAISON DU PRINCE IMPÉRIAL
Aides de camp :
Commandant Lamey.
Commandant Clary.
Capitaine de frégate Charles Duperré commandant le Taureau
à Cherbourg jusqu'au 7 août : du 7 août au 23 août en mis-
sion entre Paris et Metz : à partir du 23 août avec le Prinae
Impérial.
Ecuyers :
Comte d'Aure.
M. Rachon.
ETAT-MAJOR GÉNÉRAL DE L'ARMÉE
Jaruas, général de division, chef d'état-major.
Aide de camp, capitaine Fix.
l re section. — Service des renseignements.
Lewal, colonel. — Le colonel Lewal, sans être sous-chef
détat-major, en fit les fonctions.
Fa y, lieutenant-colonel
Vanson, chef d'escadron.
388 C AN ROBERT
Samuel, chef d'escadron.
Mequillet, capitaine.
Jung, capitaine.
Costa de Serda, capitaine.
Gavard, —
2 e section. — Opérations.
D'Andlau, colonel, chef.
Saint-Gyr Nugues, lieutenant-colonel.
Le Pippre, chef d'escadron.
La Veuve, —
Derrécagaix, capitaine.
Gampionnet, —
ÏAMAJO,
3 e section. — Personnel.
Lamy, colonel, chef.
Klein de Kleinenberg, lieutenant-colonel.
Tiersonnier, chef d'escadron.
FOERSTER,
Vosseur, capitaine.
Guioth, —
Lemoyne, —
De la Ferté-Sennectère, capitaine.
[A partir du 14 août le commandant Foerster fut envoyé à
l'état-major de la division Bataille (2 e du 2 e corps)].
4 e section. — Administration et matériel.
Henry Ducrot, lieutenant-colonel, chef.
De l'Espée, chef d'escadron.
De France, capitaine.
Foucher, —
Amphoux, —
De Salles, —
M. Debains, secrétaire d'ambassade. ) attachés à l'état-major
M. Belle, lieutenant de mobiles. j général.
APPENDICE 380
Personnel civil.
D'Estouvelles, chef de section. \
Malher, commis. J ,
^ •••îii il employés au
Dehaut, commis principal du bureau de f V . J v ,
,,- c • > ministère de
1 infanterie. ( ,
t • j i j i i • 1 Ja ftuerre.
Loiseau, commis du bureau de la cavalerie. \ °
Beau, commis du bureau de l'infanterie. I
Mobiles faisant fonction de secrétaires d'état-major :
Saint-Marc, Girardin, Delaire, Gloquemain, Marguerie,
Horsin-Déon, Dutaillis, Gros, Hurf.rt-Clerget.
Attachés divers à C état-major général :
Vétérinaire principal. — Goux, chef du service vétérinaire de
l'armée.
Vétérinaire en 2 e . — Liautard.
Interprète principal. — Meyer, interprète du quartier général.
— auxiliaire. — de Valcourt, interprète.
Imprimerie. — Aragon, prote-chef.
État-major général de l'artillerie.
Soleille, général de division, commandant en chef.
Aides de camp.
Sers, cbef d'escadron.
Durouays de la Bégassiere, capitaine.
Chef d'état-major :
Vasse-Saint-Ouen, colonel.
S ou s- chef :
Ducos de la IIitte, lieutenant-colonel.
Attachés à l'état-major de C artillerie :
Maignien, chef d'escadron.
Couturier, —
IIurstel, —
Abraham, —
Piarron de Mondésir, chef d'escadron.
Moruère, capitaine.
Deloye, —
Anfryi:, —
390 CANROBERT
État-major général du génie.
Goffinières de Nordeck, général de division, commandant
en chef.
Aides de camp :
Guighard, chef de bataillon.
Serval, capitaine.
Chef d'état-major :
Boissonnet, colonel.
Sous-chef a" étal-major :
Salanson, lieutenant-colonel.
Attachés à t état-major du yénie :
Lachaud de Lôqueyssie, lieutenant-colonel.
Séguineau de Préval, chef de bataillon.
Chrétien, chef de bataillon
Lallemand, capitaine.
Le Coispelier, —
Wagner, —
bocharach,
Mathieu, —
De Rochas d'Aiglun, capitaine.
Mongin, capitaine.
Services de l'intendance.
Wolff, intendant général, intendant en chef, remplacé le
13 août par l'intendant Séguineau de Préval jusqu'au
17 août : du 17 août au 30 septembre par le sous-inten-
dant Gaffiot : à partir du 30 septembre par l'intendant Le
Brun.
Chef du cabinet :
Segonne, sous-intendant.
A la disposition de l'intendant en chef :
Ghapplain, sous-intendant.
WUILLAUME, —
Poutingon, adjoint.
Martinie, —
Séguineau de Préval, intendant, chargé du service des hôpi-
taux et ambulances, a fait les fonctions d'intendant en
chef du 13 août au 17 août
APPENDICE 391
Gaffiot, sous-intendant, chargé du service des transports, a
fait fonctions d'intendant en chef à partir du 17 août jus-
qu'au 30 septembre.
Mony, sous-intendant, charge du service des subsistances.
Richard, sous-intendant, chargé du service du campement.
Démons, sous-intendant, chargé du service des fonds.
Soret de Boisbrunet, sous-intendant, chargé de l'adminis-
tration.
Service de santé.
Larrey, médecin inspecteur, médecin en chef.
Poggiale, pharmacien inspecteur, pharmacien en chef.
Prévôté.
Arnaud de Saint-Sauveur, général de brigade, grand prévôt.
de l'armée.
Garre, capitaine d'état-major, aide de camp.
Potié, colonel de gendarmerie, vaguemestre général.
Letellier Blanchard, général de brigade, commandant le
grand quartier général.
Arnous-Rivière, capitaine d'état-major, aide de camp.
Postes.
De Grauzat, directeur du service 'des postes du quartier impé-
rial.
Aumônerie.
L'abbé Métairie, chapelain de l'Empereur, aumônier en chef.
Finances.
Payeur général. — Fourtier, payeur général de l'armée,
chef du service des postes de l'armée.
Payeur principal. — De Tarade, adjoint au payeur général.
Payeur adjoint. — De Maisonneuve (au quartier général).
GARDE IMPÉRIALE
Bourbari, général de division, commandant en chef.
Aides de camp :
Leperche, chef d'escadron d'état-major.
392 CANRORERT
De Nègre du Clat, capitaine d'état-major, blessé à Saint-
P rivât.
Officiers cl ordonnance :
De Parabère de Sancy, capitaine au régiment de lanciers.
Jorna de Lacale, capitaine au régiment d'artillerie monté.
Sédillot. sous-lieutenant de zouaves.
Prémy (des chasseurs à cheval), porte-fanion.
Etat-major :
D'Auvergne, général de brigade, chef cf état-major général.
Chennevières, chef d'escadron \
d'élat-major. J
Pages, capitaine d'état-major
Guillet, — — ) attachés à l'état-major.
Fermier, — —
Mue, lieutenant —
Laude, — —
artillerie
Pé de Arros, général de brigade, commandant l'artillerie.
Saillard, capitaine, aide de camp.
Melchior, colonel, chef d état-major.
Mercier, capitaine. j attachés à l'état-ma-
De Geoffre de Chabrignac, capitaine, j jor de l'artillerie.
Durand de Villers, général de brigade, commandant le génie.
Pognon, capitaine, aide de camp.
Bressonnet, colonel, chef d'état-major.
Prévost, chef de bataillon.
Di moulin, capitaine. ( , , ,„, . ,
,» S . } attaches a 1 etat-maior du génie.
brunau, capitaine.
Petit (Pierre), capitaine.
intendance
Lebrun, intendant militaire.
Lejeune, sous-intendant.
Jallibert, —
Ramolino, chef d'escadrons de gendarmerie, prévôt.
L'abbé Maurin, aumônier principal.
APPENDICE 393
Marit, médecin principal de l re classe.
Escorte : 6 e escadron du régiment de dragons, capitaine com-
mandant DE LA BONNINIÈRK DE BeAUMONT.
Division des voltigeurs.
Deligny, général de division.
II u lin, capitaine, aide de camp.
De Coatgoureden, lieutenant au 3 e voltigeurs, officier d'or-
donnance.
Ferret, colonel, chef d'état-major.
Fabre, chef d'escadron d'état-major.
Multzer, capitaine d'état-major.
Blanchot, — —
Gerraut, lieutenant-colonel, commandant l'artillerie.
Hitschler, chef de bataillon, commandant le génie.
Gayol, sous-intendant militaire.
Bollot, capitaine de gendarmerie, prévôt.
L'abbé Morel, aumônier.
l re BRIGADE
Brincourt, général de brigade.
Tordeux, capitaine, aide de camp.
Bataillon de chasseurs à pied.
Dufalre du Bessol, commandant, blessé à Rezonville, rem-
placé par le commandant de Ligniville, blessé le 7 octobre.
1 er régiment de voltigeurs.
Dumont, colonel.
2 i régiment de voltigeurs.
Peychaud, colonel.
2 a BRIGADE
Garnier, général de brigade, blessé le 7 octobre.
Godard, capitaine, aide de camp, blessé à Rezonville.
Folly, officier d'ordonnance, lieutenant du 3 e voltigeurs.
3 e régiment de voltigeurs.
Lian, colonel.
394 CANROBERT
4 e régiment de voltigeurs.
Ponsard, colonel.
ARTILLERIE
i re , 2 e (4) et 5 e (à balles) batteries du régiment
d'artillerie monté.
Veilliard, chef d'escadron.
GÉNIE
8 e compagnie de sapeurs du 3 e régiment du génie.
Richard, capitaine.
Division des grenadiers.
Picard, général de division.
Sonnois, capitaine, aide de camp.
Gr ousset (des guides), officier d'ordonnance.
Balland, colonel, chef d'état- major.
Maguin, chef d'escadron d'état-major.
Goeuret de Saint-Georges, capitaine.
De Brye, —
Dennecey de Gevilly, lieutenant-colonel, commandant l'ar-
tillerie.
Henry, chef de bataillon, commandant le génie.
Brassel, sous-intendant militaire.
Simorre, capitaine de gendarmerie, prévôt.
L'abbé Marchal, aumônier.
l re BRIGADE
Jeanningros, général de brigade.
Noirot, capitaine, aide de camp.
Régiment de zouaves.
Giraud, colonel.
i er régiment de grenadiers.
Théologue, colonel.
2 e brigade
Lepoitevin de la Croix de Vaubois, général de brigade.
Delannoy, capitaine, aide de camp.
APPENDICE 395
2 e régiment de grenadiers.
Lecointe, colonel (blessé à Rezonville), remplacé par le com-
mandant Lucas.
3 e régiment de grenadiers.
Cousin, colonel (tué à Rezonville), remplacé le soir de la ba-
taille par le capitaine Stephanopoli.
ARTILLERIE
3% 4 e (4) et 6 e (à balles) batteries du régiment
d'artillerie monté.
Léveillé, chef d'escadron.
GÉNIE
10 e compagnie de sapeurs du 3 e régiment du génie .
Olivier, capitaine.
Division de cavalerie.
Desvaux, général de division.
Robert, chef d'escadron, aide de camp.
Galinier, colonel, chef a" état-major.
Hennequin de Villermont, chef d'escadron d'état-major.
Delphin, capitaine d'état-major.
DUBRETON, —
Lejeune, sous-intendant militaire.
Eswein, lieutenant de gendarmerie, prévôt.
L'abbé de Kervéguen, aumônier.
l re BRIGADE
Halna du Fretay, général de brigade.
De Brossin de Méré, lieutenant aux guides, officier d'ordon-
nance.
Régiment des guides.
De Percin Northumberlan, colonel.
Régiment des chasseurs.
De Montarby, colonel.
2 e brigade
Defrance, général de brigade.
Babin de Grandmaison, capitaine, aide de camp.
396 CANROBERT
Régiment des lanciers.
De Latheulade, colonel, blessé à Rezonville.
Régiment des dragons.
Sautereau-Dupart, colonel, blessé à Rezonville.
3 e BRIGADE
Du Preuil, général de brigade.
Furtz, capitaine, aide de camp.
Mathieu de la Redorte,
De Saint-Jammes, lieutenants aux carabiniers, officiers d'or-
donnance (à partir du 22 août).
Régiment des cuirassiers.
Dupressoir, colonel, blessé à Rezonville.
Régiment des carabiniers.
Petit, colonel.
ARTILLERIE
i re et 2 e batteries (4) du régiment d'artillerie à cheval.
Roux de Montlebert, cbef d'escadron.
Réserve d'artillerie de la garde.
Glappier, colonel, commandant.
Quatre batteries à clieval de 4.
DEUXIÈME CORPS
Formé à Saint- Avold, avec les troupes du camp de Châlons.
Frossard, général de division, commandant.
Aides de camp.
Chanoine, capitaine d'état-major.
Sabouraud, capitaine du génie.
Officiers d'ordonnance :
Rozat de Mandres, capitaine au 4 e régiment de ebasseurs à
clieval.
APPENDICE 397
Lepage, capitaine d'artillerie.
Fririon, lieutenant au 8 e régiment de ligne.
Frossard (Henri), lieutenant en second au 3 e régiment du
génie.
Sarrot, sous-officier au 4 e chasseurs, porte-fanion.
Etat-major :
Saget, général de brigade, chef d'état-major général.
Gaillard, lieutenant-colonel d'état-major, sous-chef : blessé à
Rezonville.
De Crény, chef d'escadron d'état-major.
KlENLIN,
Destremau, capitaine d'état-major.
Le Mulier, — —
rr \ attaches a 1 etat-
1 HOMAS, — } .
. | maior.
Allaire, — — l
Parisot, — —
Texier de la Pommera ye, lieutenant
d'état-major.
artillerie
Gagneur, général de brigade, commandant l'artillerie.
D'Aumale, capitaine, aide de camp.
De Franchessin, lieutenant-colonel, chef d'état-major.
Gravel, capitaine. ) , , , .,, . . ., .,. .
. r \ attaches a 1 etat-maior de 1 artillerie.
Aron, — ) J
GÉNIE
Durost, général de brigade, commandant le (jénie.
Correnson, capitaine, aide de camp,
Lemasson, colonel, chef d'état- major,
Barbary, capitaine, j
Poulain, — ! . , . „, . ,
« > attaches a 1 etat-major du génie.
Deredinger, — )
intendance
Bagès, intendant militaire.
De la Granville, sous-intendant.
Bouteiller. \
Daussier. > adjoints.
ROMANET.
398 CANROBERT
Janisset, chef descadron de gendarmerie, prévôt du corps
d'armée.
Marmy, médecin principal de l re classe.
Sonrier, — 2 e —
L'abbé Baron, aumônier.
Béchu, payeur principal du corps d'armée.
Escorte : 3 e escadron du 4 e chasseurs à cheval, capitaine com-
mandant de Boysson.
Première division d'infanterie.
Vergé, général de division.
Du Peloux, chef d'escadron, aide de camp.
Vergé (Etienne), sous-lieutenant au 2 e de ligne, officier
d'ordonnance.
Andrieu, colonel, chef d'état-major.
Deguilly, chef d'escadron d'état-major
Peyronnet, capitaine d'état-major.
Rivet de Chaussepierre, lieutenant d'état-major.
Chavaudret, lieutenant-colonel, commandant l'artillerie.
Sainte-Beuve, chef de bataillon, commandant le yénie.
Saunier, sous-intendant militaire.
Faure, capitaine de gendarmerie, prévôt.
L'abbé Bolard, aumônier.
l re BRIGADE
Letellier-Valazé, général de brigade (blessé à Rezon ville).
Wytz, capitaine, aide de camp, blessé à Rezonville.
3 e bataillon de chasseurs à pied.
Petit, commandant, blessé à Saint-Privat.
32 e régiment d'infanterie.
Merle, colonel.
55 e régiment d'infanterie.
De Waldner-Freundstein, colonel.
2 e BRIGADE
Jolivet, général de brigade.
Migneret de Gendrecourt, capitaine, aide de camp, tué à
Spickeren.
APPENDICE 399
76 e régiment cC infante rie.
Brice, colonel.
77 e régiment d'infanterie.
Février, colonel, blessé à Saint-Privat.
ARTILLERIE
5', 6 e (4) et 12 e (à balles), batteries du 5 e régiment
d'artillerie monté.
Rey, chef d'escadron.
GÉNIE
9° compagnie de sapeurs du 3 e régiment du génie.
Bonnal, capitaine.
Deuxième division d'infanterie.
Bataille, général de division, blessé à Rezon ville.
Imbourg, capitaine, aide de camp.
Couturier, lieutenant au 12 e bataillon de chasseurs à pied,
officier d'ordonnance.
Loysel, lieutenant-colonel, chef cC état-major.
Magnan, chef d'escadron d'état-major (jusqu'au 14 août), rem-
placé par le commandant Foerster de l'état-major général.
Miot, capitaine d'état-major.
Truchy, —
De Maintenant, lieutenant-colonel, commandant l'artillerie,
tué à Kezonville.
Lesdos, chef de bataillon, commandant le génie.
Lansaille de Lachèze, sous-intendant militaire.
Potelleret, capitaine de gendarmerie, prévôt.
L'abbé Fortier, aumônier.
l re BRIGADE
Mangin, général de brigade.
Lâchasse, capitaine, aide de camp.
12 e bataillon de chasseurs à pied.
Jouanne-Beaulieu, commandant.
8 e régiment d'infanterie.
Haca, colonel, blessé à Saint-Privat.
400 CAINROBEUT
23 e réyiment d'infanterie.
Rolland, colonel, blessé à Rezonville.
2 e BRIGADE
Fauvart-Bastoul, général de brigade.
Voyer, lieutenant, aide de camp.
Le Flo, lieutenant au 66 e régiment d'infanterie, officier d'or-
donnance.
66 e régiment d'infanterie.
Ameller, colonel, blessé à Rezonville.
67 e régiment d'infanterie.
Thibaudin, colonel, blessé à Rezonville.
artillerie
7 e , 8 e et 9 e (à balles) batteries du 5 e régiment
d'artillerie monté.
Gollangettes, cbef d'escadron.
GÉNIE
12 e compagnie de sapeurs du 5 e régiment du génie.
Mourot, capitaine.
Troisième division d'infanterie.
De Laveaucoupet, général de division.
Officiers d'ordonnance :
Boisselier, lieutenant au 21 e régiment d'infanterie.
Benoist, lieutenant au 7 e 'régiment de dragons.
Billot, lieutenant-colonel, chef d'état-major.
Heilmann, chef d'escadron d'état-major.
Abria, capitaine d'état-major.
Durieux, — —
Larroque, lieutenant-colonel, commandant l'artillerie.
Peaucelier, chef de bataillon, commandant le génie.
Demartial, sous-intendant militaire.
Wamlergue, capitaine de gendarmerie, prévôt.
L'abbé de Gourval, aumônier.
APPENDICE 401
l re BRIGADE
Doens, général de brigade, tué à Forbach, remplacé par le
colonel Zentz.
Abria, lieutenant au 2 e régiment d'infanterie, officier d'or-
donnance.
10 e bataillon de chasseurs à pied.
Schencr, commandant, blessé à Spickeren, remplacé par le
capitaine Grandmange.J
2 e régiment d'infanterie.
De Saint- Hillier, colonel, tué à Spickeren, remplacé par le
clief de bataillon Gayraud.
63 e régiment d'infanterie.
Zentz, colonel (a commandé la brigade à partir du 6 août.)
2 e BRIGADE
Micheler, général de brigade.
Rivière, capitaine, aide de camp.
24 e régiment d'infanterie.
DArguesse, colonel.
40 e régiment d'infanterie.
Vittot, blessé à Forbach, remplacé par le lieutenant-colonel
Bourdon de Vatry.
artillerie
7 e , 8 e (4) et 11 e (à balles) batteries du 15 e régiment
d'artillerie monté.
Bedoin, chef d'escadron.
génie
13 e compagnie de sapeurs du 3 e régiment du génie.
Viez, capitaine.
Division de cavalerie.
De Valabrègue, général de brigade, commandant la division.
Alizard, lieutenant au 5 e chasseurs à cheval, officier d'or-
donnance, blessé mortellement à Forbach, remplacé par de
Liautaud-Donine, lieutenant au même régiment.
iv. 26
402 CANRORERT
De Cools, lieutenant-colonel, chef d'état-major.
De la Chevardière de la Grandville, chef d'escadron d'état-
major.
Le Bègue de Germiny, capitaine détat-major.
Baudouin de Saint-Etienne, capitaine d'état-major.
De Grateloup, sous-intendant militaire.
Charme, capitaine de gendarmerie, prévôt.
Labbé Wallersteider, aumônier.
I e BRIGADE
Gombaud de Séréville, colonel du 5 e chasseurs commandant
la brigade.
4 e régiment de chasseurs.
Du Ferron, colonel.
5 e régiment de chasseurs.
Gombaud de Séréville, colonel.
2 e brigade
Bachelier, général de brigade.
De Luppé, capitaine, aide de camp.
7 e régiment de dragons.
De Gressot, colonel.
12" régiment de dragons.
De Bigault d'Avocourt, colonel.
Réserve d'artilllerie du 2 e corps.
Beaudoin, colonel, commandant.
10 e (12) et 11 e (12) batteries du 5 e régiment d'artillerie
monté.
Rebillot, chef d'escadron.
6 e et 10 e batteries (4) du 15 e régiment d'artillerie monté.
De Germa* , chef d'escadron, tué à Rezonville.
7 e et 8 e batteries (4) du 17 e régiment d'artillerie à cheval.
Gougis, chef d'escadron, blessé à Rezonville.
Parc d'artillerie.
Brady, colonel, directeur.
Welter, chef d'escadron, sous-directeur.
APPENDICE 403
2 e compagnie de pontonniers .
Détachement de la 3 e compagnie d'ouvriers d'artillerie.
Réserve du génie.
2 e compagnie de sapeurs du 3° régiment du génie.
Bodin, capitaine.
Détachement de sapeurs conducteurs du 1 er régiment.
La division de Laveaucoupet forma la garnison de Metz à
partir du 14 août, 6 heures du soir.
Mais le 2 e corps, en plusde ses deuxpremièresdivisions, acquit
la brigade mixte Lapasset, qui appartenait au 5 e corps (général
de Failly), et qui n'avait pas pu rejoindre son corps d'armée.
Elle se composait ainsi :
Lapasset, général de brigade, commandant.
Iîroussier, capitaine d'état-major, aide de camp.
Charet, lieutenant du train, officier d'ordonnance jusqu'au
21 août.
De Giron, capitaine d'état-major, faisant fonctions de chef
d'état-major.
Boulanger, adjoint de l re classe, faisant fonction de sous-in-
tendant.
INFANTERIE
Une compagnie du 14* bataillon de chasseurs à pied.
84" régiment d'infanterie»
Benoit, colonel, blessé à Rezonville.
97* régiment dinfanten».
Copmartin, colonel, blessé à Rezonville.
CAVALERIE
3 e régiment de lanciers.
Torel, colonel.
ARTILLERIE
7 e batterie du 2 e régiment monté.
Dulon, capitaine commandant.
Wk GANROBERT
TROISIEME CORPS
Formé à Metz avec les trois divisions de l'armée de Paris et
la division de Metz.
Général Decaen, commandant, blessé mortellement le 14 août,
remplacé le 15 au matin par le maréchal Le Boeuf.
Aides de camp du maréchal Le Bœuf :
D'Ornant, colonel, blessé le 23 septembre.
Mojon, chef d'escadron.
Aide de camp du général Decaen :
Munier, chef d'escadron, est resté avec le maréchal Le Boeuf,
blessé le 1 er septembre.
Officiers d ordonnance :
Petyst de Coupray, lieutenant d'artillerie.
Radiguet, lieutenant au 69 e régiment d'infanterie, blessé le
31 août.
De Brem, lieutenant au 10 e chasseurs à cheval.
Auvity, lieutenant de dragons, à partir du 22 août.
Granier de Gassagnac, porte-fanion.
Etat-major :
Manèque, général de brigade, chef d'état-major, blessé mor-
tellement le 1 er septembre.
Grangez du Rouet, lieutenant-colonel, sous-chef.
Hubert-Gastex, chef d'escadron d'état-major.
Ghatillon, — —
duverney,
De Vaudrimey-Dàvout, capitaine d'état-major, tué le 1 er sep-
tembre.
Gisbert, — — , tué le 1 er sep-
tembre.
De Locmaria, — —
Grenier, — —
De Mauduit-Duplessis, blessé à Borny.
Bonneau du Martray, lieutenant d'état-major à partir du
16 août au matin.
D'Aboville, — — à partir du
12 août.
ARTILLERIE
Grimaudet de Rochebouet, général de division, commandant
l'artillerie.
APPENDICE 405
Berge, chef d'escadron, aide de camp, blessé à Saint-Privat.
Saint-Rémy, colonel, chef d'état-major.
Dumas Ghampvallieh, chef d'escadron. \
Abrial, — f attachés à l'état-ma-
Jamont, — ( jor de l'artillerie.
Namur, capitaine. )
GÉNIE
Viala, général de division, commandant te génie.
Frogier de Ponlevoy, chef de bataillon, aide de camp.
Mondain, colonel, chef d'état-major.
Mensier, capitaine.
Dumontier, —
Cordât, — ) attachés à l'état-major du génie.
Bourgeot, —
VOLLOT,
INTENDANCE
Friant, intendant militaire.
Rossignol, sous-intendant.
Forget ) r . .
„ r, } adjoints.
Chaudruc de Crazanne, ) J
Gillet, chef d'escadron de gendarmerie, prévôt du corps
d'armée.
Brauet, médecin en chef.
L'abbé Echenoz, aumônier.
Bauer ) , . . .
X1 \ pasteurs protestants.
Horning, ) r '
Gisbert, payeur principal.
Escorte : 1 er escadron du 10 e chasseurs. Galbrunner, capi-
taine commandant.
Première division d'infanterie.
Montaudon, général de division, blessé le 31 août.
IIaillot, capitaine d'état-major, aide de camp.
Pinet, lieutenant au 95% officier d'ordonnance, blessé à
Rezon ville.
Folloppe, colonel, chef d'état-major.
Ferey, chef d'escadron d'état-major.
Mercier, capitaine d'état-major, blessé à Rezonville.
La halle, — , blessé le 1 er septembre.
406 CANROBERT
Fourgols, lieutenant-colonel, commandant l'artillerie.
Marchand, chef de bataillon, commandant le génie.
Puffeney, sous-intendant militaire.
Gerodias, capitaine de gendarmerie, prévôt.
L'abbé Gorrin, aumônier.
l re RRIGADE
(Colonel Dauphin du 62 e , commandant la brigade aux ba-
tailles de Rezonville et de Saint-Privat).
18 e bataillon de chasseurs à pied.
Rigault, commandant, blessé le 31 août, tué le 2 octobre.
51 e régiment d'infanterie.
Delerecque, colonel, blessé le 26 août.
62 e régiment d'infanterie.
Dauphin, colonel, blessé le 31 août.
2 a BRIGADE
Clinchant, général de brigade.
Cremer, capitaine, aide de camp.
81 e régiment d'infanterie.
Colayier d'Alhici, colonel.
95 e régiment d'infanterie.
Davout d'Auerstaedt, colonel.
artillerie
5% 6 e (4), 8 e (à balles) batteries du 4 e régiment
d'artillerie monté.
Leclerg, chef d'escadron.
GÉNIE
12 e compagnie de sapeurs du i er régiment du génie.
Tartrat, capitaine.
Deuxième division d'infanterie.
De Castagny, général de division (blessé très légèrement le 14,
remplacé pendant les batailles par le général Nayral).
APPENDICE 407
Becat, capitaine d'état-major, aide de camp.
Honneau du Martray, colonel, chef d'état-major.
Ruyneau de Saint-Georges, chef d'escadron d'état-major,
blessé à Rezonville.
Gontesse, capitaine d'état-major.
Graff, — —
Delange, lieutenant-colonel, commandant l'artillerie.
Fulcrand, chef de bataillon, commandant le (jénie.
De Geoffre de Ghabrignac, sous-intendant militaire.
Retault, adjoint.
Simon, capitaine de gendarmerie, prévôt.
L'abbé Jacques, aumônier.
l re brigade
Nayral, général de brigade.
Perigord de Villecuénon, capitaine, aide de camp.
15 e bataillon de chasseurs à pied.
Lafouge, commandant.
19 e régiment d'infanterie.
De Launay, colonel, a commandé la brigade à Rezonville et à
Saint- Privât.
4P régiment d'infanterie.
Saussier, colonel.
2 e brigade
Duplessis, général de brigade (blessé grièvement le 14, et rem-
placé pendant les batailles parle colonel Roussel de Courcy.
Sénault, capitaine, aide de camp, blessé le 14.
Grégoire, lieutenant au 90 e de ligne, officier d'ordonnance.
69 e régiment d'infanterie,
Le Tourneur, colonel.
90 e régiment d'infanterie,
Roussel de Gourcy, colonel.
artillerie
9 e (à balles), 11 e et 12 e batteries (4) du 4 e régiment.
Teissèdre, chef d'escadron.
408 CANROBERT
GÉNIE
10 e compagnie de sapeurs du i er régiment du génie.
Marsal, capitaine.
Troisième division d'infanterie.
Metman, général de division.
Reiss, capitaine, aide de camp.
D'Orléans, lieutenant-colonel, chef d'état-major.
Dumas, chef d'escadron d'état-major.
Schasseré, capitaine d'état-major.
De Champflour, —
Beillet, blessé à Borny.
Sempé, lieutenant-colonel, commandant l artillerie .
Masselin, chef de bataillon, commandant le génie.
Lahaussois, sous-intendant militaire.
Mazière, capitaine de gendarmerie, prévôt.
L'abbé de Meissas, aumônier.
l re BRIGADE
De Potier, général de brigade.
Tardif, capitaine, aide de camp.
7 e bataillon de chasseurs à pied.
Gostes, commandant.
7 e régiment d'infanterie.
Gottret, colonel.
29 e régiment d'infanterie.
Lalanne, colonel.
2 e brigade
àrnaudeau, général de brigade.
De Pellieux, capitaine, aide de camp,
59 e régiment d'infanterie.
Duez, colonel, blessé à Saint-Privat le 31 août.
71 e régiment d'infanterie.
D'AUDEBARD DE FeRUSSAC, Colonel.
APPENDICE 409
ARTILLERIE
5 e (à balles), 6% 7 e batteries (4) du 11* régiment
d'artillerie monté.
Dumont, chef d'escadron.
GÉNIE
11 e compagnie de sapeurs du i er régiment du génie.
Brouillard, capitaine.
Quatrième division d'infanterie.
A\mard, général de division.
De Montfort, capitaine, aide de camp, blessé à Rezonville.
De Lardemelle, lieutenant au 18 e bataillon de chasseurs.
De la Sougeole, lieutenant-colonel, chef d'état-major.
Versigny, chef d'escadron d'état-major.
Parison, capitaine d'état-major.
Bertrand, —
Maucourant, lieutenant-colonel, commandant l'artillerie.
Fargue, chef de bataillon, commandant le génie.
Pézéril, sous-intendant militaire.
Jaurert, capitaine de gendarmerie, prévôt.
L'abbé Bernard, aumônier.
l re rrigade
De Brader (J.), général de brigade.
Linet, capitaine, aide de camp.
11 e bataillon de chasseurs à pied.
De Paillot, commandant.
44 e régiment d'infanterie.
Fournier, colonel, tué à Borny, remplacé par le lieutenant-
colonel Ghanteclair.,
60 e régiment d'infanterie.
Boissié, colonel.
2 e RRIGADE
Sanglé-Ferrière, général de brigade.
80 e régiment d'infanteiie.
Janin, colonel.
410 GAINROBERÏ
85 e régiment d'infanterie.
Plauchut, colonel.
ARTILLERIE
8 e (à balles), 9 e , 10 e batteries (4) du 11* régiment
d'artillerie monté.
Bocquillon de Frescheville, chef d'escadron.
GÉNIE
6 e compagnie de sapeurs du i er régiment du génie.
Peltier, capitaine.
Division de cavalerie.
De Gléremrault, général de division.
De Lignier, capitaine, aide de camp.
De Mun, lieutenant au 3 e régiment de chasseurs, officier d'or-
donnance.
De Jouffroy d'Arbans, lieutenant-colonel, chef d' état-major.
Scellier de Lample, chef d'escadron d'état-rnajor.
Dutheil de la Rochere, capitaine d'état-major.
Vincent, — —
Létang, sous-intendant militaire.
Dupil, capitaine de gendarmerie, prévôt.
L'abbé Billay, aumônier.
l re brigade
De Bruchard, général de brigade.
Abblart, capitaine, aide de camp,
tué à Saint-Privat.
3 e régiment de chasseurs. I passés au 6 e corps à par-
,, , , /tir des 18 et 19 août.
Sanson de Sansal, colonel.
10 e régiment de chasseurs.
Nérin, colonel.
2 e brigade
De Maubranches, général de brigade.
De France, aide de camp.
Debaille, capitaine au 2 e chasseurs à cheval, officier d'ordon-
nance.
APPENDICE 411
2 e régiment de dragons.
Mercier du Paty de Clam, colonel,
4 e régiment de dragons.
Cornât, colonel.
3 e RRIGADE
Bégougne de Juniac, général de brigade.
De Masin, capitaine, aide de camp.
5 e régiment de dragons.
Euchène, colonel.
8 e régiment de dragons.
De Boyer de Fonscolombe, colonel.
ARTILLERIE
Réserve et parc d'artillerie du 3* corps.
De Berckheim, général de brigade, commandant, blessé à
Saint-Privat.
Zurlinden, capitaine, aide de camp.
Lanty, lieutenant-colonel, chef d'état-major
De Lajaille, colonel, commandant les batteries de la réserve.
1" et 2 e groupes.
Guérel, lieutenant-colonel, commandant les premier et
deuxième groupes.
D'Auvergne, chef d'escadron, commandant le 1 er groupe.
7 e et 10 e batteries (4) du 4 e régiment d y artillerie monté.
Jacquot, chef d'escadron, commandant le 2 e groupe.
11* (12) et 12 e (12), batteries du 11 e régiment
d'artillerie monté.
2 e groupe.
Delatte, lieutenant-colonel, commandant les troisième et
quatrième groupes.
De Latouche, chef d'escadron, commandant le 3 e groupe.
i re et 2 e batteries (4) du IV régiment d'artillerie à cheval.
412 CANROHERT
Bobet, chef d'escadron, commandant le 4 e groupe.
3 e et 4 e batteries (4) du 17 e régiment et artillerie à cheval.
PARC
De Bar, colonel, directeur du parc.
De Tinseau, chef d'escadron, sous-directeur.
Joyeux, capitaine adjoint.
Détachement de la 5 e compagnie d'ouvriers.
Marion, colonel, directeur de l'équipage de ponts.
2 e compagnie de pontonniers.
Réserve du génie.
i re compagnie de sapeurs du i er régiment du génie
(chemins de fer).
Richard, capitaine.
4 e compagnie de sapeurs du i er régiment du génie.
Demongeot, capitaine.
Détachement de sapeurs-conducteurs du 1 er régiment.]
QUATRIEME CORPS
Formé à Thionville avec les troupes des départements du
Nord.
De Ladmirault, général de division, commandant.
Aides de camp :
Pesmes, chef d'escadron d'état-major.
De la Tour du Pin Ghambly de la Gharce, capitaine d'état-
major.
Officiers d ordonnance :
Niel, lieutenant d'état-major.
Harty de Pierrebourg, lieutenant au 5 e dragons.
Millet, lieutenant d'infanterie.
Henry, porte-fanion, tué à Rezon ville, remplacé par Georges
Auger de Moussac
APPENDICE 413
État-major :
Osmont, général de brigade, chef d'état-major général, blessé
à Saint-Privat.
Saget, lieutenant-colonel, sons-chef d'état-major.
De Plazanet, chef d'escadron d'état-major. \
De Polignac, — —
Marigues de Ghamprepus, capitaine d'état-major. / attachés à
Jkanjean, — — \ l'état-ma-
Doreau, — — I jor.
BoiJRELLY, — —
Babin, — —
artillerie
Laffaille, général de brigade, commandant l'artillerie, blessé
le 31 août.
Héricart de Thury, capitaine, aide de camp.
Deville, lieutenant-colonel, chef d'état-major, blessé à Rezon-
ville.
Gillet, capitaine. I ., , , , ,,,, , . , ,, ,. T1 .
P \ attaches a 1 etat-major de 1 artillerie.
Prudon, général de brigade, commandant le génie.
Faugeron, capitaine, aide de camp.
Gallimard, lieutenant-colonel, chef d'état-major.
Huberdeau, capitaine. \
Brenier, — ( , , , 1? . ,
P > attaches a 1 etat-major du génie.
Maugon, — )
intendance
Cayard, intendant militaire.
Galles, sous-intendant.
Baratier, adjoint.
Ghabert, chef d'escadron de gendarmerie, prévôt de corps.
Fuzier, médecin en chef.
L'abbé Vimart, aumônier principal.
Escorte : 6 e escadron du 7 e hussards, capitaine commandant
Bassac
414 CANROBERT
Première division d'infanterie.
Gourtot de Cissey, général de division.
Georgette du Buisson de la Boulaye (G. A. A. G.), capi-
taine, aide de camp, blessé le 31 août.
De Seroux, sous-lieutenant au 2 e hussards, officier d'ordon-
nance.
De Place, colonel, chef d' état-major, blessé à Rezonville.
Debize, chef d'escadron d'état-major, blessé à Saint-Privat.
Georgette du Buisson de la Boulaye (G. H. G.), capitaine
d'état-major.
Garcin, capitaine, blessé à Saint-Privat.
de Narp, lieutenant-colonel, commandant l'artillerie.
Pluvier, chef de bataillon, commandant le génie.
Bouvard, sous-intendant militaire.
Kiéner, capitaine de gendarmerie, prévôt.
L'abbé Grosmaire, aumônier.
M. Goffard, garde général des forêts, attaché à l'état-major.
l re BRIGADE
Du Brayer (M.-S.-P.-A.-A.), général de brigade (tué à Rezon-
ville.)
Doquin de Saint-Preux, capitaine, aide de camp (tué à Re-
zonville.)
20 e bataillon de chasseurs à pied.
De Labarrière, commandant, tué à Borny.
1 er régiment d'infanterie.
Fremont, colonel, blessé à Saint-Privat, a commandé la bri-
gade après la mort du général de Brayer.
6 e régiment d'infanterie.
Labarthe, colonel.
2 e brigade
De Golberg, général de brigade, blessé à Saint-Privat.
Ganot, capitaine, aide de camp.
57 e régiment d'infanterie.
Giraud, colonel.
APPENDICE 415
73 e régiment d'infanterie.
Supervielle, colonel (tué à Saint-Privat).
5% 9 e (4) y 12 e (à balles), du 15 e régiment d'artillerie monté.
Pltz, chef d'escadron.
9 e compagnie du 2 e régiment du génie.
Breton, capitaine.
Deuxième division d'infanterie.
Grenier, général de division.
L'Espagnol de Chanteloup, lieutenant, aide de camp.
Maze, lieutenant au 13 e d'infanterie, officier d'ordonnance.
De Ramraud, lieutenant-colonel, chef d'état-major.
Goumenault des Plantes, chef d'escadron.
Guérin-Précourt, capitaine d'état-major, blessé à Saint-
Privat.
Bassot, capitaine.
Larminat, lieutenant-colonel, commandant l'artillerie.
Lhotte, chef de bataillon, commandant le génie.
Bauduin, sous-intendant militaire.
Saux, capitaine de gendarmerie, prévôt.
L'abbé Dumoeard, aumônier.
l re RRIGADE
Véron dit Bellecourt, général de brigade, blessé à Saint-
Privat.
Wartelle, capitaine, aide de camp, blessé à Borny.
5 e bataillon de chasseurs à pied.
Carré, commandant.
13 e régime fit d'infanterie.
Lion, colonel, blessé à Saint-Privat.
43 e régiment d'infanterie.
De Viville, colonel, blessé à Rezon ville.
416 CANROBEBT
2„
BRIGADE
Pradier, général de brigade, blessé à Saint-Privat.
Rubino de Barazia, capitaine, aide de camp.
\64 e régiment d'infanterie.
Léger, colonel.
98 e régiment d'infanterie.
Lechesne, colonel, blessé à Saint-Privat.
5 e (à balles), &, 7 e (4) batteries du I" régiment
d'artillerie monté.
Vigier, chef d'escadron.
10 e compagnie de sapeurs du 2 e régiment du génie.
Garnier, capitaine.
Troisième division d'infanterie.
Latrille de Lorencez, général de division.
Masson, capitaine, aide de camp.
Lécuyer, sous-lieutenant au 7 e hussards, officier d'ordon-
nance, blessé à Saint-Privat.
Vili.ette, lieutenant-colonel, chef d'état-major.
Duquesnay, capitaine d'état-major, blessé à Saint-Privat.
Acariès, — —
Gossart, — —
Beillet, — — , blessé à Borny.
De Laborie de la Batut, lieutenant.
Legardeur, lieutenant-colonel, commandant l'artillerie.
Hinstin, chef de bataillon, commandant le génie, blessé le
21 septembre.
Taisson, sous-intendant militaire.
Gombette, capitaine de gendarmerie, prévôt.
L'abbé Sobaux, aumônier.
l re brigade
Pajol (G.-P.-V.), général de brigade.
Emmanuel Bocher, capitaine, aide de camp.
2 e bataillon de chasseurs à pied.
Le Tanneur, commandant, blessé à Saint-Privat.
APPENDICE 417
15 e régiment d'infanterie.
Fraroulet de Kerleadec, colonel, mortellement blessé à
Saint- Privât.
33 e régiment d'infanterie.
Bounetou, colonel.
2 e brigade
Berger, général de brigade.
Emery, capitaine, aide de camp.
Duphy, lieutenant au 65 e de ligne, officier d'ordonnance.
54* régiment d'infanterie.
Caillot, colonel.
65 e régiment d'infanterie .
Sée, colonel.
8 e (à balles), 9* } 10 e batteries (4) du 1 er régiment
d'artillerie monté.
Legrand, chef d'escadron.
13 e compagnie de sapeurs du 2 e régiment du génie.
Gautier, capitaine
Division de cavalerie.
Legrand, général de division, tué à Rezonville.
Longuet, capitaine, aide de camp, blessé à Rezonville.
De Maistre, sous-lieutenant au I e hussards, officier d'ordon-
nance, blessé à Rezonville.
Campenon, colonel, chef d'état-major, blessé à Rezonville.
Rispald, capitaine d'état-major, blessé à Rezonville.
Crétin, — —
Bach — — , blessé à Rezonville.
Hitscher, sous-intendant militaire.
Vaugelet, capitaine de gendarmerie.
L'abbé Lamarche, aumônier.
V e BRIGADE
De Mont aigu, général de brigade, blessé et prisonnier à Re-
zonville.
Meynier, capitaine, aide de camp, blessé à Rezonville.
iv. 27
M8 OANROBERT
De Vassinhac d'Imégourt, sous-lieutenant au 7 e hussards,
officier d'ordonnance.
2 e régiment de hussards.
Carrelet, colonel.
7 e régiment de hussards.
Chaussée, colonel.
2 e BRIGADE
De Gondrecourt, général de brigade, a commandé la division
à partir du 16 août.
De Malherbe, capitaine, aide de camp.
3 e régiment de dragons,
Bilhau, colonel, blessé à Rezonville.
11 e régiment de dragons.
ïIuyn de Verneville, colonel.
RÉSERVE D'ARTILLERIE
Soleille, colonel, commandant.
i or groupe (de deux batteries) :
Ladrange, chef d'escadron.
11 e et 12 e batteries de 12 du 1 er régiment
d'artdlerie monté.
2 e groupe :
Heurtevent-Premer, chef d'escadron.
6 e et 9 e batteries du 8 e régiment d'artillerie monté.
3 e groupe :
Poilleux, chef d'escadron.
5 e et 6 e batteries du 7 e régiment d'artillerie à cheval.
PARC
Luxer, colonel, directeur.
Voisin, chef d'escadron, sons-directeur.
JLestaudin, capitaine, adjoint.
8 e compagnie de pontonniers. — Détachement de la
5 e compagnie d'ouvriers.
APPENDICE 419
RÉSERVE DU GÉNIE
2 e compagnie de mineurs du 2 e régiment du génie.
Lambert, capitaine.
Détachement de sapeurs-conducteurs du 2 e régiment.
SIXIÈME CORPS
Formé au camp de Châlons avec des troupes de l'Ouest et
du Centre.
Maréchal Ganrorert, commandant.
Aides de camp :
Lonclas, chef d'escadron d'état-major.
Roussenard, chef d'escadron d'état-major, amputé d'un bras
à Rezonville.
Gampionnet, capitaine d'état-major, venu de l'état-major
général le 22 août.
Officiers d'ordonnance :
Martin de Randal, capitaine d'artillerie.
De Reyniès, capitaine au 93 e d'infanterie.
De ForzaNs, lieutenant au 1 er régiment de lanciers.
Du Gouedic, sous-lieutenant au 93 e régiment d'infanterie,
remplaçant le capitaine de Reyniès le 28 août.
E'at-ma/or :
Henry, général de brigade, chef d'état-maior générai, blessé
à Saint-Privat.
Borson, colonel, sous-chef d'état-major.
Roussel, chef d'escadron d'état-major.
Gaffarel, — —
Aurry, capitaine d'état-maior. / , , , ,,,
„ r ( attaches a 1 etat-ma-
Grosjean, — >
De Vallin, — l
Leps —
Ghamoin, lieutenant.
Brouchet, sous-officier au 6 e chasseurs, porte-fanion.
Escorte : 6 e escadron du 6 e chasseurs, capitaine commandant
Etienne.
(Les états-majors de l'artillerie et du génie, ni l'intendance,
ni les services sanitaires n'ont pu rejoindre.)
420 CANROBERT
Boutard, chef d'escadron de gendarmerie, prévôt du corps.
Quesnoy, médecin en chef.
Première division d'infanterie.
Tixier, général de division.
Rêvera rd, lieutenant d'état-major, aide de camp à partir du
24 août.
Raymond Du val, lieutenant au 4 e régiment d'infanterie, offi-
cier d'ordonnance.
Fourchault, lieutenant-colonel, chef a" état-major.
Gruizard, chef d'escadron d'état-major.
DAmboix de Larbont, capitaine d'état-major, blessé le
1 er septembre.
Plazanet, lieutenant d'état-major.
De Montluisant, lieutenant-colonel, commandant ^artillerie.
Feraud, chef de bataillon, commandant le génie, blessé à
Saint-Privat.
Gatumeau, sous-intendani militaire
Glemencet, capitaine de gendarmerie, prévôt.
L'abbé Provost, aumônier.
l re BRIGADE
Péchot, général de brigade.
Nogaret de Galviere, capitaine, aide de camp.
Leclerc, lieutenant au 10 e de ligne, officier d'ordonnance,
tué à Saint-Privat, remplacé par le lieutenant Monv.
9 e bataillon de chasseurs à pied.
Mathelin, commandant, blessé à Saint-Privat.
4 e régiment d'infanterie.
Vincendon, colonel, blessé à Rezonville.
10 e régiment d'infanterie.
Ardent du Pic, colonel tué le 15 août rem placé par le lieu-
tenant-colonel Doléac, blessé à Saint-Privat.
2 e BRIGADE
Leroy de Days, général de brigade, blessé à Rezonville.
De Taffart de Saint-Germain, capitaine, aide de camp, blessé
à Rezonville.
APPENDICE 421
De Bizemont, officier d'ordonnance, blessé à Rezonville.
Lieutenant Vialla du 100 e , officier d'ordonnance, à partir du
17 août.
12 e régiment d'infanterie.
Lebrun, colonel.
100 e régiment d'infanterie.
Gremion, colonel.
5% 7 e (4), 8 e (à balles) batteries du 8 e régiment d'artillerie monté.
Vignotti, chef d'escadron.
3 e compagnie de sapeurs du 3 e régiment du génie.
Audier, capitaine, tué à Saint-Privat.
Deuxième division d'infanterie.
Bisson, général de division.
Litschfousse, capitaine, aide de camp, blessé à Rezonville.
Lafeuillade, lieutenant au 82 e régiment d'infanterie, officier
d'ordonnance, tué à Rezonville, remplacé le 17 par le lieu-
tenant Gantois.
Dollin du Fresnel, colonel, chef d'état-major, blessé à Re-
zonville.
Régnier, chef d'escadron d'état-major, blessé à Rezonville.
Humbel, capitaine d'état-major.
Avon, — — blessé à Rezonville.
De Foucauld, chef de bataillon, commandant le génie.
Moyse, sous-intendant militaire.
Joly, capitaine de gendarmerie, prévôt.
L'abbé Garnier, aumônier.
l re BKIGADE
Archinard, général de brigade.
Abri a, capitaine, aide de camp.
De Lignières, officier d'ordonnance, tué à Rezonville.
9 e régiment d'infanterie.
Roux, colonel, entré à l'hôpital atteint de folie le 12 août,
remplacé par le lieutenant-colonel Pavet de Gourteille,
422 CANROBERT
tué le 16 août, remplacé par le capitaine Plumejaud, tous
les officiers supérieurs étant tués.
Le 15 août la division reçoit deux batteries montées de 12
du 13 e régiment, commandant Brunel.
Plombin, général de brigade, à la suite, blessé à Saint-Privat.
Troisième division d'infanterie.
La Font de Villiers, général de division.
Clément, capitaine, aide de camp.
Piquemal, lieutenant-colonel, chef d'état-major.
Hiver, capitaine d'état-major.
Hennetov, —
Tisseyre, —
Jamet, lieutenant-colonel, commandant L'artillerie, blessé à
Saint-Privat.
Latour, chef de bataillon, commandant le génie.
Bonfillion, sous-intendant militaire.
Poncelet, lieutenant de gendarmerie, prévôt.
L'abbé Regnard d'Aron, aumônier.
l re BRIGADE
Becquet de Sonnay, général de brigade, blessé à Rezonville.
Libersart, lieutenant, aide de camp.
75 e régiment d'infanterie.
Amadieu, colonel, tué à Rezonville.
91 e rég'ment d'infanterie.
Daguerre, colonel, blessé à Rezonville.
2 e BRIGADE
Colin, général de brigade blessé à Saint-Privat.
Goedorp, capitaine, aide de camp.
93 e régiment d'infanterie.
Ganzin, colonel.
94 e régiment d'infanterie.
De Geslin, colonel.
APPENDICE 423
5% 6 e , 7 e batteries du 14 e régiment d'artillerie monté.
Bernardet, chef d'escadron.
7 e compagnie de sapeurs du 3" régiment du génie.
Belfort, capitaine.
Quatrième division d'infanterie.
Le Vassor-Sorval, général de division.
Caillô, capitaine, aide de camp.
Picheu, lieutenant au 26 e régiment d'infanterie, officier d'or-
donnance.
Melin, colonel, chef d'état-major.
Bourgeois, chef d'escadron d'état-major.
Martner, capitaine d'état-major.
Niox, — —
l re RRIGADE
De Marguenat, général de brigade, tué à Rezonville©
Rondot, capitaine, aide de camp.
25 e régiment d'itifanterie.
Giron, colonel, tué le 2 octobre à Sainte- Anne.
26 e régiment d'infanterie.
Hanrion, colonel, blessé à Saint- Privât.
2 e brigade
De Chanaleilles, général de brigade, blessé le 7 octobre.
Audren de Kerdrel, capitaine, aide de camp.
28 e régiment d'infanterie.
Lamothe, colonel.
70 e régiment d'iiifanterie.
Henrion-Bfrtier, colonel, blessé à Rezonville.
Cette division a reçu le 15 août deux batteries de 4 à cheval
du 18 e d'artillerie : commandant Kf.sner.
CAVALERIE
Le 16 août, vers 8 heures, le maréchal Ganrobert reçut le
2 e régiment de chasseurs à cheval.
424 G AN ROBERT
Lieutenant-colonel de Mauret, le colonel Pelletier ayant été
blessé le 14 août.
Le 17 août, le général du Barail est nommé commandant
de la cavalerie du 6 e corps qui, le 17, se compose ainsi :
Général du Barail.
Aide de camp, capitaine Darras.
Officier d'ordonnance, Brossier de Buros, du 3 e chasseurs
d'Afrique.
Chef d'état-major, colonel Ferri-Ptsani-Jourdan de Sainte-
Anasthase, n'a pas rejoint son poste, étant resté auprès du
prince Napoléon.
Commandant de Lantivy de Tredion, a fait fonction de chef
d'état-major pendant la campagne.
Délattre, capitaine.
Chalanqui, —
Paul de Saint-Sauveur, capitaine
au 2 e chasseurs d'Afrique. \ attachés à l'état- major.
Tronchet, lieutenant.
Lelasseux, —
Lorain, —
Sous-intendant. Schmitz.
Prévôt, lieutenant Samalens.
l rc brigade
De Lajaille, général de brigade.
Aide de camp, lieutenant Roget.
Officier d'ordonnance, de Chabot.
2 e chasseurs d'Afrique.
Colonel de la Martinière.
2 e chasseurs à cheval.
Lieutenant-colonel de Mauret.
Le 18 août, le général de Bruchard amena vers 10 heures
du matin le 3 e chasseurs, colonel Sanson de Sansal. Le 19 le
10 e chasseurs, colonel Nérin, vint compléter cette brigade.
En plus du 2 e chasseurs d'Afrique, la l re brigade comptait
un détachement de 3 pelotons du 1 er chasseurs d'Afrique, com-
mandé par le sous-lieutenant Servat de Laisle, porte-éten-
dard.
APPENDICE 425
La division avait son artillerie : 2 batteries à cheval du 20%
<^hef d'escadron, Loyer.
Les parcs d'artillerie et du génie, ni la réserve d'artillerie
<lu corps d'armée n'ont pas rejoint.
Troisième division de cavalerie de réserve.
Général de division, de Forton.
Lafouge, capitaine, aide de camp.
Dukand de Villers, colonel, chef d'état-major.
Martin, capitaine.
Saint-Arroman, capitaine.
La Brousse de Veyrazet, capitaine.
Lieutenant Boussignac.
l re BRIGADE
Prince Murât, général de brigade.
Le Plus, capitaine, aide de camp.
Vacquter, sous-lieutenant au 9 e dragons, officier d'ordonnance.
i e * dragons.
Colonel de Force ville.
9 e dragons.
Colonel Reboul.
2 e BRIGADE
De Gramont, duc de Lesparre, général do brigade, blessé à
Rezonville.
Wollf, aide de camp, capitaine.
Officier d'ordonnance, Aubaret, capitaine en 2 e au 7 e cuiras-
siers.
7 e cuirassiers.
Colonel Nitot.
10 e cuirassiers.
Colonel Juncrer, blessé le 15 août, remplacé par le lieute-
nant-colonel Pobéquin.
artillerie
7 e et 8 e batteries du 20 (à cheval).
Commandant Clerc.
426
CANROBEHT
Troupes du grand parc du génie.
2 e compagnie de sapeurs du 1 er régiment : capitaine Philippe
(télégraphistes).
Détachement de sapeurs-conducteurs du 1 er régiment : capi-
taine Bourraz.
l re compagnie de sapeurs du 3 e régiment : capitaine Duboys,
chemin de fer.
l re compagnie de mineurs du 3 e régiment : capitaine Fon-
taine.
Réserve générale d'artillerie.
Général de division Canu, commandant.
Perreau, capitaine, aide de camp.
Laffon de Ladébat, lieutenant-colonel, chef d'état-major.
Deux capitaines en 2 e , attachés à l'état-major.
13 e d'artillerie, 8 batteries de 12, colonel Salvador.
18 e d'artillerie, 8 batteries à cheval de 4, colonel Toussaint.
Le peintre Beaucé était à l'état-major du maréchal Bazaine,
et le peintre Protais à l'état-major de Ladmirault.
11 y avait aussi un détachement d'ouvriers du chemin de
fer sous les ordres de l'ingénieur Daigremont.
Enfin, une compagnie de francs-tireurs éclaireurs du grand
quartier général créée le 15 août sous les ordres de M. Arnous-
Rivière.
FIN
OPÉRATIONS DE L'ARMÉE ALLEMANDE INVESTISSEMENT DE METZ
Carie ï
Gravé rhc7.ET-T1ard.12rm; Du^uay-Trou
Echelle de 1.200.000
— — -1 — 4= 1 ^ 1 1 j
3o 40 00 60 70 80 90 LOoKlomètres
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CARTE D'ENSEMBLE DES ENVIRONS DE METZ
Ile dp 80.000
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE PREMIER
LA MORT DU CESAREWITCH
Intimité du maréchal de Canrobert avec Mgr Darboyct M. Mézières. —
Inauguration de la statue du maréchal Ney sur l'Esplanade à Metz.
— Discours du maréchal Canrobert. — L'Empereur propose au
maréchal Canrobert d'clrc grand maître de la franc-maçonnerie. —
Comment le maréchal Magnan fut nommé pour cette dignité et com-
ment il en fut félicité. — Le maréchal Canrobert est nommé com-
mandant du corps d'armée de Lyon. — Mariage du maréchal avec
Mlle Mac Donald. — Portrait que S. A. I. la princesse Mathilde fait
d'elle. — Visite du maréchal au fort carré à Antibes. — '- Son émotion
devant le tombeau de Championnet. — La famille impériale de Russie
vient incognito à Lyon : le maréchal va la saluer. — Le Tzar et
l'Impératrice vont installer leur hls aine pour l'hiver. — Le Césare-
witch vient à tomber très malade. — Le Tzar traverse toute l'Europe
pour venir le voir à INice. — La maréchal voit le Tzar à la gare de
Lyon, lors de son passage et lui donne des nouvelles du Césarewitch.
— La princesse Dagmar de Danemarck fiancée du Césarewitch. —
Mort du Césarewitch. — Ses funérailles. — Les honneurs militaires
lui sont rendus par la garnison de Nice et par les chasseurs à pied
de la Garde impériale. — Lors du retour du Tzar en Russie il a
encore un entretien avec le maréchal Caurobcrt. — Le maréchal est
nommé commandant du 1 er corps d'armée à Paris i
CHAPITRE II
LE COUP DE TONNERRE DE S1DOWA
La situation politique se tend en Allemagne. — L'Empereur propose au
maréchal Canrobert de remplacer le duc de .Morny au conseil priv<
V28 C AN ROBERT
Le maréchal refuse. — Le chien Nero et l'Empereur. — Les minis-
tres opèrent un désarmement partiel à la fin de 1865. — La Cour
va à Gompiègne. — Les commentaires de César et la famille Be-
noiton. — Le prince et la princesse Léopold de Hohenzollern. — Le
maréchal Canrohert se plaint à l'Empereur de la faiblesse des effec-
tifs. — Pipe-en-Bois et Thérésa. — Bal à l'ambassade de Prusse. —
Le roi Guillaume envoie un gigantesque' bouquet de roses blanches à
l'Impératriee. — Bal eoslumé des Tuileries. — L'Impératrice en
Marie Antoinette, la princesse de Hohenzollen en Blanche de Cas-
tille. — Le Prince impérial prend la rougeole. — Bal costumé chez
la marquise de Chasseloup-Laubat. — La princesse Mathilde en
Anne Boleyn. — Mme Schaïkowska et Mme Rymski-Korsakow. —
Thérèsa chez le général Fleury. — Le comte Vimercati agent
secret et confident du roi Victor Emmanuel. — Le comte Vimercati
monte à cheval au bois de Boulogne avec le maréchal Canrohert. —
La guerre aura-t-elle lieu entre la Prusse, l'Italie et l'Autriche? — Il
est question d'une armée française d'observation sur le Rhin. — Général
Letellier-Valazé. — Séance historique au Corps législatif. — Le maré-
chal y assiste avec la maréchale. — Fameux discours de M. Thiers.
— Il incarne l'âme de la patrie. — « Le grand chasseur. » — La
garde impériale au camp de Châlons. — Le général Bourbaki et les
oculistes. — Le général Desvaux dine chez le maréchal Canrohert
Il est appelé chez l'Empereur. — Série de bals. — Mme de Mercy-
Argenteau et la duchesse Colonna. — Céline Montalant dans un mon-
sieur qui suit les dames . — Ludovic Halevy et la lettre de l'Empe-
reur. — Scènes dramatiques en Prusse. Femmes et enfants se
précipitent sous les trains. — Le comte de Clermont-Tonnerre et le
commandant Cosseron de Villenoisy. — Popularité de Victor-
Emmanuel. — Mauvais présages pour les flottes italiennes. —
M. Bernhardy, sa casquette et ses deux laquais. — Bataille de Custozza,
Vimercati est déconfit. — Le général Benedeck. — Le général de
Moltke. — Bataille de Sadowa. — Le fusil à aiguille. — La France
interviendra-t-elle? — Le coup de théêtre du Moniteur. — La Vénitie
est donnée par l'Empereur d'Autriche à Napoléon III. — Négocia-
tions et accords des belligérants. — La paix est signée. — L'Empe-
reur va à Vichy; il y est tout à fait malade. — On le ramène à l'iru-
proviste 18
CHAPITRE III
LE LENDEMAIN DE SADOWA
Encore le fusil à aiguille. — M. Chassepot. — Son fusil. — Le comité
d'artillerie et les ministres de la guerre n'en veulent pas. — L'Empe-
TABLE DES MATIERES 429
reur passe outre et décide son adoption. — Nous avons une arme
supérieure à celle des Prussiens. — Création d'usine. — L'Empereur
invite le maréchal Canrobert à déjeuner a Saint-Cloud. — L'Impéra-
trice s'inquiète de l'état de nos forets. — Les derniers événements
ont produit une forte commotion dans les milieux de l'Empire. — Idées
iustes de l'Empereur »ur le recrutement et la composition de l'armée.
— L'Empereur ayant proposé le recrutement régional, le maréchal Vail-
lant et le général Trocbu consultés par lui s'y opposent. — Réunion
du 11 septembre 1866 à Saint-Cloud. — Discussion sur l'état de nos
forces et sur le moyen de les augmenter; création d'une grande com-
mission militaire. — L'Empereur propose le service obligatoire. — Il
est approuvé par presque tous les militaires et combattu parles minis-
tres civils. — Le maréchal ÎNiel propose uni; garde nationale mobile.
— Le général Fleury et le colonel Berthaut font un projet de service
obligatoire. — M. Vuitry le combat. — L'Empereur pense à appeler
le général Fleury à la guerre et lui confier le soin d'organiser le ser-
vice obligatoire. — Opposition dans le pavs au service obligatoire. —
La grande commission tient deux séances par jour pendant toute une
semaine à Compiègne. — Le prince Napoléon soutient le service
obligatoire. — Le maréchal Baraguey d' Milliers et le comte de Goltz.
— La note du Moniteur. — M. Léon Chevreau vient dire à l'Empe-
reur combien le service obligatoire est impopulaire. — L'Empereur
tient bon, mais les ministres civils l'emportent. — Le service obliga-
toire est rejeté et la garde mobile est adoptée. — Commission des
réformes militaires. — Le parapluie île l'armée. — Le colonel et
Cora Pearl. — Les compagnies d'élite et la Garde impériale. — L'Em-
pereur veut que l'on constitue un état-major et qu'il étudie des plans
de campagne. — Le général Trochu s'oppose à toute amélioration. —
Indélicatesse du général Trochu. — Il s'approprie un rapport confi-
dentiel émanant de trois maréchaux et de plusieurs généraux. — Il y
met des paraphrases et le publie comme étant de lui. — Contradic-
tions et erreurs grossières du général Trochu. — Il invente et défigure
la vérité, quelquefois même la change complètement. — Le maréchal
Niel est nommé ministre et il demande son concours au maréchal
Canrobert. — La loi militaire et l'institution de la garde mobile 1 est
élaborée au conseil d'État. — Le projet du conseil d'Etat est envoyé
à la Chambre qui montre des dispositions peu favorables. — L'Empe-
reur pense à la dissoudre. — M. Boulier le dissuade. — Dépit et
dégoût du maréchal INiel. — M. Boulier peu favorable à la loi
militaire, la combat en sous -main. — Authenticité du fameux
mot : « Prenez garde de faire de la France un cimetière » . —
M. Stephen Liégeard et le commandant d'Ornant. — La loi telle
qu'elle est votée par les Chambres est inutile et diminue plutôt qu'elle
n'accroît notre force militaire. — L'Empereur voudrait créer des
corps d'armée permanents, le maréchal JNiel s'y oppose. — Etude
et adoption d'un plan de campagne. — L'Empereur crée sur ses deniers
430 CANROBERT
personnels des ateliers d'expériences d'artillerie. — Le capitaine de
Reffye. — Résultats du ministère Niel. — Nos travaux paraissent plus
importants qu'ils ne le sont. — M. de Rismarck nous croient forts
et il devient plus courtois 47
CHAPITRE IV
l'exposition, les souverains a paris, l'attentat
bérézowski
Le maréchal Canrobert président de la commission militaire de l'Expo-
sition. — Ouverture maussade de l'Exposition. — L'affaire du Luxem-
bourg. — Réussite merveilleuse de l'Exposition. — Succès des beau-
tés exotiques. — Le roi de Grèce. — L'empereur Frédéric III et
l'impératrice Victoria. — Bal chez la princesse de Metternich. — La
duchesse de Mouchy et l'impératrice. — L'archiduchesse Mathilde
est brûlée vive. — Concours des musiques militaires. — Musique de
la garde municipale. — M. Paulus. — L'Impératrice et les actes de
coura
Ut-
ilitaire. — Le Tzar et le roi de Prusse. — Efforts de la di-
plomatie pour les empêcher de venir à Paris ensemble. — Le Tzar à
la Grande-Duchesse de Gérolstein. — « Vive la Pologne, monsieur! »
— Le roi de Prusse et le comte de Bismarck. — La grande revue.
— Le roi Guillaume et le maréchal de Mac-Mahon. — On tire des
coups de pistolet contre la voiture où est l'empereur de Russie et
Napoléon III. — Dévouement de M. Raimbeaux. — Son cheval est
blessé. — L'enthousiasme de la foule pour les souverains se change
en fureur contre l'assassin. — Bagarre entre les promeneurs et les
agents de l'autorité. — Le beau Duval. — Le regard que jette le Tzar
à Edouard Détaille. — L'Impératrice tout émue va faire visite au
Tzar de l'Elysée. — Récit détaillé de l'attentat reconstitué à la préfec-
ture de police. — Comment on a arrêté son auteur. — Berezowski,
ses antécédents. — Son but. — Conséquences do l'attentat. — Bere-
zowski à Nouméa. — Le roi Guillaume et le maréchal Canrobert. —
Toujours 1814. — Bonhomie apparente de Bismarck. — Son cynisme.
— Il va faire visite au maréchal Canrobert. — Cigares du général de
Moltke et pistolets du comte de Bismarck. — Récit de Sadowa. —
Bismarck propose au maréchal de conseiller à l'Empereur de prendre
la Belgique. — Il fait la même proposition au colonel de Beauffre-
mont, à M. Rouher, à M. de Persigny et au prince Napoléon. —
Mme Carette lui donne une rose et il danse avec elle. — Bal de l'am-
bassade de Prusse. — Conversation du comte de Bismarck et de la
comtesse de Pourtalès. — «Tiens, c'est Bismarck! v'ià Bismarck! » —
Le sultan à Paris. — Mort de Maximilien. — L'effroi que produit
cette nouvelle à Paris pendant la distribution des récompenses de
TABLE DES MATIERES 131
l'Exposition. — L'Impératrice à Saint-Roch avec Mlle Marion. —
Doutes de l'Empereur. — Dépêches de la Nouvelle-Orléans. — Le
traitre Lopez. — Il est rayé de la Légion d'honneur. — L'empe-
reur d'Autriche recule son voyage à Paris. — Il ne vient qu'au mois
d'octobre. — Craintes de guerre avec l'Italie à propos de Rome. —
L'amiral Rigault de Genouilly donne l'ordre à l'escadre de passer sur le
ventre à tout ce qui s'opposerait à son passage. — Le maréchal de
Mac-Mahon est désigné pour commander l'armée qui irait en Italie.
— Victor-Emmanuel arrange les choses. — Le comte Vimercati tou-
jours admirablement informé. — L'empereur d'Autriche. — On l'ac-
cueille à Paris avec enthousiasme. — Caractère faible et intelligence
bornée de ce souverain. — Projets d'alliance entre la BYance et l'Au-
triche 75
CHAPITRE V
LA VEILLE DE LA OUEBBE
Maladie du maréchal Niel. — II meurt. — Maladie de l'Empereur. —
Le docteur Jvelius. — Divagation et délire de l'Empereur à Saint-
Cloud. — On le croit perdu. — Tristesse. — Inquiétudes en Europe.
— L'Empereur se guérit. — Il reçoit le maréchal Prim. — Influence
croissante de l'Impératrice. — Le général Le Ba^uf. ministre de la
guerre. — Son caractère. — Son intelligence. — Son savoir. — Son
dévouement à l'Empereur. — Sa dignité. — Constitution d'un minis-
tère parlementaire. — L'empereur et le général Le Bœuf veulent cons-
tituer les corps d'armée permanents. — Les membres de ce ministère
eussent désiré le général Trochu au ministère. — Les ministres sont
tous des pacifistes qui ont voté contre les lois militaires et l'armement
du pays. — Changement d'attitude de M. de Bismarck. — Magnifique
lettre de l'Empereur aux députés. — Lutte du maréchal Le Bœuf
contre ses collègues du ministère qui veulent opérer le désarmement.
— Le maréchal veut se retirer. — L'Empereur le retient. — Candi-
dature du prince Léopold de Hohenzollern au trône d'Espagne. — Le
maréchal Canrobert dîne chez M. Schneider. — M. E. Ollivier est à la
campagne. — Craintes de guerre. — Opinions partagées sur le danger
d'une rupture. — Lettres du maréchal Canrobert à la maréchale qui
est à Vichy. — Le général de Montebcllo confie au maréchal Canrobert
que l'Empereur est tellement malade qu'il lui est impossible de com-
mander. — Indécision et nulle disposition militaire. — Ordre» secrets
et portés par des officiers en bourgeois. — « Une victoire qui ne conte
pas une goutte de sang. » — Le maréchal Canrobert télégraphie à la
maréchale que la renonciation du prince de Hohenzollern met fin à
l'incident. — Le soir du 12 juillet le maréchal reçoit la visite du général
432 CANROBERT
Desvaux. — Communication aux Chambres mal accueillie. — Amour-
propre en jeu. — Baisse à la Bourse. — Le maréchal Canrobert au
camp de Saint-Maur. — Ordre de départ. — Le maréchal va à la
Chambre. — Discours de M. Thiers. — « Cœur léger. » — Les trois
armées sont supprimées. — Huit corps d'armée. — Aides de camp du
maréchal Canrobert et état-major du 6 e corps. — Le maréchal donne
à dîner le 22 juillet et il part le 24 au soir. — Arrivée à Chàlons.
— Voyage en diligence de Châlons au camp 1.15
CHAPITRE VI
LE CAMP DE CHALONS
Le maréchal organise le 6 e corps. — Il va le 28 juillet à la gare de
Châlons saluer l'Empereur. — M. et Mme Sohier. — La maréchale
et sa fille Claire viennent au camp. — Le lieutenant de Forsanz et le
bouquet « pour papa » . — Le lieutenant Chamoin. — Dimanche
31 juillet, grande revue des troupes du 6 e corps présentes au camp.
— Les mobiles parisiens. — Leur départ de Paris. — Leur indisci-
pline et leur mauvaise tenue. — Leur conduite au camp de Châlons.
— Le maréchal les passe en revue. — Grossièreté des mobiles. — Ils
s'insurgent. — Bagarre. — Le maréchal insulté par eux rentre furieux.
— Ofhciers et mobiles vexés de la manifestation veulent protester.
— Le maréchal adresse un rapport au ministre et au major général
et envoie le commandant Lonclas à l'Empereur. — Le commandant
Heilmann traité d'espion. — Réservistes. — Leur indiscipline. —
Énergie du colonel Vincendon. — Le commandant Lonclas revient
de Metz et fait le récit de sa mission. — Essai des mitrailleuses —
La maréchale veut soigner les blessés. — Le maréchal s'y oppose,
il désire qu'elle reste avec ses enfants. — Le 5 août, le 6° corps reçoit
l'ordre d'aller à Nancy. — On apprend la défaite de Wissembourg
— Le maréchal reçoit une lettre de la maréchale lui contant une
conversation qu'elle a eue avec l'Impératrice. — Pendant la nuit du
6 au 7 août le maréchal Canrobert reçoit une dépêche du maréchal
de Mac-Mahon lui annonçant qu'il a perdu une bataille à Reischoffen,
et lui demandant des vivres et des cartouches. — L'Empereur fait
arrêter le mouvement du 6 e corps sur Nancy. — Les détails sur les
batailles sont rares. — On reste dans l'ignorance de ce qui se passe.
— L'Empereur annonce au maréchal Canrobert un de ses aides de
camp. — Il ne vient pas. — Le maréchal s en plaint au maréchal
Le Bœuf. — Le lendemain le général Reille est annoncé. — Le maré-
chal va à Châlons pour le voir. — Les ordres qu'il apporte ne pa-
raissent pas rationnels au maréchal qui se décide à aller à Metz voir
l'Empereur. — Son voyage avec le général Reille. — Incidents. —
TABLE DES MATIERES 433
Conversation du maréchal Canrobort avec le maréchal Le Bœuf. —
Détails des événements. — Changements de projets. — Le 6 e corps
vient à Metz. — Le maréchal Canrobert cause avec le colonel Lewal.
— Affolement et troubles autour de l'Empereur. — Lettre du lieute-
nant-colonel Fay. — L'Empereur malade et épuisé. — Ses conseillers
lui demandent de résigner le commandement. — On le télégraphie à
l'Impératrice. — Le Prince impérial. — L'Empereur de retour d'une
conférence avec le maréchal Bazaine reçoit le maréchal Canrobert. —
Le maréchal doit commencera amener ses troupes aujourd'hui même
et y venir avec elles. — II rentre au camp pour accélérer le mouve-
ment. — Dans la matinée du 10 août il reçoit une dépêche l'appelant
à Paris. — Il s'y rend. — La maréchale l'attend à la gare. — L'Im-
pératrice veut le nommer commandant militaire de Paris 146
CHAPITRE VII
l'empereur kt l'impératrice OU METZ et paris
La guerre considérée comme la consolidation de la dynastie impériale.
— Exaltation de l'Impératrice. — Départ de l'Empereur et du Prince
impérial. — L'Impératrice veut venir à Metz. — L'Empereur l'en
dissuade. — Combat de Sarrebriïck. — Fameuse dépêche de la balle
ramassée par le Prince impérial. — Comment cette dépêche privée a
été livrée à la publicité. — Fausse nouvelle d'une grande victoire. —
Inquiétude des ministres. — Nervosité de l'Impératrice. — On apprend
que le général Frossard est attaqué à Forbach. — Le prince de Metter-
nich dine à Saint-Cloud. A minuit et demi parvient un télégramme
affolant annonçant la défaite de Beischoffen. — L'Impératrice revient
à Paris dans la nuit. — Séance du conseil des ministres. — Incohé-
rence de la discussion. — M. Haussmann sauve la situation. —
Mesures prises par l'amiral Rigault de Genouilly et le général Dejean.
— Dépêches aux préfets maritimes. — On convoque les Chambres.
— Nouveaux conseils dans la matinée et dans l'après-midi du 7 août.
— Excitation dans Paris. — Propositions de M. E. Ollivier au géné-
ral Trochu. — M. Rouher. — Les ministres veulent le retour du
Prince impérial à Paris. — L'Impératrice s'y oppose. — La maré-
chale Canrobert à Saint-Cloud. — Sa visite aux Tuileries à l'Impéra-
trice. — Réunion de la rue de la Sourdière. — L'Impératrice est
inquiète de l'arrivée du général Changarnier. — Le général Palikao
appelé à Paris. — M. Maurice Richard surpris de l'état de maladie
de l'Empereur. — Les députés au Palais-Bourbon. — M. Jérôme
David. — L'Impératrice le consulte. — L'Impératrice reçoit une dépu-
tation de la Chambre. — Conversation de l'Impératrice avec M. Du-
rangel. — L'Impératrice envoie le commandant Duperré à Metz. —
iv. 28
434 C AN ROBERT
Le maréchal Baraguey d'Hilliers veut abandonner le commandement
de l'armée de Paris. — La princesse Mathildc veut l'y retenir. — Il
est révoqué par décret. — Impopularité du ministère. — Le général
Palikao à Paris est d'abord prié d'aller à Metz. — Le ministère est
renversé à la Chambre. — L'Impératrice demande au maréchal
Le Bœuf sa démission. — M. Jérôme David consulté. —M. Schneider.
— Le général Palikao est désigné par l'Impératrice pour constituer un
cabinet. — Difficultés qu'il éprouve. — Conversation de l'Empereur
et du commandant Duperré. — Télégramme que ce dernier envoie à
l'Impératrice. — L'Impératrice craint d'être abandonnée par tous. —
Démarches du général Palikao. — MM. Chevreau, Grandperret,
Brame, Béhic, de Talhouët, Magne, Jérôme David. — M. Schneider
voudrait Emile de Girardin au ministère de l'intérieur. — Pendant
la nuit, inquiète des difficultés qu'éprouve le général Palikao et crai-
gnant une émeute, l'Impératrice télégraphie à l'Empereur de lui
envoyer le maréchal Canrobert. — Le général Trochu désire être
gouverneur de Paris. — Il en écrit au général de Waubert de
Genlis. — Le général Chazal envoie de Belgique des renseignements
•erronés sur la marche des armées allemandes. — Echange de
■dépêches continuel. — Le ministère Palikao est constitué vers
3 heures de l'après-midi, le 10 août. — La Chambre veut se déclarer
■en permanence. — Enervement de l'Impératrice. — Elle insiste pour
ia démission du maréchal Le Bœuf et la nomination du maréchal
iBazaine. — L'Empereur résiste. — Le maréchal Canrobert aux Tui-
leries. — Dans le salon de service on lui fait l'éloge de l'Impératrice.
— Elle est admirable de confiance et d'énergie. — Son entretien
avec le maréchal Canrobert et le général Palikao. — Elle offre au
maréchal Canrobert le commandement militaire de Paris. — Le ma-
réchal refuse. — Le maréchal, le 17 août au matin, retourne à Metz.
— Son voyage. — Rencontre avec Mme de Failly. — Scène pénible
à Frouard. — Arrivée à Metz sur un tender. — Visite à l'Empereur.
On concentre £00,000 hommes à Metz. — Plaintes, récriminations.
— Confiance dans le maréchal Bazaine. — Les troupes du 6 e corps
arrivent successivement à Metz. — Difficultés d'approvisionner
l'armée. — Incohérence des ordres. Encombrement des voies
ferrées. — Le colonel d'Andlau. — L'aspect de Metz. — L'hôtel de
l'Europe. — Promiscuité. — Les ofi ciers mêlés aux espions et aux
journalistes. — L'ennemi est à Pont-à-Mousson. — Le 12 à 2 heures
l'Empereur cède à l'Impératrice; la démission du maréchal Le Bœuf
est acceptée. — Le maréchal Bazaine est général en chef — Conver-
sation de l'Empereur avec les maréchaux Canrobert et Bazaine. —
L'Empereur remet les services et les pouvoirs au nouveau général
-en chef 194
TABLE DES MATIERES 43;
CHAPITRE VIII
LE MARÉCHAL BAZAINK
Son physique. — Son enfance. — Sa jeunesse, — En Espagne. — Soi*
sang-froid. — Aux chasseurs à pied. — En Algérie. — Il adopte une
jeune Espagnole et la fait élever au Sacré-Cœur de Marseille. — Il
l'épouse. — En Orient. — Mort du duc d'EIchingen. — En Crimée.
Souvenir de Sébastopol — Expédition de Kimburn. — Le maréchal
Pélissier et Mme Bazaine. — Mme Bazaine à Bourges. — Son habi-
leté. — Ses rapports avec le cardinal du Pont. — Le général
Bazaine à Melegnano et à Solférino. — Sa justesse de vue à Puebla.
— Admirable exécution de son projet. — Ses facultés. — Sa bonho-
mie. — Sa timidité. — L'Empereur s'inquiète de ses agissements. —
Envoi du général Castelnau au Mexique. — Comment le maréchal
Bazaine se procure les rapports du général Castelnau à l'Empereur. —
Son double jeu avec le général Osmont et l'intendant Friant. — Sa
duplicité avec l'empereur Maximilien. — Son entourage. — Son désin-
téressement. — Mort de Mme Bazaine. — Désespoir du maréchal. —
Il se console et fait la cour à une jeune Mexicaine qu'il épouse, Mlle Jo-
sepha de la Pena. — Ses ambitions. — Les anciens officiers d'ordon-
nance de l'Empereur écrivent des lettres sur les affaires du Mexique
qui sont communiquées à l'Empereur. — Agissements et intrigues de
Mme Bazaine. — L'Empereur ordonne le rapatriement des troupes
françaises et le maréchal veut éluder ses ordres. — Négociations du
maréchal Bazaine avec les Mexicains. — Pourparlers avec Porhrio
Diaz. — On ne peut expliquer sa conduite. — Son inconscience. —
Son retour en France. — L'Empereur l'accueille bien. — L'Impéra-
trice lui reproche l'exécution de Maximilien. — Les partis de l'op-
position l'accueillent chaleureusement. — Il se lie avec les représentants
de toutes les opinions. — Après la défaite de Rcischoffen on prononce
partout son nom. — Sa nomination de général en chef est partout
accueillie avec enthousiasme. — Son insuffisance . — Son manque de
caractère 289
CHAPITRE IX
LA II A T A I L L E I) K II O B X Y
Aspect de Metz. — Le 6 e corps arrivé en partie, mais privé de ses ser-
vices. — L'intendance est débordée. — Le grand rabbin. — On
pille avec méthode deux trains de denrées. — Le maréchal Bazaine
36 C AIN ROBERT
nommé général en chef rentre à son quartier de Borny sans donner
d'ordres. — Il compte couvrir sa responsabilité par celle de l'Empe-
reur. — Il aurait voulu avoir le général de Cissey comme chef d'état-
major. — Il le fait appeler et lui propose ce poste. — Le général de
Cissey consulte le capitaine Garcin de son état-major. — Celui-ci le
dissuade et le général de Cissey refuse. — Le maréchal Bazaine se
retourne vers le général Manèque, mais n'ose pas le demander. — Le
général Letellier-Valazé lui exprime le désir d'être son chef d'état-
major. — Il se résigne à accepter le général Jarras avec l'arrièrc-
pensée de le dégoûter et de provoquer sa démission. — Il ne fait pas
d'ordre du jour. — Il adresse une circulaire aux seules troupes anté-
rieurement sous ses ordres. — Il fait même croire à son état-major et
à toute l'armée que c'est toujours l'Empereur qui commande. —
L'Empereur appelle le général Cofhnières de INordecke à la préfec-
ture et l'invite à dîner. — Les Horaces et les Curiaces. — Pessi-
misme du général Coffinières. — L'Empereur maintient fermement
le projet de retraite sur Verdun. — Le maréchal Le Bœuf désire être
le gouverneur de Metz. — L'Empereur le 12 août à 10 heures du
soir écrit au maréchal Bazaine de prendre une résolution. — Le
13 au matin le général Bisson vient chez le maréchal Canrobert. —
Pas de fusils, mais des seringues. — Le capitaine de France. — La
chute d'eau de Marbache. — L'état-major du 6 e corps arrive. —
Les trains sont maintenant coupés. — Le général Le Vassor-
Sorval. — Le général Margueritte « saigne les Prussiens comme des
poulets ». — Le maréchal Canrobert et les officiers prussiens prison-
niers. — xArrestation de l'espion Schulz. — Entretien du maréchal
Canrobert et du général Jarras. — Le colonel Roux est atteint d'alié-
nation mentale. — Il est remplacé par le lieutenant-colonel Pavet de
Courteille. — Examen de la situation du corps d'armée. — Le
général Tixier. — Le général F'échot. — Le général le Roy de Dais.
— Le colonel Vincendon. — Le colonel Ardent du Pic. — Le colonel
Gremion. — Le colonel Fourchaud. — Le colonel de Montluisanl.
Le général Bisson. — Le colonel Dolin du Fresnel. — Général
Lafont de Villiers. — Son lionceau et le lieutenant Schmidt. —
Colonel Piquemal. — Général Becquet de Sonnay. — Général
Colin. — Lieutenant-colonel Jamet. — Le capitaine de Chalus.
M. Daniel Wilson et deux grecs. — Colonel de Geslin. —
Général Le Vassor Sorval. — Colonel Mélin. — Général Marguenat. —
Général de Chanaleilles. — État de fatigue des généraux et des cadres
qui sont usés. — Dévouement et honorabilité des officiers de troupe.
— Le maréchal Canrobert, le 13 août, donne à diner au général Cas-
telnau qui récite les départements en vers. — Le gâchis à la poste. —
« On va partir », dit le général Pajol. — Nos communications parla
grande ligne sont coupées. — Tout est disloqué. — Le général en
chef se cache et ne donne pas d'ordres : l'état-major reste inactif ne
sachant que faire. — Le maréchal Bazaine ne veut pas communiquer
TABLE DES MATIÈRES 437
avec lui. — Il fait l'adjudant-major et vérifie l'emplacement des
grand' garde». — Visite du maréchal Bazaine à l'Empereur. — Le
général Jarras le rencontre par hasard. — « C'est l'Empereur qui
commandait » . — Reconnaissance de cavalerie sur la Moselle du
côté de Novéant. — Napoléon III presse le maréchal Bazaine qui
répond que les ponts ne sont pas prêts. — Ordre de préparation
pour le 14 août. Contre-ordre à 9 heures du soir. — II faut se pré-
parer à un mouvement offensif. — La garde impériale oubliée. — Le
maréchal Bazaine prévient l'Empereur qu'il veut prendre l'offensive
demain matin. — L'Empereur lui recommande de penser à la retraite.
Nouveau contr'ordre. — « Ce n'est pas moi, c'est l'Empereur qui l'a
voulu. » — L'ennemi est sur la Moselle sur notre flanc. Ordre des
Instructions du maréchal Bazaine pour la retraite — Toute l'armée :
170,000 hommes, 30,000 chevaux et 8,000 voitures doivent s'écouler
par une seule route. — Absurdité des instructions . — Impossibilité
pour l'état-major de modifier ces instructions. — Le maréchal Canro-
bert reçoit à 7 heures du matin, le 14, les instructions pour la
retraite. — Le maréchal Canrobert écrit à sa femme. — Encombre-
ment de Metz. — L'Empereur à la messe à la cathédrale. —
Mgr Dupont des Loges lui fait ses adieux. — Des grenadiers de la
Carde en corvée. — Réflexions pénibles sur Napoléon III. — Départ
-de l'Empereur. — « Les adieux de Fontainebleau. » — Les cent-
gardes. Les fourgons. — Le maréchal Canrobert à une heure et demie
reçoit l'ordre de mouvement. — Les routes sont couvertes par le
2 e corps : le 6 e corps doit attendre son écoulement. — Le canon
tonne. — Le maréchal envoie savoir ce qui se passe et monte sur le
toit du collège Saint-Clément. — Il va à Montigny où est la division
Tixier. — Il monte sur le toit du séminaire. — A 8 heures le feu
cesse. — On croit à la victoire. — Éloge enthousiaste du maréchal
Bazaine dans toutes les bouches. — Il a été admirable. — Blessure
<lu général Decaen. — Le général Tixier fait à minuit commencer à *a
■division le passage de la Moselle. — Illusions sur le maréchal Bazaine.
— Bataille de Borny. — C'est une victoire aux yeux de toute l'armée
■et de la population de Metz. — L'Empereur le télégraphie à l'Impé-
ratrice. — Valeur morale de l'armée. — Sa confiance absolue dans
3e maréchal Bazaine 328
PARIS
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